2. Roan

Par tiyphe
Notes de l’auteur : MAJ faite le 15/06/2020 - Bonne (re) lecture :D

 

Roan

Les souterrains étaient le théâtre du divertissement de l’Entre-Deux, comme un monde à part sous le sol immaculé où le quotidien avait repris son cours. Plus bas, la routine n’existait pas, à l’instar du jour et de la nuit. Ceux qui avaient décidé d’une vie après la mort dans les alvéoles ne voyaient plus le temps passer de la même façon. Ils ne comptaient plus les heures, les jours, les semaines. À quoi bon ? Il leur restait l’éternité. Qu’était-ce qu’une minute dans l’infini ? Cela ne représentait qu’un moment, un instant, une poussière, quelque chose à vivre, à sentir, à respirer même après la mort.

L’une des pièces les plus populaires des souterrains pouvait se transformer en boîte de nuit pendant plusieurs semaines d’affilée. Les Occupants y dansaient alors sans relâche, puisque la fatigue n’existait pas. Depuis la reconstruction deux ans plus tôt, Lucas avait installé en plus des salles de cinéma, de spectacle ou même d’arcade dans les longs tunnels parcourant les sous-sols du monde des morts. Le Créateur avait en outre agrandi les galeries, reliant le dortoir et la gare au château. Et à présent, si seulement un quart de la population y vivait, la quasi-totalité en avait la connaissance et y venait occasionnellement. C’était un lieu de liberté, de bonheur et parfois même de débauche.

Depuis la mezzanine d’une piste de danse, Roan observait d’un regard paternel le peuple du dessous se déhancher sur des sons qui ne venaient pas de son époque. Il zyeutait les courbes des femmes et des hommes, détaillait les reflets des spots sur les peaux luisantes, admirait l’énergie qui ne quittait pas ces corps de tout âge. Sur son balcon, il ne put s’empêcher de grogner en apercevant la personne aux allures de célébrité dans sa robe de satin qui s’approchait de lui.

— Louise, fit-il, respectueusement.

Cette dernière hocha la tête pour simple réponse. Ils s’accoudèrent un instant face à la piste sur la rambarde. Un silence gênant s’installa malgré la musique enivrante et fracassante. Depuis un peu plus d’un an, la Créatrice venait tous les mois avec la même question, une nouvelle tenue toujours plus belle que la précédente, il pouvait lui accorder cela. Elle essayait de remplacer Jeanne dans les négociations avec le codirigeant des souterrains, avec un jeu de séduction plutôt ridicule. Mais Roan ne lâchait rien, d’autant plus qu’il soupçonnait autre chose que de simples discussions ou transactions entre deux mondes.

L’homme appuya sur un des deux boutons de la télécommande carrée qu’il rangea ensuite dans sa poche. Un voile invisible vint étouffer le son des basses qui tambourinait dans leurs tempes. Ce nouveau dispositif du jeune Créateur permettait de s’enfermer dans une bulle coupant la musique ou l’atténuant, afin de communiquer avec son interlocuteur. Il n’était plus utile de se déplacer dans une autre pièce ou de crier dans l’oreille pour échanger des conversations.

— C’est encore non, Louise, lança Roan sans attendre la demande qu’il connaissait par cœur. Je ne serai pas ton larbin, je ne m’assiérai pas à la table des Grands Occupants. Les souterrains ont toujours été indépendants de votre monarchie, ce n’est pas maintenant que ça changera. Et Isa me suit là-dessus.

Il fit une pause, le regard brun perdu sur la foule qui semblait se mouvoir au ralenti, dans un silence quasi complet.

— Jeanne comprenait cela, ajouta-t-il.

Roan jeta un coup d’œil vers la Princesse, elle paraissait mal à l’aise. Elle se dandinait dans sa longue robe, incommodée par le tissu qui devait être trop moulant.

— Pouvons-nous aller ailleurs ? demanda-t-elle d’une faible voix.

