2 - Auguste

Par Elodie

Une fois son bureau verrouillé, Lily se dirigea vers les escaliers qui conduisaient hors du complexe de l’antenne ouest de la Consultation d’Enfants Prédisposés. Elle attendit quelques secondes sur la plateforme qui servait son bâtiment, vérifia qu’elle avait tout emporté dans son inséparable sac en bandoulière et, avec une grande inspiration, sauta sur la marche qui passait alors devant elle. L’escalier était moderne et donc débrayable mais Lily ne pouvait refreiner la légère appréhension que lui provoquait l’usage des locomoteurs. La distance entre son bureau et la halte d’aéroplanes la plus proche était toutefois trop grande pour qu’elle s’y rende à pieds et ce moyen de transport était drôlement commode, à défaut d’être entièrement rassurant.

Depuis que les Hautes Autorités avaient complètement repensé la gestion de l’énergie, l’utilisation des locomoteurs était devenue incontournable, les vieilles et toxiques technologies ayant été définitivement proscrites au profit de l’usage exclusif des énergies propres. A partir du moment où des individus avaient démontré des compétences dans le maniement du vent, de l’eau et de la chaleur, leur exploitation fut le premier cheval de bataille de la Grande Réforme. Sans les cours d’histoire ancienne dispensés durant leurs premières années d’école obligatoire, les contemporains de Lily n’auraient même pas eu connaissance qu’il existait autrefois des « voitures », « bus » ou « avions » qui fonctionnaient à l’aide de « carburant ».

Depuis des générations, les plaines dites « sèches » étaient desservies par des aéroplanes qui fonctionnaient grâce à une collaboration étroite entre un Pilote et son Officier Mécanicien Navigant. Ce dernier, en bon Souffleur, était spécialisé dans le maniement de l’air et, donc, de l’énergie aéromotrice. Grâce à une maîtrise avancée de ses phénomènes, il décidait de la force et de la direction des vents pour faire naviguer tout engin volant. Outre ces compétences essentielles au bon fonctionnement des transports aériens, l’Officier Mécanicien Navigant, comme tout Souffleur, se montrait bien souvent distrait, lunaire, voire étourdi, éventuellement impulsif et presque toujours désorganisé. Il ne pouvait donc porter seul la responsabilité de la conduite des aéroplanes, d’où la présence obligatoire d’un Pilote aphénome – autrement dit sans prédisposition particulière – à ses côtés.

Alors que les aéroplanes reliaient entre eux les différents districts des plaines, les régions montagneuses, elles, étaient raccordées par des locomoteurs à crémaillère, l’instabilité des vents ne permettant pas une maîtrise et une fiabilité aéronautiques suffisantes. Pour animer les locomoteurs à crémaillère, les gares étaient toutes composées, en plus du hall et du guichet d’accueil, d’une pièce dissimulée au sein de laquelle s’affairaient les Injecteurs, employés œuvrant sur les moteurs thermiques grâce à leur capacité d’influencer le feu et les sources de chaleur. Les locomoteurs à crémaillère étaient les moyens de transport les plus risqués, empruntant des itinéraires souvent accidentés et dépendant de professionnels aux tempéraments tempétueux, mais ils étaient aussi les plus enivrants, offrant des points de vue stupéfiants et des paysages inégalables.

A plus petite échelle, l’énergie produite par les Injecteurs foisonnait au sein des villes et agglomérations, en plaine comme en montagne. L’escalier qu’empruntait Lily, par exemple, était constitué d’un système de marches reliées par un câble alimenté par un Injecteur qui leur permettait de défiler le long d’un lacis complexe qui desservait chaque bâtiment. Cette astucieuse invention, largement répandue dans les cités, facilitait ainsi l’accès aux différents bâtiments d’un agglomérat trop grand pour être parcouru à pieds, comme celui au sein duquel travaillait Lily. Les usagers n’étaient toutefois jamais à l’abri de désagréables surprises, les locomoteurs pouvant se montrer aussi capricieux et bourrus que les Injecteurs les mettant en mouvement.

Finalement, les moyens de transport qu’affectionnait particulièrement Lily étaient ceux qui régissaient les territoires fluviaux, lacustres et maritimes. Ces régions étaient prioritairement couvertes par des flotteurs, variant en style et dimension selon leurs usages mais tous destinés à suivre le courant d’eau qui leur était insufflé par les Bateliers. Lily montrait une prédilection pour les flotteurs. D’une part, parce que rien ne l’apaisait plus que le doux clapotis des vagues combiné au léger vent soufflant sur son visage et, d’autre part, parce que les Bateliers étaient tous, en tant qu’intimement reliés à l’eau dans tous ses états, des Eautistes et, donc, les personnes les plus disciplinées et ponctuelles qu’elle connût. Or, ces qualités étaient devenues indispensables à la survie de son quotidien très dense et toujours itinérant.

