2. L'ours

Notes de l’auteur : Edit : 26/02/2021

Chapitre 2

L’ours

 

La rivière faisait un doux bruit de cascade, un son agréable qui s'accordait parfaitement aux gazouillis des oiseaux. Judy plongea ses mains encrassées et se lava sommairement le visage dans le cours d'eau. Elle aurait tant aimé se débarrasser de ses habits pleins de boue !

« Et maintenant, qu'est-ce que je fais ? »

Bonne question. Le foyer du Petit Bois s’était décidément carapaté du pays, et pas une trace d'une ville ou d'un village à l'horizon. Pas de Laflaque, la ville où Judy avait passé la majorité de son enfance. Même pas de Louimini, un village piteux caché dans les sous-bois.

Résignée, Judy passa la moitié de la journée à tenter de calmer la panique qui s’insinuait en elle, toujours un peu plus. Elle se mit à jeter des cailloux dans l'eau pour tromper le temps. La musique des arbres qui fredonnaient la berçaient. Elle pensa à ses parents, à Kateline, à M. Olivertown, au foyer. À tous ces êtres et ces choses qui constituaient sa vie, et qui lui étaient familières et rassurantes.

Elle se demanda si une autre personne avait déjà vécu la même chose qu’elle : tomber dans un arbre creux et se retrouver au milieu de nulle part. « Mmm… Les chances sont minces… »

Des bruissements de feuille attirèrent son attention. D’abord lointain puis de plus en plus proches. Comme si on déplaçait et grattait la terre. Judy se demanda qu’est-ce que le sort lui réservait encore.

Elle se retourna graduellement, tournant la tête, le buste puis les genoux. Son cœur fit un saut périlleux dans sa poitrine. Un grizzly, haut de deux mètres, la contemplait de ses gros yeux bruns. Le souffle coupé, Judy recula. L'ours le remarqua et se dressa de toute sa hauteur, poussant un rugissement sonore.

Judy resta plantée sur place, glacée d’effroi et incrédule. Il rugit une seconde fois. Fort. Elle sortit de sa torpeur et prit ses jambes à son cou, sans jeter un seul regard en arrière, l’estomac au bord des lèvres. Les carottes n’étaient pas passées. Elle sauta par-dessus un tronc noirci par la foudre et paniqua à l’idée de se prendre les pieds dedans. L’une de ses chaussures y accrocha un lacet qui, par chance, se détacha avant la catastrophe. La peur palpitait à ses tympans comme des tambours, l’incitait à se dépêcher, à courir plus vite.

Judy bondit telle une antilope au-dessus d’une marre maussade et évita ainsi de tremper son pantalon. Peine perdue : le grizzly, lui, chargea à pleine allure la flaque d’eau, lui aspergeant les jambes de plein fouet. Il la rattrapait à vue d’œil. Elle devait trouver une solution mais une voix vicieuse chuchotait dans sa tête en boucle : « On ne lutte pas contre un ours. »

Judy sentit le sol vibrer sous ses pieds : le grizzly était vraiment proche. Elle percevait son souffle bestial sur sa nuque. D’un coup de patte, il la tuerait.

Judy tenait à la vie. En un éclair, elle décida de grimper dans un sapin. Il se trouvait que, dans une forêt constituée exclusivement de conifère, elle n’avait pas le choix. Elle sentit la patte de l’ours effleurer son mollet droit et ses griffes accrocher son pantalon qui s’abaissa. Elle était fichue. Pourtant, la patte, grosse comme un visage humain, se détacha de sa jambe.

Sans attendre, Judy empoigna l'écorce et se hissa plus haut. Elle s’arrêta à huit mètres, enlaçant le résineux pour ne pas chuter. Ce n’était pas très haut, mais assez pour être hors de portée des griffes impitoyables.

