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Notes de l’auteur : Nouveaux chapitres tous les mardis et samedis !

Charles leva les yeux lentement, jusqu’à basculer en arrière et s’effondrer sur le sol. Une partie de l’alcool s’échappa de son verre, mais il se contenta de boire ce qu’il en restait avant de le laisser tomber sur le plancher sans plus s’en soucier. Le plafond vide semblait s’éloigner de plus en plus de son regard et il se demanda s’il parviendrait bientôt à distinguer des étoiles à travers. Puis il laissa échapper un léger gloussement. Des étoiles à travers le plafond. Ça faisait longtemps qu’il n’avait pas été aussi ivre.

Au moins trois jours.

Avec un soupir, il se rabattit sur le côté et contempla les lames du parquet, s’attardant sur le moindre petit détail avec cette concentration qu’il ne parvenait jamais à atteindre lorsqu’il était sobre. Il tendit la main pour caresser un nœud du bois et réalisa qu’il était en train de murmurer quelque chose. Impossible de se rappeler quoi.

Il avait bu plus qu’il ne le pensait. Pierre et Marc seraient fâchés s’ils le voyaient dans cet état. Il ferma les yeux et secoua lentement la tête : il n’avait pas envie de penser aux rares amis qui s’acharnaient encore à rester à ses côtés, ni à quoi que ce soit d’autre. S’il buvait, c’était justement pour arrêter de penser. Avec un grognement, il se releva lentement, tituba quelques instants avant de retrouver l’équilibre, puis alla chercher une autre bouteille sur la table de la cuisine. Il était en train de batailler pour l’ouvrir lorsqu’il remarqua l’écran de son portable, allumé. Un appel.

Il n’aurait pas décroché, s’il n’avait pas vu que cela venait de Pierre. Pierre avait beau l’agacer par son incapacité à le lâcher, il avait vite compris qu'appeler sans prévenir par un message préalable n’était jamais une bonne idée – et il ne le faisait que lorsqu’il s’agissait de quelque chose de vraiment important. Ce devait être la maison. Est-ce qu’un journaliste y était encore entré ?

Abandonnant la bouteille encore fermée, Charles alla se plonger la tête sous le robinet de l’évier. Au bout d’un long moment sous l’eau glaciale, il ré-émergea et rappela Pierre en se massant lentement la tempe.

— Pierre, fit-il sans attendre lorsque son vieil ami décrocha. Que se passe-t-il ?

— La Fresny, répondit Pierre, comme il s’y était attendu. Il y a eu une intrusion.

— Un journaliste ?

— Non… Je ne pense pas, mais ça pourrait.

— Comment ça ? s’impatienta Charles.

— Je l’ai trouvé inconsciente. Le plancher d’une des chambres a lâché, elle a dû passer à travers.

Charles lâcha un juron et ferma les yeux.

— Elle est blessée ?

— Rien de grave. Je suis à l’hôpital, ils sont en train de l’examiner, Anna ne veut pas me laisser entrer avant d’avoir fini.

— J’arrive, décida soudain Charles en se levant pour aller chercher une veste et ses clés de voiture.

— Charles…

— Quoi ?

— Tu es en état de conduire ? demanda Pierre d’un ton dubitatif, et Charles soupira en laissant retomber ses clés sur le comptoir.

— Non.

— Tu veux que j’envoie Fatima ?

Charles leva les yeux vers l’horloge de son four rutilant, jamais utilisé. Vingt heures.

— Non, elle ne va pas laisser les enfants. J’appelle Marc, on sera là dans trois quart d’heure.

— Parfait. Soyez prudents.

Avec un rire amer, Charles raccrocha. Il se laissa un instant pour se passer la main sur le visage, essayant vainement de calmer les battements qui résonnaient dans ses tempes, avant de composer maladroitement le numéro de son autre ami d’enfance, devenu l’avocat familial – et occasionnel homme à tout faire, comme il s’en plaignait chaque année au moment de lui réclamer de plus gros honoraires.

— Il faut que j’aille à la Fresny, fit-il dès que ce dernier décrocha – il devait se trouver dans un bar, d’après le bruit de fond.

— Une intrusion ? demanda aussitôt Marc, qui avait l’habitude de recevoir des coups de téléphone impromptus de sa part et ne se laissait jamais perturber.

— Oui. Je ne peux pas conduire.

Il y eut un silence à l’autre bout de la ligne et Charles serra les dents, jaugeant la bouteille du regard. Il avait envie de l’ouvrir, mais il n’aurait pas trop des trois quart d’heure de trajet pour retrouver un peu de sobriété, et il ne voulait pas affronter ce nouvel intrus complètement ivre.

