2. L'abre du nouveau monde

Notes de l’auteur : Edit : 21/02/2021

Chapitre 2

L'arbre du nouveau monde

 

Lorsque Judy ouvrit les yeux, une lumière éblouissante inondait son visage. Elle se redressa avec lenteur, les cheveux en bataille et la tête endolorie. Elle massa ses tempes. En vain : la douleur persistait. Le moindre mouvement éveillait des courbatures dans ses muscles capricieux.

Elle constata, décontenancée, que l'endroit n'avait rien à voir avec le dortoir du foyer. Ses pensées se culbutèrent à la réalité. « Ce n’était donc pas un rêve », comprit-elle en sourcillant.

La peur la paralysa : elle avait atterri au fond d'un trou. Comment remonter ? Comment ressortir de ce tronc ? On ne change pas la réalité pour qu’elle devienne plus simple. Judy regarda au-dessus de son épaule et s’aperçut que la lumière ne provenait pas du trou par lequel elle était tombée. Le chêne était trop long pour qu’on la distingue, voilà tout. Et elle en était prisonnière.

« Pathétique. »

Une question l’interpella donc aussitôt : d’où venait la satanée lumière qui l’obligeait à plisser les yeux ? Son regard dériva doucement sur les parois lisses du bois et elle poussa un soupir de soulagement en la découvrant : une large fissure à plus d'un mètre du sol, visuellement assez grande pour permettre le passage à son corps chétif.

Elle sauta en hâte et, prise dans son élan, percuta le sol : ses pieds étaient embourbés jusqu’aux chevilles dans de la boue à moitié sèche. Maintenant, elle avait le ventre et le torse souillés de glaise. Elle secoua sa main, et tout ce qu’elle réussit à enlever lui atterrit dans les yeux.

« Malin… et dégoutant. »

Elle s’extirpa de là et finit en beauté en s'écrasant bruyamment dans un buisson.           

— Ouille. Aïe. Ça pique !

Elle se releva d’un bond. Elle scruta les alentours avec lenteur. Apparemment, cet endroit lui était étranger. Judy connaissait la forêt du foyer comme sa poche. Seul, le chêne creux lui était inconnu. Un mystère qu’elle maudissait intérieurement à défaut de pouvoir l’éclaircir.

L'arbre qui se dressait devant Judy n'avait pas changé. Cependant, les multiples hêtres, pins et épicéas qui l'entouraient ne ressemblaient pas du tout à ce qu'elle avait coutume d’arpenter.

 

*

 

Judy s'était résolue à marcher dans les bois toute la journée à la recherche du foyer du Petit Bois, manifestement introuvable. Comme s’il avait disparu… Comme s’il n’existait plus !

« Comme ça ? Pouf, disparu. » Judy secoua la tête. « NON. »

Comment s’y résoudre ? Il ne pouvait pas s’être volatilisé, pas comme ça. Elle imagina les pensionnaires en train de manger, ce soir… M. Carafon qui s’époumonait devant les élèves effrontés, les surveillantes qui accompagnaient les plus petits jusqu’aux dortoirs en grommelant, ceux qui jouaient aux cartes sur leurs draps froissés. Le désir brûlant de les retrouver au coin du feu lui démangeait l’échine. Elle avait froid. Elle se sentait nauséeuse.

Le désespoir la gagnait. L'angoisse lui nouait le ventre et chacun de ses membres étaient parcourus de tremblements incontrôlables. L’adrénaline l’alourdissait : du plomb dans ses jambes.

Le ciel se couvrait, noir, et un éclair zébra sa surface nuageuse. Trois ou quatre secondes plus tard, un grondement grave et effrayant fit trembler l’atmosphère. Il lui fallait trouver un abri de toute urgence avant la tempête. Déjà, de fines gouttes de pluie commençaient à traverser la végétation. Le vent fouettait les arbres.