Judy poussa un long soupir. Elle observa le grizzly, le cou contorsionné. Elle en vint à cette conclusion : « Cet ours se fout de ma gueule. » Il avait eu plein d’occasions de la tuer. Il ne l’avait pas fait. Pourquoi ? « Parce que je suis devenue son jouet. »

Quelques minutes passèrent, et l’ours commença à s’impatienter. Avec des grognements mécontents, il se mit à secouer l’arbre avec vigueur. Cela fit tomber des pommes de pins sur la tête de Judy. « Aïe, aïe. Ouille. OUILLE ! »

Elle restait immobile tel un koala sur sa branche, les dents s’entrechoquant. Ses cuisses la brûlaient mais Judy tenait bon. « Arrête, ours stupide ! Arrête ! », pensa-t-elle en fermant les yeux.

Une secousse plus forte que les autres ébranla le tronc ; Judy sentit ses bras lâcher.

« Non ! Nooon… »

Ses yeux se plissèrent, pleins de concentration.

« Ne. Pas. Lâcher. »

— Alors, mon nounours ! Qu'est-ce que tu nous as trouver de beau, aujourd'hui ?

La voix qui avait retenti était aussi enjouée qu’usée par l'âge. Judy desserra sa prise de stupéfaction et ses bras glissèrent le long de l’écorce. Elle s’entailla le menton et la joue tandis que son pull s’arrachait. Elle serra fort la mâchoire et força ses bras à maintenir une pression suffisante pour ne pas chuter. Elle baissa les yeux.

— Enfin pas si beau que ça…, continua la voix.

Une vieille femme à la chevelure noire jais et à la peau chocolat et ridée, la dévisageait les mains sur les hanches, un sourire en coin. Il ne lui manquait plus qu’une plume dans les cheveux et on aurait dit une véritable indienne.

— Descends, Mona ne te fera pas de mal. Elle est adorable, tu sais ?

Judy n’eut pas le temps de lui répondre.

— « Adorable », c'est exactement le mot que je cherchais !

Un monsieur aux cheveux gris-marrons d’une cinquantaine d’années apparut à côté de la vielle femme, un carnet et un stylographe à la main. Il avait l’air grincheux.

Judy respira un long moment pour endiguer le flot d’adrénaline qui circulait en elle. Qui étaient ces gens ? L’ours était-il le leur ?

— Tu viens d’où ? interrogea la femme-indienne. De la ferme des voisins ? Ils ont une nouvelle stagiaire pour s’occuper des cochons, c’est ça ? Eh bien !...

— Je… comment ça... non…

Judy fronça les sourcils. Sa joue la piquait. Elle voulut la toucher, seulement elle se souvint qu’elle ne pouvait pas. Elle devait pour cela redescendre. Judy jeta un coup d’œil nerveux en contrebas. L’ours se trouvait-il encore dans les parages ? Oui, il se tenait à droite de la femme-indienne, mais loin du tronc.

Plusieurs manœuvres plus tard, Judy atterrit lourdement sur le sol. Elle rencontra le regard critique de la femme qui l’examinait. Elle lui posa la première question qui lui vint à l’esprit avant qu’on ne l’interrompe :

— Vous savez où est passé Laflaque ?

— Laflaque… Tu connais Laflaque ? demanda la femme-indienne à l’homme avec un regard de connivence.

— Jamais entendu parler.

Judy saisit le mensonge dans leurs yeux. Elle fixa les deux inconnus avec suspicion. Pourquoi lui mentaient-ils ? Judy glissa sa main froide sur la plaie superficielle à son menton. Ce contact glacé apaisa la brûlure et ses pensées paniquées. Elle voulut leur demander qui ils étaient, mais plus rien d’intelligible ne sortit de sa bouche.

— Vous… je…

Elle chercha l’ombre d’une réponse sur le visage de la femme. Cependant, son prénom ne s’afficha pas sur les rides de son front. Ni son origine. Rien, en fait. Juste un haussement de sourcils :

— Vous disiez ?

La femme-indienne avait un léger accent qui lui faisait onduler les syllabes.

