2. Le même sang

Notes de l’auteur : Un chapitre un peu plus long que le précédent mais qui, je l'espère, vous plaira ! N'hésitez pas à le décortiquer, à la recherche du moindre grain de sable susceptible d'améliorer la qualité :)

Rapidement, Demetri se désintéressa d’Azzurra. Si tant est qu’il se soit déjà soucié d’elle autrement que pour s’assurer qu’elle ne manquait de rien. Il ne s’était jamais vraiment montré affectif envers elle mais la fillette avait toujours supposé qu’elle était aimée de son père, cela ne pouvait pas être autrement. Or là, elle commençait à douter sérieusement.

Parce que Demetri avait rencontré une femme. Elle répondait au prénom de Mickaëla, insistait pour qu’on l’appelle Misha, et au grand désarroi d’Azzurra, elle n’était que douceur et gentillesse. C’était une belle femme, aux longs cheveux bruns et aux yeux noisette emplis d’amour. Ils passaient tout leur temps ensemble, à se tenir la main à longueur de journée et à roucouler dans les jardins au crépuscule.

Ils montaient même à cheval ensemble, partaient se promener parfois des heures durant et si Azzurra ressentait quelque chose d’étrange dans son cœur encore tendre, elle s’en voulait aussi de ne pas se réjouir du bonheur de son père. Le fait est qu’elle n’avait pratiquement jamais eu droit à un sourire de sa part alors quand elle le voyait se montrer si prévenant avec cette intruse, c’était de la colère qui montait en elle. Qu’avait-elle fait de mal pour ne pas mériter l’amour de son père et passer bien après une inconnue qui, peut-être, n’était que de passage dans leurs vies ?

 

*

 

Azzurra vivait dans le domaine du clan Orfeo depuis maintenant un an. Elle était âgée de sept ans, fréquentait l’école du village et plus que jamais, le Viêt Nam lui manquait terriblement. Misha et Demetri se fréquentaient toujours et la jeune femme avait même emménagé dans le domaine familial, sous l’œil peu amène de Filippo, le patriarche du clan Orfeo.

Pour ne rien arranger, les autres enfants n’avaient toujours pas accepté Azzurra à l’école et personne ne lui adressait la parole. Parce que Tara en avait décidé ainsi.

Tara était la fille d’Elena, la terrible et parfaite sœur de Demetri, qu’Azzurra fuyait autant qu’elle le pouvait. Elena vivait elle aussi dans le domaine et comme si cela ne suffisait pas que les fillettes soient opposées à l’école, elle les mettait également en concurrence une fois à la maison.

Si Azzurra avait rapidement compris quelque chose, c’était bien que sa famille – si encore elle pouvait employer ce mot – avait bâti un empire grâce à l’entraînement de chevaux et aux compétitions équestres. C’était d'ailleurs la première fois qu’elle voyait un cheval d’aussi près alors Tara avait sauté sur l’occasion de se moquer d’elle et de son ignorance.

Tara qui était si belle, si douée, si brillante et qui oppressait Azzurra par sa simple présence.

— Comment, tu n’as jamais vu de chevaux dans ton coin perdu ? avait ricané Tara.

— Si, dans des livres, avait répondu Azzurra tout en candeur. Par contre, on avait beaucoup de singes.

— Pourquoi irais-je m’intéresser à un animal de pouilleux ? Non, moi je te parle de quelque chose de noble mais si tu n’es pas capable de faire la différence entre un alezan et un mouton, je ne vois pas pourquoi je continue de perdre mon temps avec toi.

Puis Tara s’était éloignée en direction des écuries familiales où un palefrenier venait de seller son cheval pour elle. Azzurra avait serré les poings, sans même comprendre pourquoi sa cousine s’acharnait à creuser un fossé entre elles. Franchement, en quoi était-ce un crime de ne s’être jamais intéressée aux chevaux ?

— C’est absolument inadmissible ! avait tempêté Elena, qu’Azzurra était venue trouver dans la bibliothèque. Si tu es une Orfeo, tu n’as pas le droit de ne rien connaître au monde de l’équitation.

— Papa ne veut pas que j’apprenne.

Elena avait alors affiché un sourire perfide qui aurait dû convaincre Azzurra de partir sans demander son reste.

— Oh vraiment ? Mais j’imagine que si tu es venue me voir, c’est que tu ne comptais pas obéir comme une gentille petite fille, n’est-ce pas ?