L’homme leva les yeux au ciel et l’invita silencieusement à le suivre après avoir utilisé le même bouton sur son petit boitier. Les bruits environnants résonnèrent de nouveau alors qu’ils quittaient le balcon vers les nombreux couloirs menant aux habitations, quelques degrés plus bas dans le sol de l’Entre-Deux. Les corridors se ressemblaient beaucoup pour les non-habitués. Roan lâcha un soupir, il devrait raccompagner la Créatrice sinon elle se perdrait certainement.

Les deux dirigeants arrivèrent finalement à une large alvéole cubique composée de colonnes blanches. Cette salle n’avait pas été touchée par la destruction lors de la Grande Bataille, au soulagement de Roan puisqu’il s’agissait de son habitation. Il y vivait avec sa femme Isabella ainsi que leur fille aînée Cacilda, toutes les deux mortes assassinées avant que lui ne succombe à la variole, plusieurs années plus tard.

Le plafond de leur entrée se trouvait à environ sept mètres au-dessus des têtes et était composé de différents motifs que Cacilda avait elle-même peints ou sculptés. Les murs étaient droits, contrairement aux tubes qui avaient abouti jusque-là. En faisant abstraction de l’absence de fenêtre, il était facile d’imaginer le hall d’une grande maison bourgeoise du XIXe siècle. Le tout se trouvait surplombé d’une imposante mezzanine lumineuse qui habillait une partie de la pièce. Plusieurs portes vitrées menaient à des pièces également ressemblantes à celles des bâtiments du dessus.

C’était la première fois que Roan invitait Louise dans leur demeure. Il l’emmena alors dans l’un de leurs salons proches de l’entrée. De beaux meubles victoriens accompagnaient les tapisseries sur les murs. L’homme proposa un verre d’une de ses meilleures bouteilles de Porto à son invitée qui accepta d’un simple hochement de tête. Puis les deux dirigeants s’installèrent dans de confortables fauteuils. Un nouveau silence s’écoula, alors que Louise n’osait lever les yeux vers son interlocuteur.

— Roan… commença-t-elle, faiblement. J’ai vraiment besoin de ton soutien, du soutien des souterrains. La politique de l’Entre-Deux s’effondre. Sans Jeanne, je ne sais plus quoi faire… J’ai même pensé à quitter mon poste. Nous devrions pouvoir arriver à un arrangement, non ? Isabella et toi pourriez diriger le dessous et le dessus. Ne seriez-vous pas intéressés ? Je ne veux plus, je ne peux plus, sans Jeanne…

L’homme d’une quarantaine d’années en apparence caressa songeusement son bouc d’un châtain plus clair que ses cheveux mi-longs. Sa fine moustache se trémoussa un instant, puis Roan planta son regard brun dans les iris émeraude de la Princesse. Il ne l’avait jamais vu comme cela. Cette fois, elle semblait vraiment harassée, comme si la situation ne dépendait plus que de lui. Pourtant, il ne comprenait pas très bien ce que le monde du dessous venait faire dans l’équation. Desservait-elle ce discours à toutes les personnes ayant un peu de pouvoir ou d’ambition ? Ou était-ce lié à la popularité croissante des souterrains ?

Quoiqu’il en fût, il ne pouvait prendre une telle décision. C’était contre ses principes qu’il tenait depuis environ trois cents ans. Il y avait bien sûr réfléchi, une place en tant que Grand Occupant pourrait permettre de changer beaucoup de choses, d’améliorer encore plus le cadre et le niveau de vie du dessous. Tandis qu’être à la tête de toute la population ferait évoluer l’Entre-Deux dans sa globalité, selon ses valeurs à lui. Mais…

— Je ne peux pas, Louise, maintint le fin négociateur. Je ne soutiens pas ta politique ou celle du dessus. Modifie-la et j’envisagerai peut-être de changer d’idée. Pourquoi ne pas mettre fin à toute cette hiérarchisation ? Concernant la direction de ton monde, c’est non également. Je n’ai pas les épaules pour cela et nous avons bien assez de travail ici avec Isa et Caci. Nous sommes heureux comme cela. Nous ne voulons pas de responsabilités supplémentaires.