Judy accéléra le pas. Elle ne se comprenait plus. En cette seconde, elle trouva à goûter le plaisir d’être seule mais libre, d’avoir peur mais d’aimer le risque.

 

*

 

Après plusieurs heures à errer dans la forêt, Judy était trempée jusqu'aux os. L’excitation que lui avait fait éprouver l’orage s’était dissipée. Elle n’avait qu’une envie : se reposer dans un lieu sec et chaud, et s’effondrer dans un lit. Elle tremblait de peur et l’angoisse fronçait de nouveau les plis de son visage. Elle suivit du regard les bonds vifs et évanescents d’un écureuil, qui disparaissaient pour reparaître.

Les animaux s’étaient faits rares jusque-là. Judy s’immobilisa tandis que l’écureuil s’arrêta lui aussi, entre deux buissons. Non, pas un écureuil. L’écureuil. Celui qu’elle observait tous les jours, qui rythmait ses semaines avec la précision d’une horloge. Comment était-il arrivé là ?

Une fulgurante pensée lia le chêne à l’écureuil, et le fait indéniable qu’il se trouvait dans le même endroit qu’elle. Elle le pressentait au foyer, elle le ressentait ici. L’écureuil était un mystère à résoudre, une clé à aller chercher. La clé de la disparition du Petit Bois.

Judy s’accroupit. Elle le suivrait. Elle attendit un peu avant de faire un pas vers l’avant. Mais lorsqu’elle posa son pied dans les feuilles mortes, l’écureuil leva son museau. Sa truffe remua. La crainte s’éveilla au fond de ses yeux brillants. Il la regarda une dernière fois.

— NON ! lâcha Judy.

Il s’élança dans la forêt. Elle se rua à sa poursuite, manquant à plusieurs reprises de s’effondrer dans la terre. Ses yeux la piquaient et son nez bouché coulait tel un robinet. Son ventre criait famine. Pendant qu’elle courait, elle sentait son ventre se tordre de douleur. Elle perdit l’écureuil de vue. L’étincelle d’espoir lui filait entre les doigts. Elle laissa ses jambes épuisées ralentir.

« Ce… n’est… pas… possible. »

Elle n’entendait plus que son souffle chaotique, et l’appel de son corps qui l’exhortait de se calmer. Elle ne pensait plus, elle ne regardait plus. Il n’y avait plus que son cœur qui battait, et la fatigue qui l’alourdissait.

Ce fut à cause de cela qu’elle ne le vit pas tout de suite, le mur en brique – la petite maison douillette – qui se dressait devant elle. Ce fut la lumière jaune et tamisée qu’elle dégageait qui lui fit relever la tête avant qu’elle ne la heurte.

Judy crut tout d’abord à un mirage. « Un mirage sous ces abominables trombes d’eau ? », objecta-t-elle mentalement. « Un rêve, plutôt. Une oasis d’un cauchemar qui n’a pas de fin. »

C’était le refuge dont elle avait besoin, là, au bord d’un ruisseau enragé. À gauche, il y avait un sentier qui s’enfonçait au loin : un cul-de-sac, sûrement. Une fumée noire s’enroulait hors de la cheminée. Judy s'empara de la poignée et l'ouvrit d'un coup. Elle fut agréablement surprise de constater que la porte n’était pas fermée. Mais elle se pétrifia sur le seuil. « Et s’il y avait quelqu’un ? »

La perspective de débouler, telle une sauvage des glaces, chez une famille réunie autour du repas du soir ne l’enchanta guère. Elle referma la porte. Toqua. Plusieurs coups. Et, puisque rien, à part le vent, son estomac vide, la douleur de ses muscles, la fatigue et le froid, ne lui répondit, elle repoussa ses peurs et son ego au fond d’elle-même, et entra. La pluie pénétra dans la maisonnette en mouillant le carrelage cramoisi.

La chaleur du feu enlaça les doigts frigorifiés de Judy. Enfin, après avoir avisé l’absence de vie dans l’étroitesse des lieux, elle laissa son corps se détendre et sombrer dans l’épuisement.