— Je, non, enfin…

— Cesse de bafouiller, tu m’agaces déjà. Je t’attends dans une heure aux écuries, tu as intérêt à être là.

 

*

 

Une catastrophe. Et dont elle se souviendrait encore longtemps qui plus est. Quand elle y repensait, pourquoi avait-elle cru qu’Elena l’aiderait ? La mettre directement sur le dos d’un cheval, sans rien lui expliquer et la laisser ensuite se débrouiller dans la carrière en riant de sa détresse, comment Azzurra était-elle censée apprendre de cette manière ? Elle n’était jamais montée sur un poney et encore moins sur un cheval auparavant alors quand elle avait senti l’animal se mettre à bouger sous elle, Azzurra avait tout simplement paniqué. Et le cheval de s’agiter à son tour avant de se débarrasser sans mal de sa cavalière.

Azzurra avait durement atterri sur le sable et des larmes de honte s’étaient mises à couler le long de ses joues.

— Pathétique, lui avait froidement dit Elena sans même lui tendre une main. Comment veux-tu faire honneur à ta famille si tu n’es pas capable de tenir un simple galop ? Regarde Tara, elle a ton âge et pourtant, elle participe déjà à des concours régionaux.

Par chance, Demetri passait dans les écuries à ce moment-là et avait assisté à une partie de la scène, complètement effaré. Il s’était précipité dans la carrière pour aider sa fille à se relever et à se décrotter avant de rattraper son cheval qui paissait tranquillement à l’autre bout de la carrière.

— Je peux savoir quelle mouche t’a piqué ? avait-il vociféré en pointant un doigt accusateur sur sa sœur. Tu as mis ma fille en danger et tu n’as rien fait pour l’aider. Vraiment, quel est ton problème Elena ?

— Tu devrais plutôt me remercier, Demetri, puisque tu refuses d’inculquer à ta fille ce qu’elle se doit de savoir.

— Pas en lui faisant courir un risque inconsidéré. Tu savais qu’elle n’était jamais montée sur un cheval, tu aurais dû me demander avant.

— Tu sembles oublier comment notre famille s’est construite et au prix de quels sacrifices. Tu oublies aussi que nous avons été déjà bien assez indulgents avec toi en acceptant que tu reviennes ici mais si ta fille se décide à suivre la même route que toi, alors elle n’a rien à faire ici.

Demetri n’avait pas pris la peine de répondre, se contentant de prendre sa fille par la main, encore terriblement humiliée par cet échec cuisant. Ils revinrent à l’intérieur du manoir où ils occupaient un des appartements. Sous la douche, bien qu’endolorie par sa chute, et profitant de l’eau qui coulait, Azzurra s’était autorisée à pleurer.

 

*

 

Il s’écoula encore quelques mois durant lesquels Azzurra encaissa sans broncher chaque remarque de Tara. Selon cette dernière, sa cousine ne pouvait que souffrir d’un retard mental pour refuser d’entendre parler d’équitation alors que cette discipline avait toujours constitué le ciment de leur famille. Et puis un jour, alors qu’elle s’apprêtait à fêter ses huit ans, Azzurra finit par perdre patience :

— Tes histoires de cheval ne m’intéressent pas Tara ! Tu peux continuer à te moquer si ça te fait plaisir, mais tu parles dans le vide et tu t’épuiseras avant moi.

— Mais je dis ça pour ton bien, ma très chère cousine. Il nous reste un peu plus de dix ans avant de savoir qui de nous deux sera autorisée à rester vivre ici. Normalement ça aurait dû être toi puisque ton père a été choisi pour hériter mais heureusement pour ma mère, il a préféré nous laisser le champ libre en fuyant ses responsabilités. Tu devrais même me remercier que je t’en parle, parce que je te laisse encore une chance de me rattraper pour que la compétition soit juste.

— La vie n’est pas une compétition, Tara. Je ne suis même pas née ici alors bien sûr que tu es très en avance sur moi puisque tu as grandi dans ce milieu…

Azzurra s’interrompit alors qu’une idée germait lentement dans son esprit. Certes, le début d’éducation qu’elle avait reçu au Viêt Nam dans les premières années de sa vie prônait des valeurs telles que le respect et la loyauté mais… rien ne lui avait jamais interdit de se mettre en compétition avec d’autres. Tara serait un premier adversaire coriace mais si Azzurra parvenait à ne pas courber l’échine à l’issue de leur confrontation, elle se considérerait déjà gagnante.

