2- Mais où sont donc les pots de confiture ?

Par Dédé

2.

Mais où sont donc les pots de confiture ?

 

 

— Véra ! Véra ! Où étais-tu donc passée ?

La voix de ma mère raisonne dans la demeure alors que j’ai à peine eu le temps de passer la porte.

— Aurais-tu l’extrême obligeance de me répondre et de me rejoindre dans les plus brefs délais ?

Je ne me fais aucune illusion. Elle se veut polie mais son ton autoritaire la trahit. Je ressens toute sa froideur et sa sévérité jusqu’ici, quand bien même plusieurs salles nous séparent l’une de l’autre.

— Vé-ra ! Notre entreprise ne va pas tourner toute seule. Qui plus est, dois-je te rappeler que tu as une leçon à étudier pour demain ? Tu ne dois pas perdre une seule seconde de ton temps.

— Maman, je la connais par cœur ma leçon de géographie.

— C’est ce que nous verrons tout à l’heure.

Plus que tout, je déteste quand ma mère s’acharne à me faire réciter mes leçons. Elle est sans cesse à la recherche du moindre détail pour me rabaisser, la moindre omission, le moindre souci de formulation, la moindre erreur. Après s’être assurée que je connais tout par cœur, elle me contredit en affirmant le contraire de ce que dit la leçon ou en nuançant chacune des phrases que je récite. J’apprends très vite mais avec elle, chaque séance de révision dure des heures entières. La perspective de devoir subir cette épreuve ce soir me donne envie de m’effondrer.

— Ta géographie va devoir attendre un peu. Je te rappelle que tu as des bocaux à terminer. Déjà que tu es en retard…

Le fait que j’arrive à une heure tardive ne lui a pas plu. Je l’ai compris de suite. Pourtant, je sais qu’elle va y faire des allusions jusqu’à l’heure du coucher. Sans doute que cela lui fait plaisir d’avoir quelque chose à me reprocher.

— Je t’ai préparé tout ce dont tu as besoin pour faire de la confiture d’ortie sucrée, fraise des bois, pistache, tomates séchées. Tu sais bien que ces bocaux se vendent bien sur le marché de Bescherelle. Il faut donc se préparer pour éviter que nous nous retrouvions en rupture de stock. Ce serait fâcheux de décevoir nos clients. Des Bescherellois que nous côtoyons au quotidien, en plus. Tu ne veux pas les décevoir, n’est-ce pas ?

Sachant très bien qu’elle n’attend aucune réponse de ma part, je me contente de hocher la tête.

— Madame Rochelle ! Madame Rochelle !

Elle ne prête aucune attention à la servante qui l’appelle depuis l’étage. Notre demeure familiale se compose de plusieurs pièces bien trop immenses pour nous deux. Trop immenses mais à la fois pas assez puisqu’elle trouve toujours le moyen de circuler dans mes parages. Nous avons une cuisine pouvant accueillir une cinquantaine d’invités, un salon digne d’un grand banquet alors que nous ne recevons jamais personne. Même nos chambres à coucher sont gigantesques. Je m’accommode de la grande superficie de la mienne. De cette manière, j’ai l’impression d’avoir mon propre appartement. À côté, Selvina a sa pièce de vie qui lui permet également une certaine autonomie. Nous pouvons plus facilement nous plaindre de ma mère, en toute discrétion. D’ailleurs, je ne pense pas qu’elle apprécie d’un bon œil que je discute autant avec Selvina. Ma mère me fixe comme si elle attendait que je me mette au travail. De mon côté, j’attends qu’elle s’en aille avant de m’atteler aux pots de confiture.

— Madame Rochelle !

— Pas maintenant, Selvina. Pas maintenant. Je suis occupée, vois-tu.

Ma mère l’aperçoit désormais en haut des marches.

— Non. Je ne vois pas, madame.

La servante entend sa patronne pousser de petits jurons, le regard fumant de colère. Cette pique lancée avec légèreté l’a contrariée. C’est ce que j’aime chez Selvina. Elle a le don d’agacer ma mère et de l’envoyer sur les ronces tout en restant la plus cordiale possible. Tout cela, en une seule réplique. Souvent, elle agit ainsi pour prendre ma défense. Elle fait en sorte que ma mère cesse de me répéter inlassablement qu’il ne faut pas que je perde une seconde de mon temps. Parce que du temps, comme dit Selvina, elle nous en fait perdre bien suffisamment.