Une miche de pain noire était posée sur une table en bois brut, et Judy tressaillit quand son odeur imprégna ses narines. Une carafe d'eau à moitié pleine la narguait à l’autre bout de la table. Une couchette de paille s’étendait sur le sol. L’attendait.

Judy engloutit la nourriture sans plus de cérémonie. Elle ne se souvenait plus comment elle s’était endormie, ni comment elle s’était allongée sur la couchette. Elle se souvenait seulement d’avoir rêvé de nuages noirs qui la pourchassaient dans les ténèbres, et de ses joues mouillées de sel.

 

*

 

Judy entrouvrit les paupières : la nuit avait passé son chemin. Ce matin, elle avait cours de français, lui semblait-il. Elle sauta de son lit, le constatant curieusement bas. Elle allait être en retard…

— NON ! Oh, non, non, non ! ET PUIS ZUT ! CE N’EST PAS VRAI ! hurla-t-elle en découvrant l’intérieur de la maisonnette sous les lueurs de l’aube.

Elle n’avait pas rêvé, toujours pas, à son plus grand dam. Elle était au milieu de nulle part, esseulée, livrée à elle-même.

— MAIS OU EST PASSEE CETTE FICHUE CIVILISATION DE MALHEUR !?

Judy se prit la tête à deux mains.

— Calme-toi, Judy. Calme-toi.

Lentement, elle prit conscience de ce qui l’entourait. La litière sur le sol avait été retournée, le pain sur la table dévoré et le feu dans l’âtre consumé. Elle resta un instant sans rien faire. Puis elle dit :

— J’ai horriblement faim. Encore.

Judy trébucha sur une chaise et se précipita vers les gros meubles de la cuisine, face à l’unique porte d’entrée. Elle fourra son nez dans le premier placard. Rien. Elle passa au deuxième puis farfouilla dans le troisième. Vides. Les deux. Elle continua à fouiller partout avec frénésie. Elle retourna toute la maison. Et au final, elle revint bredouille et en colère. Judy frôlait l’hystérie. Elle criait, elle pleurait. Elle s’arrachait les cheveux (mais arrêta tellement ça lui faisait mal).

— Concentre-toi, Judy.

D’un coup, redevenue maître d’elle-même, la jeune fille entreprit de sonder la maison avec tact et intelligence. Il restait de l’eau dans la carafe d’hier, car, – et heureusement d’ailleurs –, elle avait eu le bon sens de ne pas la renverser.

Peut-être prise d’une folie passagère, Judy enfonça sa tête dans la cheminée pour vérifier si quoique ce soit ressemblant à de la nourriture ne se soit glissé dedans. Tout ce qu’elle y gagna fut de se cogner la tête en la ressortant et d’intoxiquer ses poumons de suie (sans prendre en compte la couche de crasse en plus qui venait de se déposer sur ses vêtements).

Elle examina de nouveau les placards en toussant, les tiroirs, tout, à l’affut de la moindre miette. Toujours rien.

Judy frappa les murs de l’articulation de son index plié : y aurait-il une alcôve pleine à craquer dissimulée ? Regarda sous le tapis, et inspecta le syphon du lavabo. Autant de choses inutiles que ridicules.

Judy finit par sortir dehors.

« Et si j’étais tombée dans une autre dimension ? Si j’avais fait un bond en arrière de quelques années dans le temps ? Encore mieux : me serais-je téléportée via le vieux chêne dans un monde parallèle, ou, tout simplement dans un autre monde ? N’importe quoi. Ma pauvre Judy, tu deviens folle ! »

Et pourtant, le fait était qu’elle y croyait quand même un peu. « Harry Potter, me le dirais-tu si j’étais tombée malencontreusement dans le monde des sorciers ? Ou Gandalf, tu m’entends ? Dumbledore ? Pinocchio ? Raiponce ? Mulan ? Jumbo ? Vous m’écoutez ? »

Judy rit jaune. Soudain, une petite trappe marron se découpa dans l’herbe. Un silo.

