20. La Grande Compétition

Par tiyphe

Lucas

Du haut d’une tour élevée à plusieurs centaines de mètres, Lucas vérifiait l’attache de la slackline suspendue. Face à lui, une Grande Occupante faisait de même. Nethmi lui fit un signe de la main pour lui indiquer la solidité de la fixation. Malgré l’importante distance qui les séparait, le Créateur vit clairement le pouce en l’air grâce à ses lentilles de contact.

Tu vas l’essayer ? fit Conan qui peinait à cacher l’excitation dans sa voix.

— Je n’ai malheureusement pas le temps, répondit le garçon dans un souffle. Et puis si je tombe, je risque de ne plus être utile jusqu’à demain, les sécurités n’ont pas encore été posées.

Un grognement se fit entendre dans l’estomac de Lucas qui aurait pu le confondre avec un gargouillement d’appétit s’il ne commençait pas à connaître les réactions de son ancêtre par cœur. Le jeune homme observa tout de même la longue sangle avec envie. Un voile de nostalgie l’enveloppa alors qu’il se souvenait de vacances en famille ou avec des amis. Entre deux arbres, il avait tenté plusieurs fois de mettre en jeu son équilibre sous l’œil admiratif de son frère. Tom avait voulu essayer et à force d’observation et de pratique, il était devenu meilleur que son aîné, comprenant assez vite que sa petite taille lui donnait un avantage.

Lucas…, commença Conan.

— Je sais, excuse-moi, se reprit le concerné en détournant le regard de la slackline.

Les deux parents avaient passé un pacte depuis la double crise du cadet. Lucas devait se confier à son ancêtre sur son chagrin, ses doutes et ses peurs tandis que ce dernier le ramenait dans le droit chemin lorsqu’il travaillait pour l’Entre-Deux. De ce fait, le Créateur ne passait plus pour un fou devant la population et pouvait tout de même trouver du réconfort auprès de quelqu’un.

C’était un exercice particulièrement compliqué pour l’un comme pour l’autre. Conan avait beau faire preuve d’empathie, il n’avait jamais vraiment pris le temps d’écouter les épanchements de ses proches, d’après ce qu’il avait confié. Quant à Lucas, il préférait garder ses problèmes pour lui-même et les gérer seul. Le fait de partager le même corps les aidait finalement à communiquer avec plus d’aisance et le plus jeune s’y faisait plus qu’il n’y pensait.

Content d’apprendre que tu apprécies ma présence, s’amusa l’ancêtre, provoquant un sourire sur le visage de son descendant.

Ce dernier emprunta alors l’ascenseur le ramenant au sol, ignorant les remarques de son colocataire à propos des grandes ailes qui habillaient son dos. Lucas préféra observer le résultat de son travail à travers la baie vitrée qui défilait à une vitesse raisonnable. Une tour identique à celle où il se trouvait lui faisait face à une distance exacte d’un kilomètre. Elles étaient reliées par une slackline et les concurrents la parcourraient alors à vélo ou à pied au-dessus d’un impressionnant gouffre.

De nombreuses installations comme celle-ci plus ou moins volumineuses finissaient de se construire pour la Grande Compétition qui débutait le soir même. Cet évènement avait lieu tous les ans dans l’Entre-Deux, à la fin du mois d’octobre. Il était organisé par un comité de bénévoles dont Lucas faisait partie. Le garçon aimait comparer ce tournoi aux Jeux Olympiques sur Terre pour le regroupement et l’engouement qu’il apportait à la population. Cependant, Louise lui avait bien expliqué les fondamentales différences.

En effet, cette manifestation sportive se trouvait particulière au monde de la Mort. Chaque Occupant avait la possibilité de participer aux qualifications où seuls les meilleurs étaient retenus. Mais surtout, les épreuves étaient faites pour des êtres humains qui pouvaient battre des records d’endurance ou prendre des risques bien plus élevés que lors de leur vivant. Le but était de repousser les limites de ces hommes et femmes afin de récompenser les plus talentueux.

Cette année-là, Lucas était le parrain de la Grande Compétition. Il avait participé aux préparatifs les deux fois précédentes en tant que Créateur et avait adoré se rendre utile pour quelque chose qu’il aimait. Pour celle-ci, il avait eu l’occasion de choisir le thème et les épreuves en compagnie du comité ce qui lui donnait un grand sentiment d’estime. Et puis, onze mois plus tard, il y avait eu ces attentats dans les souterrains et le dortoir. S’il avait su, soupira-t-il en voyant le sol laiteux qui n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres.