— Non. Non, rien du tout, lui répondit Judy, interdite.

— En es-tu sûre ?

— Absolument.

 

*

 

Leur maison était là, troisième de la rue, celle sur laquelle une girouette tremblait sur le toit tordu. Judy y était rentrée une demi-heure plutôt. À présent à l’intérieur de l’atypique demeure, elle observait Mona, le grizzly, avec appréhension. Les prunelles noires de la bête étaient douces et son air n’était pas féroce. On aurait dit qu’elle était inoffensive, néanmoins Judy ne s’y fiait pas.

— Mona ne mord pas tu sais.

Étonnée, Judy tourna la tête. Elle était persuadée que la femme souriait même si elle avait le dos tourné, le buste penché sur un oignon.

— Elle aurait pu me tuer, marmonna aussitôt Judy.

Elle, ne prenait pas cet épisode à la légère contrairement à la femme.

— Mon oursonne aime faire peur aux gens…

Le couteau qu’elle tenait en main coupa l’oignon en deux d’un geste habile et précis. Elle suspendit la lame en l’air pour réfléchir :

— Quoique, j’y pense… il y a bien eut une fois où…

Judy déglutit.

— Enfin, bref.

La femme passa à l’épluchage d’un poireau.

Le couple avait emmené Judy dans leur maison au creux d’un village qu’on appelait « Erdentalon » et qu’elle ne connaissait pas. La maisonnette où elle avait dormi était leur pied à terre dans la forêt. Judy se demandait à quoi pouvait leur servir cet endroit perdu dans les pinèdes.

Judy essayait mentalement de deviner les intentions de ces gens étranges, assise sur une chaise, l’esprit en ébullition. On l’avait affublée d’une chemise jaune trop grande pour elle et d’un pantalon marron qu’elle devait tenir pour ne pas le perdre.

La femme préparait de la soupe visiblement tandis que son compagnon nettoyait les assiettes sales. Ensuite, il les rangeait consciencieusement dans un placard au-dessus du plan de travail vert.

La vieille femme prit la parole et Judy se détourna de – étalée de tout son long devant l’entrée.

— Je m'appelle Lunaé.

Un petit silence suivit ses propos. Puis elle ajouta à voix basse avec un sourire forcé à son conjoint :

— Tu pourrais te présenter, quand même…

L’homme grogna et rétorqua :

— Quelle importance ? Elle n'a pas besoin de le savoir, de toute façon.

Sous le regard réprobateur de Lunaé, il soupira :

— Mais j'imagine que je n'ai rien à perdre. Enfin, mon prénom est Eustache.

Judy les dévisagea tour à tour. Elle ne songea pas un instant à se présenter. Un peu absente, elle détaillait les habits que portait la drôle de dame : elle était vêtue de vêtements multicolores et bouffants. Le monsieur, quant à lui, revêtait d’une impeccable salopette noire et élégante.

Deux contraires qui se complétaient à la perfection.

— Comment-appelles-tu ? demanda Lunaé à Judy. J'ai accueilli de nombreux élèves comme toi ici. Ton Apprentissage commencera demain. Tu n’es pas stagiaire à la ferme, n’est-ce pas ?

— Hein ? Je… (Judy parut se rendre compte de quelque chose.) Je quoi ? Quel apprentissage ? Je suis des cours au collège comme tout le monde… Je… j’aimerais simplement retrouver Laflaque et ren…

« … trez chez moi… » Elle se rendit compte, malgré elle, que ce n’était pas ce qu’elle souhaitait vraiment. Elle rectifia lentement :

— Et… comprendre.

Ce que lui disait Lunaé lui semblait fou. Insensé.

— Le directeur ne t’a donc pas prévenue ?

Lunaé était vraisemblablement déconcertée.

— Pourtant, une jeune fille devait nous rejoindre ainsi que deux garçons, arrivés chez les Snowly, avant-hier. Jonathann et Mark, je crois...