— Selvina, au réveil, j’ai vu deux grains de poussière en haut de l’étagère de ma chambre à coucher. Il serait bon d’aller nettoyer un petit peu.

— Allez soupirer sur le haut de votre étagère. Votre poussière prendra la poudre d’escampette, marmonne la servante.

Je me retiens de rire en imaginant ma mère souffler pour chasser la poussière imaginaire de sa chambre.

— Selvina, tu peux disposer. J’arrive ! Je vais te montrer où se trouve la poussière à nettoyer.

Avant de la rejoindre, elle me somme de faire plusieurs bocaux de confiture :

— Tu te rappelles de la procédure ?

— J’ai fait plus de bocaux que toi, tu sais, dis-je d’une voix silencieuse.

— Comment ?

— Je n’en suis pas à mon premier bocal, me rattrapè-je dans l’espoir d’éviter sa mauvaise humeur.

Malgré tout, elle me répète encore une fois les différentes étapes de la confection. Elle est si colérique que je n’ose pas lui faire remarquer qu’elle a confondu la dose de fraises des bois avec celle du sucre blond pour l’une de nos recettes les plus demandées sur les marchés.

 

***

 

Mes mains sentent encore la fraise des bois alors que je remonte dans ma chambre. Selvina a tenté de distraire ma mère mais cela ne l’a pas empêchée de vérifier l’avancement des confitures. Au bout du dix-septième bocal, j’ai fui la cuisine pour me réfugier dans ma chambre. Si ma mère désire vendre davantage de produits, elle en mettra en pots elle-même. Parait-il que j’ai une leçon à réviser.

Déjà dix minutes que je cherche à mettre la main sur mon manuel de géographie… J’ai regardé dans mon cartable d’écolière, dans ma petite bibliothèque d’appoint au cas où je ne me souvienne pas l’avoir posé là par mégarde. J’inspecte aussi mon lit. Je me baisse pour regarder dessous. Sans rien trouver. Frustrée, je palpe énergiquement les oreillers, les coussins. Je cherche sous la couverture posée au pied du lit. Mes doigts rencontrent une forme plutôt rectangulaire. Et…

— Ah ! Trouvé !

Cela m’apprendra à relire la leçon aux aurores pour abandonner le livre n’importe où, en grande distraite que je suis. Madame Brillance ne m’aide pas à garder les pieds sur terre. Même pendant la confection de confitures, j’ai manqué à plusieurs reprises de faire tomber les bocaux, croyant entendre une nouvelle fois la voix de la voyante. Maintenant, je dois me concentrer sur ma leçon. Laisser de côté ces histoires de prédiction. Je m’allonge, lasse, sur le lit, le manuel à la main.

Demain matin, Madame Poèse va interroger la classe sur Bescherelle-sur-Mer, et son influence au sein du Livre. Honnêtement, je ne sais pas quoi penser… Cette leçon est étrange. Je n’ai pas l’impression que la ville soit si intéressante que cela. Mon institutrice, ma leçon, et même ma mère me disent le contraire. Pourtant, je m’ennuie malgré mon attachement pour ma ville natale. Certes, nous avons la mer. Quelques touristes y viennent pour se baigner tous les étés. Une fois tous les sept ans, a lieu une compétition estivale internationale de glisse-livre. Le principe est de braver les vagues à bord d’embarcations en forme de livres. Une idée bien sympathique, un spectacle fort intéressant, à condition qu’il y ait des vagues. Le vent ne souffle que très peu par chez nous. Tout à l’heure, au parc municipal avec Madame Brillance, le vent soufflant au point de soulever dans les airs sa chemise, c’était un phénomène assez exceptionnel. En été, le vent va voir ailleurs. L’air y est aussi sec qu’un cookie trop cuit laissé à l’abandon. Pour avoir vu ces compétitions sportives une fois ou deux, on s’ennuie légèrement. Les différentes embarcations avancent au ralenti, à la limite du sur-place. Culinairement parlant, la ville est connue pour ses gourmandises : ses cookies, brownies et aliments périmés en tout genre. Le restaurant Chez Conjugaison est réputé dans tout le Livre pour ses mets à la fois raffinés et périmés. Les menus du passé font fureur, contrairement à ceux du futur que je préfère, même s’ils se font rares ces temps-ci. Les marchés de Bescherelle-sur-Mer sont tout aussi réputés. On y rencontre des marchands de fruits légumineux, de légumes fruités, de tapis, de fleurs et même de glaçons. Sans oublier les marchandes de pots de confiture, à savoir ma mère et moi. Des fois, j’aimerais écarter ma mère de notre petite entreprise familiale. Elle ne cesse de me mettre la pression sans m’aider pour autant. Elle ne fait que me surveiller comme la gelée de confiture sur le feu. Je me souviens que Madame Poèse nous a dit une fois que l’être humain est bien souvent plus doué pour donner la bonne parole plutôt que de la suivre. Quand je pense à ma mère, je me dis que mon institutrice n’a pas tort.