La jeune femme s’avachit dans son siège et soupira. Roan crut apercevoir une larme couler sur sa joue. La carte de la séduction ne fonctionnait pas avec lui, celle de la pitié ne serait pas plus efficace. Alors qu’il allait lui en faire part, Louise afficha son visage triste.

— Je comprends, lâcha-t-elle, à sa plus grande surprise et elle semblait sincère. J’imagine que cela se passait mieux avec Jeanne et j’espère ne pas avoir tout gâché. Lucas sera désormais l’intermédiaire entre ton royaume et le mien.

Elle se leva avec le plus de prestance qu’elle put trouver en elle malgré son regard humide et la robe qui continuait apparemment de l’encombrer. D’un geste de la tête, elle remercia le quarantenaire toujours étonné de sa capitulation. Il avait pris l’habitude de rejeter toutes ses offres, de la voir descendre chez lui, de s’opposer à elle. Peut-être était-ce ce sentiment de victoire qui le poussa à se mettre debout et à objecter :

— Non, attends.

Stupéfaite, Louise se tourna vers l’homme qui amorçait un grand sourire sous sa moustache. Roan crut apercevoir une lueur d’espoir briller dans son regard.

— Laisse-moi te montrer quelque chose, s’égaya-t-il.

Il ne lui donna pas le temps de répliquer et l’embarqua dans une visite des souterrains. S’il ne pouvait pas prendre place au grand conseil, il pouvait au moins lui révéler pourquoi. La Princesse gronda lorsqu’elle comprit qu’il ne lui cèderait pas ce qu’elle voulait, mais ne put s’empêcher d’admirer les lieux. Roan ne marchait pas vite pour qu’elle apprécie tous les détails qui faisaient de ce monde, un endroit différent et bien plus vivant que celui du dessus.

— Jeanne nous a beaucoup aidés à construire ces tunnels, expliquait-il, joyeux. Puis Caci les a décorés avec l’assistance d’autres artistes. Chaque lieu regroupe un thème et permet aux Occupants de se divertir selon plusieurs attractions : le théâtre, le cinéma ou la danse par exemple. Il y a des cours de peinture, de sculpture ou même de musique. Il est possible d’observer des duels d’arts martiaux ou de sports qui ne nécessitent pas une large surface. Mais surtout, on laisse les clients se divertir d’eux-mêmes, comme dans les boîtes de nuit, les espaces de jeux vidéo ou les salles de lectures.

Ils se déplaçaient dans un corridor calme. Les murs beiges et bronzes reflétaient une douce odeur qui emplissait le couloir. Roan huma discrètement, c’était la délicieuse senteur de l’argile que l’on manie sur un tour de potier.

— Heureusement, continua-t-il. La Grande Bataille n’a pas fait autant de dégâts que ton… accident, se reprit-il, avant d’enchaîner pour ne pas laisser Louise s’embarrasser ou s’offenser. J’ai pu demander alors à Lucas d’améliorer le confort, il nous a munis de nombreux trucs technologiques, comme il les appelle. Par exemple, cette petite télécommande permet de discuter au milieu d’un concert ou de se laisser un peu d’intimité en se cachant aux yeux des autres. Ce sont des innovations grandement pratiques pour la vie de mon peuple.

Il fit une pause et crut voir un tic d’énervement contracter la tempe de la Créatrice lorsqu’il avait dit « mon peuple ». Le quarantenaire préféra l’ignorer et rangea son gadget dans sa poche.