Arrête de te torturer, le gronda gentiment Conan. C’est un bon moyen de penser à autre chose. Il n’y a pas eu de nouvelle attaque depuis presque un mois et on tourne un peu en rond dans la communication avec les Occupants disparus.

Lucas acquiesça et s’ébroua les ailes en même temps que les idées. Il devait se reprendre, positiver. Ce n’était pas son genre de se laisser abattre de la sorte. Alors qu’il inspirait profondément, se rappelant les exercices du groupe de parole, l’ascenseur produisit une mélodie agréable annonçant la fin du trajet.

La Grande Compétition avait lieu non loin de la Récupération, là où peu d’habitations avaient été construites. Des Occupants s’affairaient aux préparatifs de dernières minutes pour les premières épreuves, tandis que les candidats s’échauffaient sur différents ateliers à taille réduite. Le thème de cette année étant les sports extrêmes, le moindre accident sur les équipements réels pouvait entraîner de sérieuses blessures, voire la mort. Ce qui était passif de disqualification.

Quand on y pense, c’est ridicule comme règle, commenta Conan qui suivait les cogitations de son descendant. Ils se mettront en danger le jour J dans tous les cas. Et même si certains Occupants se rétablissent plus lentement que d’autres, il ne faut pas plusieurs jours pour se récupérer physiquement, si ?

« Ce n’est pas une question de guérison lente ou rapide, expliqua alors Lucas dans sa tête puisqu’il n’était plus seul. En fait, il y a eu plusieurs fois dans le passé des épreuves aussi dangereuses que celles qui sont présentées cette année. Les concurrents s’entraînaient avec les risques et beaucoup furent blessés ou tués, raconta-t-il. Heureusement, Jeanne a vite constaté les dommages collatéraux que ça laissait sur les Occupants. »

Lucas salua Nethmi, la conseillère qui l’avait aidé à fixer la slackline, et continua d’avancer entre les différents équipements afin de voir si quelqu’un avait besoin de lui. Il poursuivit tout de même sa conversation avec Conan, heureux de pouvoir apprendre des choses au cinq-centenaire.

« Ils ne subissaient pas de dégâts physiques, puisqu’effectivement peu importe la blessure, le corps guérit, mais ils souffraient alors de pathologies mentales affectant petit à petit leur cerveau. À force de mourir ou de finir dans des états proches du décès, la victime devenait complètement traumatisée. Certains ont sombré dans la folie et ne s’en sont remis que plusieurs années plus tard. »

Le jeune homme laissa son ancêtre assimiler ce qu’il venait de lui dévoiler. Louise lui avait appris tout cela pendant l’expédition dans les plaines vides après qu’ils aient retrouvé Johny. Elle avait eu peur qu’il ait des séquelles après s’être fait égorger continuellement pendant une durée bien trop longue. La dirigeante avait alors demandé à Hans de veiller sur le trentenaire et encore maintenant, elle prenait souvent de ses nouvelles via le colosse.

Sur son trajet, le jeune Créateur fut intercepté par des compétiteurs qui venaient à sa rencontre, le sortant de ses pensées. Ils le remercièrent d’avoir maintenu l’évènement sportif malgré le climat tendu, puis retournèrent s’échauffer aux acrobaties près d’un bassin d’eau profonde. Lucas leva les yeux. Un haut mur d’escalade en dévers lui faisait de l’ombre et quelques courageux grimpaient jusqu’à la limite qui avait été définie pour l’entraînement, déjà bien élevée pour le garçon.

Je comprends mieux, reprit la voix à l’intérieur de son ventre. Ces gens deviennent finalement un peu comme Gabie et ses amies.

Le jeune homme aux cheveux pâles s’arrêta dans sa marche avant de regarder son estomac.

« C’est très maladroit ce que tu dis, expliqua-t-il alors calmement à son partenaire d’enveloppe corporelle. Le groupe dont fait partie Gabie n’est pas atteint de dégénérescence ou de folie. Ils ont juste extrêmement peur de l’état dans lequel il se trouve, c’est-à-dire : mort. Mais ils ont bien toute leur tête. A contrario, ceux qui sont sujets à de nombreux accidents et décès s’égarent complètement et ne ressentent parfois même plus la peur. »

Lucas aurait aimé avoir Conan en face de lui afin de voir sa réaction. Analyser les expressions du corps et du visage pouvait en dire plus long que des mots.

Je peux te dire que je suis désolée pour ma maladresse et que je ne m’attendais pas à ça, répondit le concerné d’une voix sincère. C’est donc possible de mourir, mais ce n’est pas du tout conseillé, conclut-il, sûrement plus pour lui même que pour son logeur.