Cependant, aujourd’hui Lily avait dû se résoudre à prendre un aéroplane. Le déplacement était plus lent, la fréquence de passage demeurant modeste – un par heure – et l’embarquement demandant plus de temps – les passagers devaient grimper à bord successivement à l’aide d’une échelle pour permettre à l’aéroplane de stationner dans les airs – mais la destination qu’elle poursuivait ne se situait à proximité d’aucun cours d’eau.

Arrivée à la halte sans plus d’encombre qu’une accélération inattendue à proximité de la réception, Lily attendit le prochain aéroplane en grignotant distraitement son déjeuner. Elle repensait à ses séances de la matinée, triant mentalement celles qui profiteraient d’un regard extérieur et avisé. Lily raffolait de ses séances à l’Académie. Elle n’en avait théoriquement plus besoin étant donnée sa fonction mais continuait à s’y rendre trimestriellement, décidée à ne pas se passer de la fraîcheur des commentaires qu’elle y recevait et du sentiment de validation qu’ils lui procuraient.

Toujours perdue dans ses pensées, elle ne prit pas conscience que l’aéroplane était arrivé et qu’elle avait machinalement grimpé l’échelle avant d’enjamber le portillon et de s’asseoir sur un moelleux siège situé à proximité d’un hublot.

- Bien le bonjour Mam’selle la gazelle, l’accosta un Chef de cabine aux allures de polichinelle. Ravi de vous transplaner par ce beau temps, désirez-vous un rafraichissement ? Chaud ou pétillant ?

Lily ne put cacher sa surprise. Alors que les Chefs de cabine étaient réputés pour leur discrétion, celui-ci avait tout l’air d’un clown qui ne semblait pas comprendre le sens de ses mots ! Après avoir décliné l’offre simultanée de thé glacé, café et champagne, Lily essaya de se concentrer à nouveau sur son travail. En vain. Le Chef de cabine s’était installé sur le strapontin qui lui faisait face et la sollicitait sans retenue. Depuis son arrivée, rien n’avait plus l’air de le passionner que de la questionner sur tout et, surtout, n’importe quoi, sans écouter une seule de ses réponses. En parcourant du regard les environs, Lily s’étonna avec une pointe de désespoir de découvrir qu’elle était la seule personne assise dans la partie publique de l’aéroplane. « Tiens, d’ailleurs, personne ? » L’étonnement prenant le dessus sur l’agacement, elle vérifia l’heure sur l’horloge de l’aéroplane avant de se retourner vers le joyeux drille qui avait arrêté de l’interroger pour passer à un monologue concernant sa tenue à carreaux multicolores.

- Où sont les pendulaires ? essaya-t-elle de placer au moment où il reprenait sa respiration.

- Tous déjà arrivés ! lança-t-il avec un sourire démesuré.

Lily marqua une hésitation. Qu’avait-elle oublié ? Les problèmes de mémoire ne faisaient certainement pas partie de ses vulnérabilités. Pourtant, l’aéroplane désert semblait lui indiquer que quelque chose lui échappait. Son interlocuteur la fixait, visiblement alléché. Lily savait qu’il brûlait d’impatience à l’idée qu’elle lui en demandât plus. Elle l’entendait presque crier « Demande-moi où ! Demande-moi où ! » et le combla de la question tant attendue.

- Mais, arrivés où ?

- Et bien, ma gazelle, à l’Académie, voyons !

- Oui bien sûr, c’est là où je me rends mais je ne pensais pas y retrouver toute la cité à vrai dire…

Le Chef de cabine éclata d’un rire gras, complètement démesuré au regard de la modeste blague de Lily – les traits d’humour n’avaient jamais été son fort – et s’exclama en tapant l’épaule de son interlocutrice avec sa main d’ours, manquant de justesse de l’éjecter de son siège :

- Vous êtes une sacrée marrante, vous !

Comme Lily restait interdite, il arrêta de rire aussi soudainement qu’il avait débuté et marqua un silence théâtral avant de poursuivre sur un ton condescendant, les yeux au plafond et les joues rouges d’excitation.