— Oh, mon dieu ! soupira Judy en tombant à genoux.

Elle revint les bras chargés de carottes dans la cuisine. Le vent fit claquer la porte derrière elle.

— Super ! Des carottes pour le teint de peau ! Je vais retourner au foyer orange de la tête aux pieds ! C’est vrai que ma « bonne mine légendaire » en a pris un coup ses derniers temps ! Deviendrais-je plus aimable ?

Il n’y avait pas de miroir dans la pièce mais Judy savait qu’elle devait s’apparenter désormais à un hippopotame sortant d’une marre remplie de défection de girafes.

« On n’est pas encore dans la savane africaine ! Devrais-je remercier les créateurs de l’univers pour ne pas m’avoir mise devant un lion ou un requin affamé ? … »

— Quelqu’un a-t-il vu une casserole par ici ? demanda Judy dans le vide. Non, c’est vrai, il n’y a personne… Ah, viens par-là, toi !

Elle en attrapa une, perchée sur un clou enfoncé dans la cheminée.

« Franchement, j’adore la déco. Merveilleux, la casserole toute rouillée sur la pierre apparente. »

Après une pause pipi derrière un arbuste, elle se rendit compte qu’elle n’avait pas besoin de faire cuire les carottes pour les manger.

— Idiote.

« Mais… J’admets que les carottes au petit déjeuner, c’est meilleur cuit à l’eau. D’ailleurs, il est quelle heure ? Moi qui croyais avoir cours avec Mme Rotenberg à 8 heures ! On est, quoi ? Dimanche ou lundi ? Dimanche, non ? C’était une retenue, aujourd’hui. Pas un cours. »

Elle jeta un coup d’œil à sa montre sale de boue : 17 heures.

— Mmm… Je dois être en retard… Mme Rotenberg ne pourra pas m’envoyer au bureau du directeur, ce matin. Et puis, comment elle s’est déréglée, cette montre ?

Judy colla son oreille au cadran : le tic-tac était régulier.

 

 

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sifriane
Posté le 08/11/2020
Coucou Prudence

Avant que tu ne l'évoques je pensais fortement à Alice ...mais c'est loin d'être un tort.
Je me demande si, vu que jusqu'à présent il n'y a que Judy (ou presque), écrire à la première personne ne serait pas une bonne option..
Je trouve ses réactions et ses commentaires drôles, mais à la longue je finis par me dire qu'elle est au bord de l'internement la pauvre. Trop de solitude la rende à moitié folle
sifriane
Posté le 08/11/2020
Ah et j'oubliais, tu n'a pas du tout à avoir honte de ce chapitre, je ne trouve pas qu'il soit enfantin. D'ailleurs qu'entends-tu par là ? A quel public est destiné cette histoire ?
Prudence
Posté le 08/11/2020
Haha, c'est vrai qu'on me l'a souvent fait remarquer. Que ce passage ressemble à Alice, je veux dire XD

Oui, Judy commence à devenir folle. En fait, je me suis franchement posée la question : Quelle réaction semblerait la plus réaliste pour ce personnage ? Comment moi/nous réagirons ? Ça m'a donné cela. XD
Je voulais quelque chose de drôle sans que ce soit trop lourd. Je pense que ça a plutôt marché...
Oui, j'avais honte de ce chapitre à cause de ce que je racontais : ses réactions ne faisaient-elles pas de mon personnage un personnage pas très intéressant, qui agacerait le lecteur ?
Je suis rassurée. ^^ Pour le public, j'espère atteindre un très grand panel de lecteurs : adulte, ado et jeunesse. Mais il se dirige plus vers un lectorat YA, c'est vrai (enfin, je crois x))

Encore merci ! J'espere que la suite te plaira (j'espère seulement que ce ne sera pas trop ennuyeux...) ! A bientôt ! ^^
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