Bescherelle-sur-Mer… Madame Poèse… Cela me ramène à ma leçon de géographie. Je connais par cœur tous les noms propres que l’on m’a appris. Littère, notre planète. Je le savais depuis bien longtemps. Par contre, la leçon m’a fait découvrir certains pays dont j’ignorais l’existence : le Cahier, le Brouillon, le Manuel, l’Encyclopédie... Sans oublier le Livre, bien sûr. Je n’ai jamais mis un seul orteil en dehors du Livre. Je n’ai aucune idée de ce à quoi ces autres pays peuvent ressembler. D’après mes dernières recherches à la bibliothèque municipale, le Brouillon n’en reste pas moins qu’un vaste désert dans lequel aucune forme de vie ne peut survivre. La terre n’y est pas fertile et les conditions climatiques semblent trop extrêmes pour envisager d’aller explorer les environs. Cela m’attriste énormément de ne jamais être sortie du Livre. De ne rien avoir visité, de ne connaître que ma ville natale. Les filles ont interdiction de voyager en solitaire jusqu’à l’âge de dix-huit ans. Du haut de mes dix-neuf ans, j’ai légalement le droit de voler de mes propres ailes, de me rendre où bon me semble. Mais, à Bescherelle-sur-Mer, l’école est obligatoire jusqu’à vingt ans. Il y a aussi le commerce de confiture qui me retient. Ma mère et ses nombreuses dissuasions. Depuis ma plus tendre enfance, elle a tout fait pour que je sois effrayée de tout ce qui n’appartient pas à Bescherelle-sur-Mer. C’est peut-être moi qui cherche le moindre prétexte pour renoncer à une quelconque exploration.

Pourtant, je me lasse de tout découvrir par le biais de la littérature. J’aimerais parcourir le monde. Le voir de mes propres yeux. Pouvoir raconter, comme mon père, chacun de mes voyages. De ce que l’on m’a dit, mon père était connu pour ses explorations. Peut-être m’a-t-il transmis par les gênes l’envie de parcourir le monde ? Dans mon souvenir, je ne crois pas qu’il se soit aventuré dans d’autres pays. Il est toujours resté dans le Livre. Je me rappelle du plaisir qu’il avait à raconter ses anecdotes, de l’excitation qu’il ressentait à la veille de chacun de ses départs. Même à la veille de son dernier voyage. Personne n’aurait pu deviner, il y a quinze ans de cela, qu’en se rendant au Point-Virgule Volcanique, il serait frappé par la malchance et se trouverait au bord d’un volcan en éveil. Personne n’aurait imaginé qu’il pourrait chuter, qu’on le déclarerait mort sans même avoir pu retrouver son corps. Ce souvenir me fait verser une larme au coin de l’œil, comme à chaque fois que je repense à ce drame. Le bruit de porte brusquement ouverte empêche la larme de se déverser sur ma joue.

Ma mère fait irruption dans ma chambre à coucher. En faisant le plus de bruit possible, elle se tient face à moi, debout, affichant de cette manière sa supériorité sur sa fille unique avachie sur le lit :

— Ta leçon. Tu la sais ?