- Pour le 450ème anniversaire de la Grande Réforme ! Vous avez oublié ? Moi je ne risquais pas, continua-t-il une fois de plus sans se préoccuper de la réponse de Lily. J’ai passé ma matinée à transporter le dessus du gratin depuis toutes les régions de plaines jusqu’à l’Académie, quel travail ! J’en suis sens dedans dehors, finit-il dans un soupir tragique.

En s’imaginant les délégués des Hautes Autorités en présence de ce drôle de personnage, Lily sourit. Elle commençait à le trouver plutôt sympathique. Il portait sur lui une telle joie de vivre que c’en devenait contagieux. Résignée à abandonner ses réflexions, elle leur céda la place à sa curiosité.

- Vous avez conduit le Donateur Pi ?

- En personne ! clama-t-il fièrement.

Fronçant ses épais sourcils dorés, il fit signe à Lily de se rapprocher de lui, bien que la cabine fût totalement vide hormis eux, et ajouta sur le ton de la confidence :

- Pas très loquace le bonhomme, cela dit… Il n’a même pas daigné signer mon carnet de souvenirs !

- Votre carnet de souvenirs ?

En guise de réponse, il se mit à se tortiller dans tous les sens pour sortir de la poche arrière de son pantalon bariolé un livre tout corné qu’il brandit sous le nez de Lily avant de se reculer dans son siège et de la toiser de toute sa hauteur. Répondant à l’invitation silencieuse, Lily ouvrit le précieux recueil et découvrit des dizaines de pages remplies de photographies de célébrités, certainement prélevées dans la gazette du Matin, collées anarchiquement, parfois en quinconce, sous lesquelles on pouvait déchiffrer, de ci de là, la signature de son propriétaire. En observant plus attentivement, Lily découvrit avec amusement plusieurs membres de l’Académie ainsi que le chef de sa consultation. Sans grande surprise, elle ne s’y trouva pas.

Conséquemment à l’exercice plus qu’acceptable de sa profession, le comité de direction de la Consultation d’Enfants Prédisposés avait insisté à plusieurs reprises pour que Lily donnât des conférences et communiqués de presse mais ces derniers s’étaient généralement soldés par de consternants fiascos. De manière totalement irrationnelle, ses interventions étaient notables par leur absence – les Journaleux se résignant à écrire seuls leur reportage face à une invitée momentanément aphasique – tandis que, sur les photographies qui accompagnaient les articles, ses portraits se révélaient immanquablement flous ou mal cadrée. Aux antipodes du burlesque Chef de cabine, Lily préférait rester discrète et ne manifestait aucun talent pour occuper le devant de la scène. Elle fut donc soulagée de constater que ses effigies ratées n’agrémentaient pas le fameux carnet de souvenirs qu’elle tenait entre ses mains.

Plus elle feuilletait le recueil, plus Lily ressentait des élans d’affection pour son propriétaire. A sa manière, il semblait prendre un soin considérable à cultiver sa passion qui consistait à collectionner les photos et signatures de ses idoles. Sur certaines pages, dans les marges froissées par l’usage, elle repéra des commentaires à l’orthographe discutable griffonnés avec méticulosité. Lily s’amusa de lire « pète-sec et pa bavare pour un sou » à côté du portrait du Donateur Pi et fut carrément épatée du bon sens de la remarque qui accompagnait le cliché de son chef : « parol voles ». Sa surprise atteignit son apogée lorsqu’elle découvrit une photographie de sa propre mère sous laquelle elle reconnut sa signature. A sa grande déception, aucun commentaire n’accompagnait le portrait de sa sévère génitrice.

Lily était intriguée de l’impression qu’avait provoquée sa mère chez ce Chef de cabine qui passait pour un charlot, dissimulant ainsi une sagacité insoupçonnée.

Comme bien souvent, le cliché que Lily avait sous les yeux dépeignait un visage gracieux et avenant. Des petites rides entouraient les commissures des fines lèvres souriantes de sa mère, indiquant leur habitude à faire des risettes. Sous elles, des dents impeccables semblaient rayonner, allant de pair avec sa peau lisse et laiteuse. Derrière de grandes lunettes rondes, de beaux yeux bleus délavés semblaient l’interroger.

Lily, pourquoi refuses-tu de me parler ? Il t’est arrivé quelque chose ? Pourquoi t’obstines-tu à garder le silence… Ne t’ai-je pas appris qu’il n’y a pas de problème sans solution ? On dirait que tu ne veux pas que les choses s’améliorent…

Voulant couper court à ce souvenir désagréable, Lily tourna brusquement la page. Manquant de justesse de la déchirer, elle grimaça et vérifia ne pas avoir abîmer le précieux livret, omettant de questionner le Chef de cabine sur son opinion concernant sa mère.