Décidément, Judy ne comprenait rien à rien. Elle se mit à crier sans s’en rendre compte :

— Expliquez-moi ! Je suis tombée dans un arbre creux, j’ai marché une journée et une nuit sous la pluie, j’ai dormi dans une maison à moitié délabrée, et je découvre que le foyer et la ville de mon enfance ont déserté la surface du globe ! Qu’est-ce qu’il se passe ? Qui êtes-vous ? Et qu’est-ce que vous voulez de moi ?

Elle se tut un instant, et répéta, la voix enrouée :

— S’il vous plaît, expliquez-moi… Je ne comprends pas.

— À moitié délabrée, tu exagères, marmotta Eustache, la main figée au-dessus de l’évier.

Judy le dévisaga. Soudain, elle se leva en renversant brutalement sa chaise. Ils étaient déments. Fous. Absurdes. Elle se précipita vers la porte que condamnait la présence de Mona. Judy pila net devant ses pattes brunes, tétanisée. L’ours gronda sourdement. Elle était prise au piège. Lunaé s’approcha d’elle en essuyant ses mains sur son tablier.

— Observe.

Elle siffla entre ses doigts. Un écureuil surgit dans la pièce. Judy le reconnut immédiatement. L’écureuil qu’elle observait dans le petit bois du foyer, l’écureuil qu’elle avait vu la veille dans la forêt. Son écureuil.

Une lueur intelligente et rusée éclaira son ciel rétinien de rongeur. Judy ne l’avait jamais remarquée.

Avant de le voir, elle sut ce qu’il se passerait. Il lui parut que son cœur battait plus fort. Et que son sang dans ses veines s’enflammait.

Un cube sombre jaillit du carrelage, net, aux contours qui se découpaient dans la lumière diffuse. Judy fixa l’objet qui gisait par terre comme un dé au-dehors de sa boîte de jeu. L’auteur de ce prodige disparut par la fenêtre que refermait Lunaé.

Le vertige fit danser les murs et tanguer le sol ; Judy vomit sur les chaussures d'Eustache.

— Il ne manquait plus que ça ! Franchement, tu étais obligée de lui donner à grignoter avant le dîner ?  C'est... horripilant.

— Bon… Je pense que ça suffit pour aujourd'hui. Nous en rediscuterons demain… Va te coucher, Judy, lui dit Lunaé, la regardant à une distance raisonnable.

Elle se tourna vers Eustache, et compléta à voix basse :

— Je n'étais pas au courant qu'il ne lui avait rien dit ! Quel irresponsable…

Judy avisa l’escalier qui menait à la chambre qu’on lui avait attribuée. Elle le grimpa, nauséeuse, et se recroquevilla dans le lit.

      

*

 

Le jour se levait. Un jour différent. Judy avait peu dormi. Fébrile, elle avait beaucoup réfléchi. Elle avait retourné ses souvenirs, cette terre meuble et fertile à laquelle tout paraissait échapper. Sans relâche.

La chambre où elle se trouvait était maintenant éclairée par une multitude de petites persiennes. Judy pensait à toute vitesse, raide tel un piquet sur son matelas.

« Sang-froid. Ne pas se laisser submerger. Arrêter de penser. »

Ses yeux contemplaient fixement le plafond.

« Ce qui m’arrive », songea-t-elle. « C’est un truc de dingue. »

Elle se redressa, vertèbres après vertèbres, et se retrouva en position assise.

— Un truc de dingue, dit-elle à voix haute, comme pour s’en convaincre.

Silencieusement, elle descendit les escaliers, en tenant son pantalon par la ceinture. La maison était faite majoritairement de bois, rangée avec soin dans certaines pièces et désordonnée dans d’autres. Judy passa devant un petit bureau à la porte entrebâillée où le fourbi régnait en maître : les livres étaient par terre, les chaussettes se prélassaient sur les étagères et des carrés en papier étaient suspendus par des pinces à linge au-dessus et par-dessus les fenêtres.