Avec le temps, sa sévérité ne m’atteint plus vraiment. J’ai l’impression qu’elle joue de son rôle de mère pour prendre le dessus sur moi, m’affronter à la moindre occasion dans le seul but d’avoir une sensation de victoire en me ridiculisant. Je connais ma leçon sur le bout des doigts. Je connais ma ville natale comme si je l’avais créée moi-même. Je le sais. Ma mère aussi le sait. Je la soupçonne de vouloir vérifier en bonne et due forme dans le seul et unique but de me torturer un peu. Elle m’en demande toujours trop, en exigeant énormément de moi, en me poussant à être meilleure que tous les autres. Elle voudrait que je vante mes larges connaissances de la ville et du monde qui nous entoure. Que je montre à qui veut l’entendre que je suis intéressante mais aussi cultivée. Pour que l’on me dise que j’ai été bien éduquée et que j’ai de la chance d’avoir une mère comme la mienne. Je ne sais pas si c’est une chance… Certains soirs, je suis contrainte de veiller tard pour goûter avec la plus grande attention tous les bocaux de confiture que les clients nous retournent prétextant qu’ils manquent de goût. Je dois goûter jusqu’à ce que je décèle le souci gustatif. Bien souvent, je déniche l’excuse d’une fissure dans le bocal, l’air chaud altérant la fraîcheur de notre produit. C’est la combine parfaite pour qu’elle me laisse tranquille et que j’aille me coucher à une heure raisonnable. Ma mère a des raisons d’être fière de moi, sans modestie aucune. Seulement, elle ne le sera jamais.

— Quel est le pourcentage de retraités qui trouvent refuge à Bescherelle-sur-Mer ? me demande-t-elle comme si j’étais une suspecte sur le point de révéler un détail susceptible de m’inculper.

En réalité, elle attend que je me trompe ou bien que je ne réponde pas à ses questions. Toujours dans cette optique d’avoir l’ascendant sur moi et me prouver que je ne connais pas ma leçon et ma ville aussi bien que ce que je prétends.

— Ce chiffre ne figure pas dans ma leçon…

— Mais tu devrais le savoir. C’est important. Alors ?

Je perds déjà patience. Je sais qu’elle ne fait que commencer, qu’il ne s’agit que de la première d’une longue série de questions. Je dois l’ignorer. La journée a tout de même été assez longue. L’école, la bibliothèque, Madame Brillance, les pots de confiture et maintenant, cette interrogation insupportable… Puisqu’elle ne me laisse pas le choix, je prends le parti de la chasser de ma chambre par le biais de la provocation :

— Combien de retraités ? La ville est tellement morte qu’elle en est peuplée, de retraités. Cent pour cent ! Voilà combien !

Le visage de ma mère s’assombrit.

— J’aime beaucoup Bescherelle pour certains aspects de sa cuisine. Vraiment. Autrement, il n’y a rien d’attractif pour personne. On fait vite le tour de la ville. Une balade en bord de mer, un petit en-cas au magasin de cookies, un repas insolite à Chez Conjugaison pour les plus téméraires… Et puis quoi ? En une demi-journée, on a tout vu, tout fait. Alors toute une vie ici… Oh ! Même notre mer dépourvue de vagues s’ennuie ferme et aimerait s’épanouir ailleurs. C’est pour dire…

— Véra, voyons ! On peut surfer sur des livres. La bibliothèque de la ville est passionnante. Toi-même, tu y passes des heures !

— Les touristes ne partent pas en vacances pour s’enfermer dans des bibliothèques, des postes, des supérettes ou des mairies. Ils veulent qu’on leur vende du rêve. Il faut en chercher très loin et très longtemps, du rêve, ici… Tout simplement parce qu’il n’y en a pas.

— C’est toi qui le dis, Véra. Il n’y a que toi pour dire de telles énormités !

— Papa serait d’accord avec moi, m’entendè-je dire malgré moi.

Ma mère s’emporte à la mention de mon père. Il n’y a que des syllabes entremêlées de râlements et de soupirs qui sortent de sa bouche. Elle marque une pause et en profite pour s’asseoir sur le lit à côté de moi.

— Oui, on dirait ton père quand tu parles ainsi.

Elle remonte une mèche de cheveux bruns et lisses qui cherche à s’échapper sur ses yeux.