Ça s’était mal fini la dernière fois, et ni Pierre ni Marc n’avaient dû l’oublier.

— J’arrive tout de suite, lâcha enfin Marc. Et, Charles ?

Charles attendit sans répondre.

— Un grand verre d’eau. Maintenant, et un autre avant qu’on parte.

— Merci, maman, ironisa Charles avant de raccrocher.

Il alla tout de même se servir le verre d’eau. Marc avait souvent raison, même si cela faisait partie de ses qualités les plus insupportables.

Le trajet jusqu’à la Fresny se fit principalement au son de la radio, et de Marc qui fredonnait en chœur sur toutes les chansons qu’il connaissait – c’est-à-dire beaucoup trop au gré de Charles. Mais il n’avait rien d’autre à faire que supporter en silence et cuver son vin : cela faisait déjà trop de fois que Marc répondait au pied levé quand Charles avait besoin de lui. Il se contenta donc de regarder le paysage défiler à la lumière des phares et des occasionnels réverbères, plus rares à mesure qu’ils s’éloignaient de Paris pour s’enfoncer dans la campagne.

Enfin, ils arrivèrent à Fresny-le-Vieux. Marc gara la voiture devant le petit hôpital, avant de lancer à Charles un regard inquiet.

— Je peux aller chercher Pierre, voir si on peut se débrouiller sans toi.

Charles secoua lentement la tête, même s’il n’arrivait pas à détacher son regard des portes de l’hôpital. La dernière fois qu’il était venu ici…

Ne pas y penser était la seule chose à faire. Il pouvait y arriver ; il fallait juste qu’il refoule les images qui assaillaient son esprit. Avec une profonde inspiration, il détacha sa ceinture et ouvrit la portière.

— Je suppose que ça veut dire non, marmonna Marc derrière lui.

Charles se raccrocha à la présence de son ami pour rester ancré dans le présent et ignorer le vertige qui tiraillait chacun de ses pas. Il était encore beaucoup trop ivre à son gré, même si personne, en-dehors de ceux habitués à traiter avec des alcooliques, ne s’en rendrait sans doute compte. Il avait toujours été capable de faire bonne figure, à défaut d’autre chose. Et c’était ce qu’il allait faire, une fois encore.

Mais il était si fatigué.

— Charles ?

— C’est bon.

L’hôpital n’avait pas changé depuis quatre ans. Toujours la même couleur pâle sur les murs, cette même odeur qu’il ne pouvait s’empêcher de trouver réconfortante, jusqu’au calendrier d’un restaurant chinois qu’Anna accrochait au mur derrière l’accueil – cette année, il représentait un panda roulé en boule au milieu d’un massif de bambous. Charles secoua la tête avant de s’avancer dans le couloir, à la recherche de la silhouette massive de Pierre.

Il n’eut pas besoin de chercher longtemps : il arrivait à grands pas dans sa direction, et un sourire éclairait son visage.

— Charles ! C’est bon de te revoir. Il faut qu’on se voit plus souvent que lorsque des idiots essaient de s’introduire dans ta masure, tu sais.

— Ma masure ? demanda Charles en levant un sourcil.

— Ouais. Ta ruine. Vraiment. Il va falloir la faire condamner mieux que ça, si elle commence à s’effondrer.

Charles sentit un pincement au plus profond de lui, mais se contenta d’accepter sans bouger l’embrassade dans laquelle Pierre l’enferma dès qu’il fut à portée.

— Ah, Marc ! Il t’a tiré du lit ?

— D’un bar. Heureusement que ce n’était que le début de la soirée. Alors, qu’est-ce qu’il s’est passé ?

— Serge a vu une voiture tourner autour du parc, puis s’engager sur le chemin, et il m’a appelé, expliqua Pierre en leur faisant signe de le suivre. Je n’ai pas pu y aller tout de suite, mais quand je suis arrivé, la voiture était là. J’ai trouvé une porte-fenêtre ouverte – les planches ont commencé à pourrir, je ne pense même pas pouvoir la coffrer pour effraction.

— Et ? poursuivit Marc.

— Je suis entré et je l’ai trouvée dans le hall, au milieu d’un sacré bordel. Elle a eu de la chance de ne pas se casser le cou. Enfin, je ne sais pas si elle la méritait…

Pendant que Marc et Pierre, respectivement avocat et gendarme, s’engageaient dans un débat sur les délits et crimes qui pouvaient mériter ou non que l’on se rompe le cou, ils atteignirent la petite salle d’examen où se trouvait l’intruse. Charles s’arrêta à la porte.

