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Charles était ivre. Jusque là, rien de très inhabituel, pensa-t-il avec un ricanement. Avait-il ricané à voix haute ? De toute manière, il était seul dans son appartement, alors peu importait.

Il venait de rompre… Il se leva en vacillant pour aller attraper son portable et vérifier la date, car tout semblait particulièrement nébuleux. Il venait de rompre près de deux semaines d’abstinence. Rien de très excessif, de toute manière ; juste assez pour apprécier la sensation du vin qui coulait dans ses veines avec la douceur du velours, pour s’émerveiller de sa vision à la fois plus centrée et plus relative.

Il était allé travailler aujourd’hui, malgré le nœud d’anxiété qu’était devenu son ventre. Il avait cru dix fois que sa tante se doutait de quelque chose, mais apparemment il était meilleur menteur que ce qu’il pensait. Thomas lui avait toujours dit qu’il aurait dû devenir joueur de poker, que c’était à cause de son visage inexpressif que personne ne comprenait son humour.

Non, non. Il vida son verre, le remplit à nouveau. Ne pas penser à Thomas. Il arrivait à ne pas penser à ses parents, alors pourquoi était-ce toujours plus difficile de ne pas penser à son frère ?

Il était allé travailler, mais tenir la journée avait presque été au-dessus de ses forces, et il n’avait même pas tenté de ne pas s’arrêter acheter de l’alcool en rentrant. Marc était en train de se démener pour résoudre cette affaire de squat, mais si les clients décidaient d’aller voir ailleurs, il se retrouverait à nouveau avec ce maudit château sur les bras et pas la moindre idée de comment s’en débarrasser.

Son téléphone sonna sur la table. Marc.

— Allô ?

— Charles. Mauvaise nouvelle.

Charles retint un soupir pendant que Marc poursuivait.

— Un article a été publié sur le squat. Tiens, je t’envoie le lien par mail si tu veux le lire.

Il ne voulait vraiment pas, mais mieux valait sans doute le faire maintenant, quand les coups seraient amortis par l’alcool. Il alluma son ordinateur et ouvrit sa boîte mail pour se rendre sur le site en question pendant que Marc lui résumait la situation dans les grandes lignes.

— Il s’avère que le projet de construction d’Escalom empiète sur toute une zone que les écologistes considèrent comme importante pour la diversité. Ils ont mis ça en avant, et ils présentent le squat comme une dernière tentative pour empêcher le projet de se faire.

— J’y suis.

Il lut rapidement. C’était une présentation de la situation, avec en prime une petite interview d’Alexia Vermay, rien que ça – elle avait droit à son quart d’heure de gloire, en plus.

— C’est une blague…

Nous voulons simplement nous opposer à un projet que nous trouvons négatif à la fois pour la nature et pour le patrimoine. J’habite à une demi-heure d’ici, et je ne pense vraiment pas qu’une nouvelle zone commerciale soit nécessaire. La manière de faire n’inspire pas confiance, en plus.

— Oui, ils sont plutôt remontés, soupira Marc.

Le château de la Fresny mériterait d’être classé. En tout cas, il ne mérite pas d’être laissé à l’abandon. Nous allons tout faire pour le réparer et demander à l’État de s’assurer que les propriétaires ne pourront pas le laisser aussi facilement tomber en ruines. Et puis, le parc du château est immense, accolé à la forêt domaniale. Si on faisait tomber le mur qui l’entoure, ce serait une formidable réserve naturelle.

— Le problème, poursuivit Marc tandis que Charles cherchait son verre à tâtons, c’est qu’ils ont une ou deux associations locales derrière eux, et que si jamais ça se répand, ça risque d’empirer. Je vais voir ce que je peux faire, peut-être avec la diffamation, mais à mon avis ce sera couvert par la liberté d’expression.

— Tu veux dire que ce n’est pas encore assez personnel, comme attaque ? railla Charles.

— Écoute… Ne fais rien d’inconsidéré, en tout cas. Je m’occupe de gérer ça. Je te tiens au courant de comment ça progresse. Peut-être qu’il faudra faire un communiqué…

— Hors de question, trancha-t-il immédiatement.

Marc soupira à l’autre bout du fil, mais n’insista pas.

— Bon, je te laisse. Désolé pour ça. Je te rappelle demain.

— Merci, Marc. Bonne soirée.