— Il était toujours le premier à critiquer notre ville. Il s’ennuyait ici. Il ne faisait que faire de compliments sur les monuments, les gens des autres villes du Livre. Il trouvait triste le fait de s’enfermer à Bescherelle alors qu’il y avait tant de choses à découvrir. Que de bêtises…

— Ce ne sont pas des bêtises, affirmè-je.

— Tu es quand même un peu ingrate de parler de la sorte de la ville dans laquelle tu es née, dans laquelle tu as grandi toutes ces années. Tu as vu ce qui est arrivé à ton père, à force de vivre ses formidables aventures dans le Livre ? Tu as vu ce que ça lui a coûté de ne pas se contenter de Bescherelle ? Ce que ça nous a coûté ?

Je perçois une profonde tristesse dans son regard. Pour la première fois depuis longtemps, je discerne un début d’explication quant à la sévérité de ma mère. Sans doute qu’elle souhaite très fort me garder auprès d’elle, par peur du danger que peut représenter le monde extérieur. À l’entendre parler, mon père est mort parce qu’il a dénigré Bescherelle-sur-Mer, parce qu’il ne s’en est pas contenté. Le temps d’un court instant, je me suis demandé si ma mère ne faisait pas les louanges de cette ville par peur que celle-ci, aussi étrange que cela puisse paraître, lui enlève à nouveau un être cher. Sauf que ma ville natale n’a aucune conscience, aucun pouvoir de vie ou de mort sur qui que ce soit. Ce qui est arrivé à mon père n’est qu’un malheureux accident. Des accidents, il en arrive hélas partout. Je ne me sens pas suffisamment à l’aise pour en discuter avec elle.

— Tu me compares beaucoup à lui comme si lui ressembler était un défaut, ai-je répondu.

J’ai cru voir ma mère lever un sourcil.

— Non, non…

Ma mère se retient d’en dire davantage. Elle semble à deux doigts de se confier à moi. Je me fais sans doute des idées. Elle n’est pas du genre à me prendre pour confidente.

— En quelle année a été bâtie notre ville ?

Son visage se durcit à nouveau, après s’être fissuré par l’émotion le temps de quelques secondes. Cela n’a pas duré longtemps mais elle m’a montré à son insu une de ses faiblesses. Il semblerait qu’elle ait la ferme intention de me le faire payer en reprenant son interrogatoire ridicule.

— Bescherelle-sur-Mer, récitè-je, a été bâtie il y a quatre-vingt-dix-huit ans. Par la famille Mère-Grand. D’ailleurs, l’héritier des Mère-Grand est l’actuel maire de notre ville.

— Faux. Elle a été bâtie il y a quatre-vingt-dix-sept ans, dix mois, trois semaines et six jours, me corrige-t-elle avec un sourire de satisfaction au coin des lèvres.

Exaspérée, je pousse un énorme soupir qui semble choquer ma mère. Elle joue avec mes nerfs et elle s’agace quand j’ose réagir… Ma mère poursuit malgré tout la récitation qui s’éloigne de plus en plus de la leçon du manuel. Pour elle, il est possible de pêcher dans notre mer des poissons rares. Les compétitions sportives contribuent à financer la plupart des travaux de rénovation de la ville. Nous sommes les premiers dans la classement international en matière d’éducation et de littérature. Je suis certaine que mon manuel ainsi que les livres de la bibliothèque municipale ne précisent rien de tout cela. Pour éviter davantage de mésentente entre nous, et dans l’espoir d’en finir avec cette récitation interminable, je fais mine de la croire sur parole.

— Tu as encore quelques lacunes. Tu devrais poursuivre tes révisions, me conseille-t-elle alors.

En faisant attention au ton employé, je m’aperçois qu’elle me donne un ordre à peine déguisé.

— Si jamais, Madame Larousse m’a confié cet après-midi son envie de nous acheter quelques bocaux d’orties sucrées. Je ne suis pas sûre qu’on en ait assez. Si tu pouvais redescendre en cuisine et en préparer quelques-uns tout en retravaillant ta leçon de géographie, je t’en serai gré.

Alors que l’obscurité de la nuit ainsi que les reflets de la lune remplissent ma chambre, ma mère disparaît de mon champ de vision avant même que sa voix ne retombe à la fin de sa phrase.

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