Le jeune homme acquiesça d’un mouvement de la tête, puis reprit sa marche le long du bassin où des Occupants plongeaient avec agilité. Il observa un instant les silhouettes qui tourbillonnaient gracieusement avant d’entrer parfaitement dans l’eau sans former le moindre remous. Les qualifications s’étaient terminées la semaine précédente sur des équipements moins dangereux et seuls les plus compétents ou les professionnels étaient autorisés à participer à la Grande Compétition. Le niveau était très bon cette année, le Créateur avait hâte d’y assister.

— Lucas ? fit une voix fluette derrière lui.

Tadjou venait de l’apostropher d’assez loin. Il courait vers lui avec une foulée régulière et rapide, amplifiée par la longueur de ses jambes. Il arrivait à la hauteur du jeune homme tandis que ce dernier admirait sa démarche sans s’en apercevoir.

Tu ne vas pas me dire que tu es jaloux de sa façon de courir ? le taquina Conan.

Lucas ne fit pas de commentaire, l’adolescent avait un air bizarre sur le visage et le Créateur ne savait pas si c’était de l’enjouement ou de l’affolement.

***

Tadjou

— Que se passe-t-il ? s’inquiéta Lucas.

Tadjou ne savait pas par où commencer. La nouvelle était bonne, mais pouvait-il interrompre le Créateur dans sa tâche ? Il semblait tellement mieux depuis ces dernières semaines à s’occuper de la Grande Compétition. Travailler sur des équipements sportifs le rendait heureux et concentré sur autre chose que les problèmes avec lesquels il vivait. Le jeune Dominicain hésitait à gâcher ce moment. Cependant, son annonce était tout aussi importante, d’autant plus pour Lucas.

— Tu dois vite venir au château, expliqua alors l’adolescent. Je te raconterai en chemin, mais nous avons entendu autre chose que des grésillements.

Son interlocuteur ne réfléchit qu’une demi-seconde avant de se précipiter vers un véhicule qui les conduirait plus vite, Tadjou à sa suite. Lorsqu’ils furent installés, Lucas démarra en trombe et demanda d’une voix calme, mais pressante :

— Raconte-moi tout.

L’adolescent se mordit l’intérieur de la lèvre. Il ne s’y connaissait pas très bien en antenne relai et ondes à basses ou hautes fréquences. Il allait devoir expliquer avec ses propres mots. Inconsciemment, il détourna le sujet vers des excuses qui n’étaient pas plus utiles que ses inquiétudes.

— Désolée de t’avoir dérangé, je sais que vous avez beaucoup de préparatifs pour ce soir…, commença-t-il avant de voir le regard insistant du conducteur.

— Ne t’en fais pas, nous sommes dans les temps, qu’avez-vous entendu ?

— Gabie testait une fois de plus les différentes fréquences sans grande conviction, narra-t-il alors après avoir pris une profonde inspiration. Et en modifiant de nombreux paramètres que je ne comprends pas très bien, elle a réussi à percevoir quelque chose comme des grognements. Je suis tout de suite venue à ta rencontre, comme tu n’as plus d’oreillette.

Leur arrivée dans la cour du château mit fin à l’embarras de Tadjou. L’ancienne ingénieure était bien plus à même d’expliquer les détails techniques que lui. Même s’il n’avait suivi aucune étude scientifique de son vivant ni la moindre éducation due à son statut d’esclave, le jeune Dominicain était curieux d’approfondir ses connaissances. C’était bien là le projet de la Grande Académie. Cependant, le sujet de la radiocommunication lui paraissait définitivement inaccessible.

Le garçon avait vécu le siècle avant les découvertes de Nicolas Tesla, dans un monde où seules les plantations de sucre importaient. Tout ce que Tadjou avait appris concernait sa propre survie dans un milieu où la moindre faiblesse menait à la mort. Sa grande taille et une santé correcte lui avaient alors souvent donné un sursis supplémentaire. À partir de ses 7 ans, il avait dû suppléer son père considéré invalide en faisant du tri de pommes de terre ou d’ignames. Puis, il avait été affecté aux cultures de la canne à sucre, un milieu difficile physiquement et mentalement, tant les conditions étaient épouvantables.

Pourtant Tadjou n’avait connu que cela. Il était né dans ce monde où il n’était rien, juste un outil pour d’autres. On lui avait appris à souffrir en silence et c’est ce qu’il avait fait un temps. Mais lorsque ses compagnons dans les champs avaient décidé de se révolter contre leur maître, l’adolescent les avait suivis. Tout ce qu’ils avaient accumulé dans leur mutisme fut leur force pour se battre contre les injustices de l’autorité coloniale.