Il raccrocha, se resservit en vin et, presque sans y penser, se rendit sur le site de photographies où il avait trouvé le compte d’Alexia, l’urbexeuse, son fléau personnel. La photo qui l’avait tant marqué la dernière fois lui sauta immédiatement aux yeux, mais elle lui semblait moins difficile à affronter ainsi, et il se permit un sourire, levant son verre comme pour trinquer avec elle. Il secoua la tête en réalisant à quel point il était ridicule, mais il était seul chez lui ; qui s’en souciait ? Il y avait longtemps qu’il avait perdu toute prétention à la moindre parcelle de dignité.

Quand il avait laissé mourir son frère, sans doute. Quand il l’avait tué.

Même une longue gorgée de cet atroce vin ne lui permit pas d’effacer l’amertume qui lui tapissait la gorge, et il se hâta de passer à la photo suivante. Les yeux d’Alexia semblaient le suivre, comme si elle savait ce qu’il pensait, ce qu’il était.

Puis il vit la marche du perron sur laquelle Thomas avait trébuché à l’âge de sept ans, s’écorchant si bien le genou qu’il en avait conservé une cicatrice durant tout le reste de sa vie – même après l’accident, elle était restée, comme un souvenir d’une vie perdue. Il revoyait encore Thomas, assis dans son fauteuil, les yeux baissés sur ses genoux découverts, ses jambes qui perdaient inexorablement en musculature. Une fois, il avait levé les yeux vers lui, avait souri de sa bouche irrémédiablement tordue en un rictus qui lui allait si mal.

— Tu te souviens ? À l’époque, ça avait été la fin du monde.

C’était vrai ; à l’époque, leur mère avait même hésité à l’emmener aux urgences tant son genou saignait. Charles se souvenait d’être resté immobile dans l’embrasure de la porte, tandis que son frère, sa mère et son père se pressaient dans la petite salle de bain du bas, celle qu’on n’utilisait jamais, à se sentir inutile devant les larmes de son frère.

Cette embrasure de porte qu’il avait dû faire refaire pour que le fauteuil de Thomas puisse y passer, des années plus tard. Et tout ça pour finir comme ça.

Il reposa son verre si brutalement qu’il renversa une bonne partie de son vin et se leva pour aller ouvrir la fenêtre et respirer l’air pollué de Paris. Les yeux fixés sur les lampadaires, à l’écoute des éclats de voix venant du bar un peu plus loin dans la rue, il travailla sur sa respiration jusqu’à revenir complètement dans le présent.

C’était impossible.

Il releva lentement son portable, s’attendant presque à réaliser qu’il avait bu plus vite qu’il ne le pensait, que ce n’était qu’une hallucination, qu’il commençait à perdre la tête – tout en sachant au fond de lui que ce n’était pas le cas.

Ce n’était pas le cas. La photo était toujours là, et il serra les poings, serra les dents à s’en faire craquer la mâchoire.

Comment avait-elle osé ?

Il fit rapidement défiler les photographies. Il y en avait d’autres. Là, la tapisserie d’une des chambres d’amis, cloquée par l’humidité, tachetée de brun, et comment avait-elle pu autant s’abîmer en quelques années à peine ? Le plancher de la salle de musique, avec ses lattes aux couleurs variées, sur lesquelles ils s’amusaient à sauter de teinte en teinte, selon les règles toujours plus alambiquées que leur mère inventait pour eux. La charpente du toit, les poutres brisées, comme les os dépassant d’une cage thoracique défoncée, et il ferma les yeux, mais ça ne l’empêcha pas de revoir la façon inégale dont le drap avait masqué le corps abîmé de son père, lorsqu’il avait dû aller identifier les cadavres de ceux qui avaient été ses parents.

Comment avait-elle pu ?

Une nouvelle photo, plus ancienne, et cette fois c’était elle avec le bras d’un autre homme sur ses épaules, un homme plus âgé, qui la regardait avec fierté, sans doute son père. Et ce fut là que Charles sentit la bile lui brûler la gorge, la fureur planter ses griffes dans ses entrailles.

De quel droit faisait-elle remonter tous ces souvenirs, alors qu’elle avait tout pour elle et qu’il n’avait plus rien que des cendres dans la bouche ?

D’un geste furieux, il envoya son portable se fracasser contre le mur, avant de saisir la bouteille directement au goulot pour s’y abreuver, manquant s’étouffer – mais peu importait. Puis il se laissa glisser lentement au sol, s’y allongea de tout son long, les yeux fixés au plafond. Tout était flou, mais il ne pleurait pas. S’il se concentrait assez sur sa colère, sur l’injustice de devoir affronter encore et encore ce trou béant dans sa vie, alors il ne pleurerait pas.

Non. Il allait lui faire comprendre l’erreur qu’elle venait de commettre.

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