Elle était jolie ; il fut étonné de le remarquer, mais c’était sans doute parce qu’il s’était attendu à trouver quelqu’un de haïssable, comme à chaque fois – mais bien sûr, les fouille-merde n’avaient jamais l’air de ce qu’ils étaient vraiment. Elle était assise sur la couchette d’examen dans la salle déserte, balançant ses pieds – ce qui contribuait à lui donner l’air plus jeune encore – et regardait le plafond d’un air blasé. L’une de ses chevilles était bandée et elle avait un pansement sur une arcade sourcilière. De manière générale, elle ne paraissait pas en mauvais état pour quelqu’un qui venait de passer à travers un plancher : Pierre avait raison, elle avait eu de la chance.

Charles n’en avait pas envie, mais il se sentait au fond soulagé que la maison n’ait pas pris une autre vie. Il voulait haïr cette femme, sans doute une journaliste de plus venue remuer les tréfonds de son âme sans considération. Mais c’était étonnamment difficile de haïr quand on était dans le même temps soulagé qu’elle ne soit pas plus gravement blessée.

L’inconnue avait également la lèvre fendue et un début d’hématome autour de l’œil ; elle aurait dû mettre de la glace dessus. D’ailleurs la poche était là, abandonnée à côté d’elle sur le lit, et Charles retint un soupir d’exaspération. Les patients ne faisaient jamais ce qu’on leur disait, alors que c’était toujours pour leur bien. Et la façon dont elle balançait son pied, alors qu’elle aurait mieux fait de le relever si elle avait une foulure… Avec un claquement de lèvres agacé, sans vraiment réfléchir, il entra dans la salle d’examen.

— Vous devriez relever cette jambe. Et cette poche de glace n’est pas là pour faire joli, non plus, lâcha-t-il en croisant les bras pour s’empêcher d’intervenir plus directement – il ne travaillait plus ici depuis longtemps, et il avait encore assez de conscience professionnelle pour ne pas manipuler un patient qui n’était pas le sien.

Elle sursauta en le voyant entrer, puis froncer les sourcils, avant de grimacer légèrement – cela avait dû tirer sur la peau qui gonflait autour de son œil.

— Vous êtes quoi, un genre de médecin en civil ?

— Infirmier, lâcha Charles malgré lui.

— Et le propriétaire du château, gronda Pierre derrière lui.

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Lola Rhoswen
Posté le 30/03/2021
Re, pour la suite, toujours aussi prenante.
Charles a 28 ans, tu le dis dans ta présentation.
Il y a juste une phrase qui m'a intrigué :
quand tu dis "il ne travaillait plus ici depuis longtemps" je trouve que ça tombe un peu comme un cheveu dans la soupe. peut être à cause du tiret ? ou autre chose ? je ne sais pas bien l'expliquer.
Gwenifaere
Posté le 30/03/2021
Effectivement pour l'âge, mais il faudrait sans doute que je trouve un moyen de le préciser directement dans le texte. La difficulté d'écrire en focalisation interne... mais je devrais pouvoir le glisser quelque part.
Peut-être cette phrase te choque-t-elle parce qu'il s'agit d'une information nouvelle et qui n'est pas contextualisée ensuite ? J'essaie de disséminer un peu d'infos sur son passé au fil du texte, mais effectivement des fois c'est peut-être un peu trop soudain... Merci en tout cas ^^
Gabhany
Posté le 15/03/2021
Héhé Charles me fait bien rire avec son air d'ours mal léché derrière lequel on devine un vrai drame. C'est chouette que les deux persos se rencontrent aussi rapidement. Est-ce que tu as précisé l'âge de Charles ? Au vu de son prénom et de ceux de ses amis, je lui donne la quarantaine ^^
Ah oui autre chose, je trouve un peu trop indulgente la réaction des deux meilleurs amis face à l'alcoolisme de Charles. Alors j'imagine qu'il doit y avoir qqch de grave derrière, mais je suppose qu'en tant qu'amis, ils devraient essayer de l'en faire sortir non ? Lui remonter un peu les bretelles ou à défaut, refuser de faire le chauffeur (oui je sais ça ne t'arrangerait pas pour la narration XD )
Gwenifaere
Posté le 15/03/2021
Quarante ans oh la la XD je précise à un moment ou à un autre, globalement ils sont tous censés être en-dessous de la trentaine - il faudrait peut-être que je reprécise XD
Oui, ils sont indulgents, sans doute trop ; c'est quelque chose qui sera exploré, enfin que j'essaierai d'explorer en tout cas ^^° (et tu as raison. Là, ma narration pouvait difficilement s'en passer XD). En tout cas, je serai intéressée de savoir si ton opinion là-dessus se confirme ou change au fur et à mesure de l'histoire, si jamais tu continues ta lecture !
Merci en tout cas ^^
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