Après avoir parcouru plus sereinement les derniers feuillets de cet album improbable, Lily le ferma délicatement car la reliure ne tenait littéralement plus qu’à un fil et félicita son créateur qui reçut le compliment en bombant le torse, écartant par la même occasion les boutons de sa chemise colorée dont s’échappèrent d’épaisses touffes de poils roux.

- Et vous, quel est votre nom ? s’enquit Lily avec intérêt.

Après un imperceptible tressaillement de surprise, le Chef de cabine se redressa, gonfla encore plus le buste s’il était possible et trompeta un magnifique « Auguste » qui fut presque recouvert par un bruit de détonation. Un bouton de sa chemise avait sauté et fusé à travers la cabine pour rebondir contre les parois gonflées d’air de l’aéroplane. Sans montrer la moindre gêne, il se leva et claironna chaleureusement :

- Je crois que la gazelle est arrivée à destination.

Puis, il continua en récitant, le regard fixe au-dessus de la tête de Lily :

- Nous vous remercions d’avoir utilisé la somptueuse Compagnie des aéroplanes pour votre voyage et nous réjouissons de vous revoir à notre bord.

A peine eut-il fini son allocution qu’il tourna le dos à Lily et, dans un claquement de talons, se dirigea en direction de la porte de l’aéroplane pour dérouler l’échelle et accueillir d’éventuels nouveaux passagers. Le sourire aux lèvres, Lily emprunta l’échelle de sortie puis s’enfila dans le chapelet d’individus en tous genres qui patientaient pour utiliser le locomoteur. Devant elle, au bout d’un long cortège hétéroclite, se trouvait la fameuse Académie Avancée des Connaissances Humaines et Elémentales.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
DraikoPinpix
Posté le 26/06/2020
Coucou !
J'attendais justement de voir comment fonctionne ton monde. Toute cette technologie et ces phénomènes liés sont intéressants. Néanmoins, je trouve que les phrases sont un peu trop longues, ce qui a tendance à manquer un peu de fluidité. C'est surtout sur la première moitié du chapitre. La suite est beaucoup plus agréable à lire.
J'ai encore du mal à cerner Lily : Je n'arrive pas à voir quels sont ses traits de caractère. On sent néanmoins qu'elle est très professionnelle et pleine de patience, qualités que j'aime bien généralement chez les héroïnes/héros. Je ne demande qu'à la connaître davantage !
A bientôt !
Everjean
Posté le 05/01/2020
Hello again, parce que le temps que je lise et commente le chapitre 1, il y en avait déjà un 2e, si ce n'est pas magnifique !

Petits passages techniques dans ce chapitre-là quand même, avec quelques noms en majuscules. Je ne suis pas certaine d'avoir tout compris, ni vraiment qui a quelle fonction (à part les eautistes, eux, j'ai bien compris. J'aime beaucoup le jeu de mots d'ailleurs) !

On avance tout doucement, mais c'est pas plus mal. Je me demande si Auguste va revêtir plus d'importance par la suite, ça pourrait vraiment être intéressant.

J'ai hâte de savoir ce qu'elle a manqué et ce qui se déroule à l'AACHE. Le suspens est toujours là, même s'il est distillé avec parcimonie.

J'ai été étonnée par la formulation "sens dessus dehors", (et j'ai appris que ça ne s'écrivait donc pas avant "sans" parce qu'à l'origine, cette formule signifie que ce qui doit être dessus est dessous. L'expression aurait donc peut-être plus de sens si elle disait "sens dedans dehors", mais peut-être est-ce fait exprès !

Le chapitre m'a vraiment bien plus !

A tantôt !
Elodie
Posté le 05/01/2020
Merci again pour ton commentaire!
Ce chapitre pose un peu plus le décor. En le relisant, j'avais peur que ce soit trop technique et, de ce fait, ennuyeux à lire... Du coup, j'ai beaucoup réduit le chapitre et je me suis alors demandée si c'était encore compréhensible pour le lecteur qui n'est pas dans ma tête... Plus on avance, plus c'est sensé le devenir, j'espère bien doser les choses. Je suis contente de lire que le chapitre t'ait plu et me réjouis de tes prochains commentaires...
Concernant la formulation "sens dessus dehors", elle volontairement incorrecte mais j'aime beaucoup ta proposition que j'adopte si tu es d'accord?! Et puis pour Auguste, je l'aime beaucoup... Il va revenir!
Everjean
Posté le 05/01/2020
Aucun problème pour que tu adoptes ma proposition !
Hâte de le revoir et de te lire encore !
Vous lisez