Stupéfaite, Judy enchevêtra ses pieds dans les plis de son pantalon et se réceptionna à quatre pattes sur le paillasson « Bienvenido a todo » de l’entrée. Pour quelqu’un qui se voulait discret, c’était raté.

Judy s'affala sur la chaise – redressée – qu'elle avait occupée la veille. Petit à petit, un silence s'installa. Personne n’avait été alerté par le boucan des dernières secondes. La voie était libre. Elle pouvait s’enfuir. C’était l’occasion. Mais une question la retenait : Où irait-elle ? Elle était dépendante du savoir qu’ils détenaient. Elle ne pouvait pas partir.

Des voix confuses retentirent derrière la porte. Elles se firent plus distinctes et la porte s'ouvrit. Lunaé entra les bras chargés de sacs de course.

— Quelle pipelette, cette Alice ! Ah ! Kateline, je te cherchais. As-tu bien dormi ? J'ai eu un mal de crâne hier soir, j'ai bien cru à une nuit blanche ! Tu n'aurais pas vu Eustache par hasard ? Il a disparu de la circulation depuis ce matin, lui dit-elle, le regard hésitant.

— Kateline ?

Judy était interloquée. Lunaé parut soudainement inquiète.

— Kateline ? répéta Judy, pétrifiée sur sa chaise.

— Oui, c'est bien ton prénom, Léonard me l'a dit.

Judy fit lentement le lien entre la fille blonde, M. Olivertown, Mme Rotenberg et le réfectoire. Une piste qu’elle avait déjà explorée maintes fois sans pouvoir y croire.

— Je m'appelle Judy Blyton. Je viens de Laflaque, en France... Pourquoi m'aviez-vous demandée mon nom si vous pensiez déjà le connaître ?

— Les erreurs sont courantes, en ce moment…

Lunaé soupira, un peu embarrassée. Anticipant, les questions de Judy, elle reprit :

— Je vais tout t'expliquer, il va m'entendre ce Léonard !

— Qui est Léonard ? s'enquit Judy, redoutant la réponse.

Elle connaissait ce prénom et le visage auquel il correspondait.

— Léonard Olivertown, bien sûr, dit Lunaé. Maintenant cesse avec tes questions, veux-tu !

Lunaé fit une pause pour « ranger » le contenu de ses sacs. Elle les bourra au fond d’un placard et de ce qui ressemblait le plus à un réfrigérateur. Judy voulut lui demander pourquoi ils ne l’avaient pas ramenée au foyer s’ils savaient où il se trouvait, mais se ravisa aussitôt.

Ses doutes étaient confirmés. C’était suffisant.

— Tu te trouves, ici, sur un nouveau continent qui, jusqu'à lors, t'était inconnu. Le Grand chêne, sert de portail à sens unique qui mène de l'Europe à ce même continent, qui se nomme l'Océotanie, poursuivit-elle, en appuyant sur le battant du frigidaire qui refusait de se refermer.

» Il y a bien longtemps, les gens dépourvus de Maîtrise – les Inliables – et les détenteurs de pouvoirs vivaient ensemble, du moins, essayaient-ils, en paix. Les détenteurs de pouvoirs sont des humains, ou des animaux – les animaux détenteurs de pouvoirs sont très rares –, qui ont des connexions profondes avec les éléments et le monde qui les entoure. Selon leurs gènes et leur signe du zodiaque, certains maîtrisent l'Eau, – le plus souvent, ils ont les yeux bleus –, d'autres le Feu ou la Télékinésie des Objets... je ne vais pas tous te les citer. Il y en a dix, en tout. Foutu frigo français ! (Elle s’interrompit en décochant un regard meurtrier au réfrigérateur.) Euh… et les connexions sont très différentes selon la personne. Une théorie avance que plus tu maîtrises d’éléments, plus tu es puissant. Rares sont ceux qui détiennent plus de deux connexions. La moyenne est de deux liens par personne ; les exceptions qui confirment la règle sont nommés à juste titre, les « Exceptions ». Nom d’un dodilon emmerdeur, il va se fermer, oui ! Hum…

» Les connexions ont été établies il y a fort longtemps par un grand sage. Celui-ci a enseigné ses savoirs à ses apprentis qui les ont transmis à leurs descendants sur plusieurs siècles, mais cela est une toute autre histoire.