— Des grognements, tu dis ? fit une voix près de lui, le sortant de ses vieux souvenirs. Vous êtes sûrs que vous avez bien entendu et que ce n’est pas le fruit de votre imagination. Il m’a semblé saisir des soupirs il y a deux jours, mais c’était si faible, que je n’y crois pas.

Lucas et Tadjou couraient dans les couloirs du château, évitant les Occupants avec agilité. Le Créateur paraissait sceptique. Son front était plissé et ses sourcils se rejoignaient presque. Le jeune Dominicain aurait presque pu penser qu’il était en pleine discussion intérieure avec lui-même. Les garçons grimpèrent le grand escalier sans un regard pour Jeanne qui souriait avec douceur dans son tableau et arrivèrent en trombe dans la Salle de Création.

Le propriétaire de la pièce l’avait aménagée et rangée afin d’utiliser l’important espace pour la communication avec les disparus. De nombreuses machines recouvraient le sol et les murs. Certains dispositifs étaient apparemment anciens, inventés pour les guerres mondiales, quand d’autres paraissaient irréels, car encore jamais imaginés sur Terre. Un patchwork de technologie habillait l’endroit, accompagné de sons discordants et de lumières clignotantes qui donnaient vite mal à la tête.

À leur arrivée, Gabie se retourna et se précipita vers les deux garçons. Quelques Occupants étaient présents et vérifiaient les différents signaux et informations que Tadjou ne savait aucunement analyser. Finalement, il tenait plus compagnie qu’il n’aidait, sans vraiment détester l’idée d’être inutile. Observer toute cette agitation l’empêchait de pense et c’était ce dont il avait besoin.

— Lucas ! s’exclama la petite femme au visage allongé. Tu as fait vite, c’est super.

— Montre-moi ce que vous avez trouvé, la pressa-t-il, apparemment impatient.

Gabie ne sembla pas se formaliser du ton un peu brusque de son interlocuteur. Elle était si concentrée dans son travail que rien d’autre n’importait. L’ingénieure emmena Lucas vers un appareil au fond de la pièce. Tadjou décida de les suivre afin de peut-être comprendre ce qu’il s’était passé.

— Les sons n’ont duré que quelques instants, expliquait Gabie. Nous avons calculé 127 secondes, mais il y a bien quelque chose. Écoute.

La femme tendit un casque au Créateur qu’il glissa sur ses oreilles. Le garçon passa l’enregistrement plusieurs fois tandis que Tadjou se saisissait du second dispositif d’écoute que lui donnait son amie avec une moue inquiète. Le jeune Dominicain ne discerna pas instantanément ce qu’il entendait, trop habitué aux grésillements désagréables. Plus le son était répété, plus son visage devenait cramoisi. Les deux garçons se regardèrent, ils étaient aussi gênés l’un que l’autre.

— J’ai tout de suite reconnu Gaum, intervint alors Gabie, ajoutant du malaise dans la pièce.

Sa petite voix montait dans les aigus et Tadjou remarqua la tension dans le corps de son amie. Il se souvint à cet instant les sentiments que la femme éprouvait pour le vétérinaire. Mais si le jeune Dominicain pensait voir de la déception ou de la tristesse dans ses yeux bleus, il n’y avait que de la peur et de l’inquiétude.

— Vous entendez ? demanda l’ingénieure dont le ton était devenu strident. Je suis sûre qu’il est en danger ! Ce sont des grognements de douleur, j’en suis persuadée.

Lucas et Tadjou se tournèrent l’un vers l’autre, alors surpris. Le cadet sut dans le regard de l’aîné qu’ils avaient entendu la même chose. Et ce n’était pas de la détresse ou de la souffrance.

— Gabie, je suis désolée, commença le jeune Dominicain sans être capable de poursuivre.

— Ce ne sont pas des grognements, grimaça le Créateur, reprenant toutefois son calme. Ce sont des gémissements de… de plaisir… d’orgasme.

Le visage de l’ingénieure passa par toutes les nuances possibles et imaginables du blanc au rouge avant de s’écrouler dans un siège bleu ciel. Tadjou était dans le même état, mais à l’intérieur. Il voyait Gaum avec une femme qu’il ne connaissait pas et Gabie découvrant son ami dans les bras d’une autre. L’amante avait des dreadlocks et une peau pâle. Ses mains se baladaient sur l’épiderme sombre de l’ancien vétérinaire avec perfidie. Un sentiment de mal-être s’empara du jeune Dominicain alors qu’il se rendait compte que c’étaient ses propres souvenirs qu’il reportait sur la situation de l’Occupant disparu.

***

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