— En fait tu sais quoi, Tara ? Tu as raison. On devrait s’affronter toi et moi pour voir qui mérite effectivement sa place ici. Alors disons, rendez-vous dans dix ans ?

Azzurra s’en alla sans attendre de réponse de la part de sa cousine, pleinement satisfaite d’avoir enfin su lui clouer le bec. Il fallait maintenant qu’elle parvienne à convaincre son père de lui apprendre l’équitation… ou du moins, de la laisser apprendre en compagnie d’un des palefreniers du domaine. Et bien évidemment, Demetri n’avait pas manqué de s’étrangler avec sa tasse de thé quand sa fille lui avait fait part de ses projets.

— Mais Azzu, je croyais que tu ne voulais plus entendre parler de chevaux après ta première tentative ?

— Elena et Tara se sont moquées de moi pendant longtemps mais j’en ai marre qu’elles continuent à me pointer du doigt… en plus c’était de leur faute si je suis tombée du cheval.

—  Et tu aurais pu te blesser, ce que je n’aurais pas supporté. Azzurra, le monde de l’équitation est un univers impitoyable et ce que tu as vu avec Tara et Elena n’est rien en comparaison du reste. Il faut être fort pour survivre.

— Je croyais que tu appartenais à ce milieu ? Et… et comment tu veux que je sois forte si je ne peux jamais sortir de ma chambre ?

Demetri considéra longuement Azzurra et pour la première fois depuis sa naissance, il reconnut l’entêtement caractéristique de son clan. Il fut même fier de voir danser dans les yeux de sa fille cette lueur de détermination au point de se laisser aller à un geste tendre en déposant un baiser sur son front, qu’Azzurra ne lui refusa pas, surprise elle aussi.

— Dans ce cas c’est d’accord. On va commencer ton entraînement dès demain matin.

 

*

 

Demetri n’avait pas menti quand il avait promis à sa fille de s’occuper de son entraînement car dès le lendemain et malgré sa relation désormais stable avec Misha, il l’attendait de pied ferme devant les carrières. Azzurra, quant à elle, n’en avait pas dormi de la nuit. Elle ne savait pas d’où lui était venue cette soudaine envie de jouer le jeu de Tara. Elle se doutait qu’on ne devenait pas un cavalier après une heure passée sur la selle d’un cheval mais elle ne savait pas non plus ce que son père lui préparait comme initiation.

Elle se sentait nerveuse et sereine à la fois parce qu’elle se lançait dans quelque chose de nouveau mais que pouvait-elle craindre avec son père à ses côtés, maintenant qu’il semblait enfin réaliser qu’elle était sa fille et qu’elle avait besoin de lui ?

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EllaSawyer
Posté le 01/03/2021
Hello, c'est de nouveau moi !
Ce chapitre est toujours aussi bien écrit que les précédents, je n'ai vraiment rien à dire son style, c'est vraiment plaisant à lire.
Après je t'avoue que j'ai un peu tiqué par rapport à la cousine d'Azzurra. D'un point de vue totalement personnel, je trouve que sa façon de parler et son vocabulaire ne correspond pas trop à une petite fille de sept ans. Après j'imagine que ça dépend, bien évidemment, du rang social de sa famille, de l'éducation qu'elle a reçue et de ce genre de choses. C'est juste, qu'à la première lecture, ça m'a un peu interloquée. Mais je n'ai pas encore toute l'histoire en main, donc c'est sûrement pour ça ^^
Hormis ça j'ai rien à dire de négatif (et encore, c'était vraiment pas négatif, juste un point d'interrogation ahah). Hâte de voir comment vont se dérouler ses premiers pas, ses premiers entraînements et en espérant qu'un lien puisse se créer avec son père.

À bientôt et bonne semaine à toi :)
Ninon Marza
Posté le 01/03/2021
Hello !
Merci encore une fois pour ton commentaire :)
C'est vrai qu'en relisant, je me rends compte que Tara a une façon de parler très mature pour une enfant de 7-8 ans et même si son éducation et son caractère jouent beaucoup, je pense qu'une petite correction ne sera pas de refus ahaha ^^
Très bonne semaine à toi aussi :)
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