Devant, le regard inquisiteur de Judy, elle ajouta, les fesses toujours collées au réfrigérateur :

— Plus tard, plus tard, tu apprendras tout cela plus tard. Je disais ? Ah oui ! Les Inliables n'ont aucune connexion car ils n'ont pas pu en développer. Voilà pourquoi quelques-uns ont déclaré la guerre aux détenteurs de pouvoirs, alors que l’Océotanie n’existait pas que nous vivions sur les autres continents. Mais les détenteurs de pouvoirs, des sages à l’époque, ne voulaient pas tuer d'innocents, et ainsi, réunissant leurs forces, ils ont créé l'Océotanie. Près d’un siècle et demi a été nécessaire à sa création.

» Les portails sont apparus bien après. Dans le remue-ménage de la guerre – qu’on appelle la Guerre des silences parce qu’elle n’a pas vraiment fait parler d’elle, dans le Monde Visible, j’entends – des détenteurs de pouvoirs se sont perdus dans la civilisation inliable. C'est pour cela que certains d'entre nous sont chargés de les retrouver. Comme Léonard Olivertown, qui a fait construire le foyer du Petit Bois afin de faciliter sa tâche. Moi, je suis celle qui les initie au début de leur apprentissage. Ah ! Attends, le loquet… Il est où ?

Il y eut un petit « clic ! » et Lunaé claqua de la langue, satisfaite. Le réfrigérateur s’était refermé. Judy se demanda ce qu’il se passerait si quelqu’un l’ouvrait.

Voilà, c’est fait ! Donc… Je… je, oui, je leur fais voir quelques bases pour passer les examens d’Otaïla. Otaïla est une école principale, érigée dans le but de transmettre le savoir extérieur et le savoir intérieur.

Judy fronça ostensiblement les sourcils. Lunaé précisa :

— Le savoir extérieur est celui que vous apprenez chez vous, au collège et au, hum, li… li...

— Au lycée ?

— Heu, oui, voilà. Et le savoir intérieur est celui qu’on vous enseigne pour que vous puissiez maîtriser vos éléments. Cela dit, il se trouve que tu fais partie des détenteurs de pouvoirs repérés par Léonard Olivertown. Oh, et excuse nous si tu as attendu en pleine forêt un petit moment, on a eu du mal à t'identifier… Nom de Ruculio rassis, qu’est-ce que j’ai fait de ce boulon… ? Les toilettes ne vont pas se réparer toutes seule…

« Les toilettes ? », s’étonna intérieurement Judy.

Pas là, non, ni là…

Lunaé avait la moitié du corps englouti par l’obscurité d’un placard. Elle se releva et jeta un œil dans les tiroirs du plan de travail vert.

— ... Ah, je t’ai eu !

Elle se saisit du boulon avec un sourire ravi.

— J’espère avoir été assez claire. Je n’aime pas me perdre dans ces discours explicatifs interminables. Et encore moins ennuyer, mais je n’ai pas le choix…

Lunaé se gratta le menton, le boulon en guise de bague enfilé à un doigt. Judy était bouche bée, autant par les manières de Lunaé que par ses révélations inconcevables. Elle ne put articuler que les cinq mots que voici :

— Vous vous moquez de moi.

Lunaé la regarda dans les yeux, soudainement grave.

— Vous ne vous moquez pas de moi ? s’étonna à peine Judy d’une petite voix enrouée.

— Me prends-tu pour un elfe ?

— Euh, non ? fit-elle qui hésitait vraiment avec le « oui », plus vraisemblable.