— Nous n’avons jamais interféré avec vos affaires et avons toujours vécu en parfaite cohésion, récita le dirigeant du dessous. Je ne peux pas risquer que cela change. Si je me rends au-dessus, cela pourrait déséquilibrer l’harmonie qui règne ici.

Alors qu’ils arpentaient une salle de spectacle de cirque pleine à craquer dans une bulle de silence, une idée se glissa dans l’esprit de Roan. Il pouvait peut-être faire en sorte de satisfaire la Princesse tout en gardant le contrôle.

— Caci pourrait devenir Grande Occupante à ma place, annonça-t-il. Elle est intelligente, responsable et investie. Ma fille aînée serait la médiatrice entre le monde du dessus et celui du dessous. À cela, j’ajoute la condition qu’elle devra continuer de nous seconder ici, autant qu’elle travaillera là-haut.

Il accompagna ses paroles d’un index qu’il leva vers le plafond. Un lourd anneau d’or encerclait le doigt et était surmonté des armoiries de sa famille. Il affichait deux loups ibériques sur leurs pattes, dos à dos, s’observant. Roan avait eu trois filles, mais les deux cadettes ne s’étaient jamais présentées aux portes de l’Entre-Deux. Le quarantenaire et sa femme espéraient de tout cœur que les jumelles avaient été accueillies au Paradis, bien des années après leur propre mort. 

Louise s’attarda sur la bague tandis qu’elle semblait hésiter. Ils avancèrent de nouveau dans un silence pesant qui n’était plus dû à la bulle que le dirigeant des souterrains avait éteinte, mais à l’apparente réflexion de la Princesse. Ils étaient à présent dans un long couloir éclairé de couleurs pastel.

— Je ne sais pas, Roan, finit par répondre la jeune femme. Cacilda n’a que 12 ans. C’est une enfant.

Pour la première fois, Roan s’apprêta à perdre son sang-froid. Il n’appréciait guère que l’on doute de sa fille. Il allait répliquer qu’elle-même gérait le monde du dessus à 20 ans, que 12 ans n’était que l’âge du corps, mais pas celui de l’esprit qui en avait plus de trois cents.

À ce moment-là, un cri strident l’arrêta dans son élan. Les deux dirigeants se figèrent et se regardèrent, de l’inquiétude dans les yeux. Un nouvel éclat de voix, différent du premier, les fit sursauter. Sans attendre une minute de plus, Louise déchira le bas de sa robe pour plus de commodités et ils s’élancèrent vers les hurlements qui résonnaient dans les boyaux du sous-sol.

Ils débouchèrent sur un grand théâtre qu’ils avaient traversé dans leur visite. Un silence glacial les accueillit lorsqu’ils découvrirent le spectacle d’horreur. Les hommes et les femmes qui n’avaient pas réussi à s’enfuir étaient paralysés par des filaments irisés. Certains avaient été transpercés par ces liens dans le cou, le torse, les membres et étaient suspendus au-dessus d’eux. Des expressions de douleur se lisaient sur les visages des Occupants figés.

***

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Draguel
Posté le 22/10/2019
Hahaa ! Serait-ce mes amis de l'Autre-Part qui auraient finalement trouver le moyen de venir dans l'Entre-Deux ? :D
En tout cas je n'imaginais pas les souterrains si grand mais finalement c'est comme une ville sous la ville ^^
Je trouve ça amusant l'utilisation de "monde du dessus" et "monde du dessous" j'ai vraiment l'impression qu'il y a des nains sous la ville xD Puis Roan à pas l'air d'avoir mis un pied dehors depuis un moment xD
tiyphe
Posté le 22/10/2019
Ahah tu verras bien :P Je te laisse être surpris, c'est plus marrant ;)
Les souterrains se sont agrandis après la guerre, mais oui c'est une sorte de ville sous la ville, une sorte de lieu de "liberté".
Ahah ce serait une belle référence des nains ;) et non Roan ne met pas souvent le nez dehors xD
Vous lisez