Lunaé ignora sa réponse :

— Ah, et surtout, si jamais tu croises un Inliable du Monde Visible, SURTOUT, ne lui révèle, en aucun cas, tes « pouvoirs ». Comprit ? L’existence de l’Océotanie doit rester secrète. Peux-tu me le promettre ?

— Je... enfin... oui, je peux... je peux le promettre, ânonna Judy.

— Promets-le.

— Je le promets.

— Très bien, conclut Lunaé en se frottant les mains. Maintenant, il faut que je retrouve Eustache pour le petit déjeuner. Je reviens tout de suite. Et il faut que je m’occupe de la lunette des WC : complètement cassée. Et que je nettoie la douche, parce que Mona dort dedans et qu’il y a des poils qui bouchent l’évacuation d’eau.

Sur-ce, elle laissa Judy ébahie, qui murmura :

— Le Monde Visible… c’est le mien ?

 

*

 

« J'ai les yeux bleus, je suis une détentrice de pouvoirs. Donc, j'ai plus de chances de maîtriser l'Eau », déduisit Judy.

Elle regarda ses mains, les pavés d’Erdentalon en toile de fond. Pouvait-elle le faire ? Elle chercha une source d’eau du regard mais il n’y avait rien ressemblant, de près ou de loin, à une fontaine ou à un ruisseau dans la rue.

Mona montait la garde, stationnant sur le pas de la porte de la maison de Lunaé et Eustache. Lunaé affirmait l'avoir découverte à l'âge d'ourson, couverte de givre dans un champ, en plein hiver. Judy avait du mal à imaginer un grizzly en hypothermie.

Elle se mit à triturer les bouts d'herbes froids qui poussaient entre les dalles de pierre de la rue. Plusieurs sentiments l’assaillaient. Le déchirement. La peur. La solitude. L’excitation. L’incrédulité.

Elle regarda ses mains une nouvelle fois. Il fallait qu’elle sache. Elle s’apprêta à se lever. Elle s’arrêta cependant, frappée par une odeur… celle de l’eau de Javel.

Lunaé claqua la porte de la maison, des gants et une bouteille de La Croix dans les mains, et annonça :

— Dans une semaine, c'est la rentrée en Océotanie. Le premier jour du mois d’octobre ! Tu passeras plusieurs examens, et cela reposera sur tout ce que tu apprendras ici. Alors, il serait temps que tu prépares tes bagages et que l'on se mette au travail au lieu de, eh bien, de flâner dans la rue comme un chat flegmatique !

Judy fronça les sourcils sous les informations qui venaient de l’ensevelir.

— Mais… toutes mes affaires sont au foyer. Je n'ai rien à préparer, ni à emmener, répondit-elle, se levant pour de bon. Ça m’étonne que vous ne l’ayez pas remarqué.

— Léonard les amènera ! Pour l'instant, nous irons chercher des habits… hum… convenables dans les boutiques du coin, dit Lunaé. Viens, enchaîna-t-elle, Eustache a de quoi t'occuper. Ton entraînement, hum, Apprentissage commence à l'instant.

Judy ouvrit la bouche pour parler mais la referma aussi sec. Lunaé fit un bond de 180° vers l’intérieur de la maison :

— Bon, ce produit du Monde Visible va ameuter tous les chats du quartier, dit-elle en écartant un félin blanc du paillasson, tendant la bouteille de La Croix à bout de bras. Enfin, Mona, fais quelque chose ! Et toi, bas les pattes, Mirabelle !

Judy regarda le robinet de la cuisine à travers l’entrouverture de la porte, déterminée. Ce serait donc ça, l’Apprentissage.

 

*

 

— D'après tes yeux, l'Eau est ton élément principal, commenta Eustache, l’air songeur.

Judy posa le verre d’eau qu’elle venait de remplir sur la table de la cuisine.

— Essaie d'établir une connexion avec l’eau, dit Eustache.

Judy le dévisagea, sans comprendre. Il poursuivit, sans s’en formaliser :

— La première tentative est relativement aisée, mais souvent, les prochaines se révèlent plus ardues. Ressens l’Eau. N'essaie pas de la contrôler, n'attends rien d'elle. Ne te pose pas de questions. Fais-le.

Judy s'exécuta. Machinalement, elle s’approcha de la table en tendant les mains. Un mètre la séparait du verre. Pouvait-elle le faire ? Elle regarda l’eau dans le récipient transparent. Était-ce seulement possible ? Elle sentit un étrange picotement fourmiller dans sa boîte crânienne.

Soudain, le verre se pencha sur un rebord de la table. Il s’écrasa sur le carrelage jaune foncé. Judy ne ressentit aucune émotion. Vide de tout : de pensées, de réactions, de sentiments. Un phénomène pareil devait susciter quelque chose. Alors pourquoi ne réagissait-elle pas ? Pourquoi était-ce le vide qui la remplissait et non la joie ?

— Excellent ! s'exclama Eustache avec quelques secondes de latence.

Alors que d’autres se prélassaient au fond d’un canapé confortable, couraient à travers les villes, lisaient dans leur chambre ou mangeaient du chocolat à l’autre bout du monde, elle, Judy Blyton, l’orpheline perdue du Petit Bois, avait fait bouger de l’eau à distance.

L’avait-elle fait ? Elle ne pouvait pas l’avoir fait. C’était impossible. Elle se convaincrait elle-même pour ne pas endurer la désillusion. Pour ne pas avoir à se rendre compte que cela n’était qu’une mauvaise farce. Elle retournerait au foyer. Reprendrait sa vie, et cela ne serait qu’une parenthèse, un rêve qui n’avait jamais existé.

Mais comment ignorer la force jusque-là enfouie au plus profond d’elle-même et qui habitait chaque être vivant sur Terre ? Cette lueur de vie, cette flamme inextinguible qui traversait les siècles ? Comment l’ignorer ? Comment ignorer que ce qu’elle avait fait relevait d’autre chose. Relevait de sa lueur à elle, de sa vie : Comment ?

Tout s’était réveillé en elle. Cette lueur aussi.

 

 

 

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sifriane
Posté le 14/11/2020
Salut prudence
J'aime bien ce chapitre, mais il fait beaucoup plus "jeunesse" que YA.
Je trouves que passes trop vite de l'arbre à son arrivée dans la maison, j'ai dû remonter pour voir si je n'avait pas loupé quelque chose.
Le passage où Judy va se coucher et gamberge n'est pas vraiment nécessaire à mon sens, il n'apporte pas grand chose.
J'aime bien ton style d'écriture et le choix de certains mots ou expressions qui sont parfois assez déconcertants.
Ce chapitre n'est pas du tout ennuyeux, et les explications, claires. Tu devrais peut-être juste relire et enlever tout ce qui n'est pas nécessaire, pour aller à l'essentiel
J'espère que je t'aide...
Prudence
Posté le 14/11/2020
Mmm... D'accord, d'accord... Je prends note ! Oui, tu as raison, je devrais faire un peu le ménage et enlever tout ce qui est "superflu" (synthétiser, ce n'est pas ma tasse de thé, je crois xD)
Mais oui ! Tu m'aides énormément. Tes réflexions m'intéressent beaucoup car elles m'aident à moi-même mieux appréhender, si je puis dire, mon histoire.

Oui, ce roman se classe plus jeunesse, maintenant que tu le dis. Je commence à mieux le cerner, déjà.

Donc, d'après toi, je devrais plus développer la partie entre l'arbre et son arrivée chez Lunaé et Eustache ?
sifriane
Posté le 14/11/2020
Ouf...Contente de pouvoir rendre service.
Oui, Judy est encore dans l'arbre et la phrase suivante elle est logée dans leur maison. Après tu n'est pas obligé de développer mais juste un petit préambule, au même une phrase devrait suffire.
Prudence
Posté le 14/11/2020
D'accord, merci beaucoup ! <3
Vous lisez