1x02 - Deux temps, trois mouvements (1/15)

Par Zlaw
Notes de l’auteur : Lundi 12 Janvier

Lien PDF pour l'épisode dans son intégralité : https://bit.ly/HSH_1x02

Lentement, elle se lève. Il est l'heure. Les chants tibétains apaisants qui la gardaient sereine jusqu'à présent sont brusquement interrompus et arrachés à ses oreilles, tandis qu'elle entreprend la traversée de l'allée qui s'étend devant elle. L'adolescente ignore les regards sinistres et les murmures peu accueillants qui bordent son chemin, et atteint, tête haute, les escaliers, se concentrant sur le bruit tamisé de ses semelles de caoutchouc sur le sol de métal à peine recouvert d'une couche de moquette élimée. Plus que quelques marches, descendantes, et elle peut enfin se jeter dans le vide, libérée.

 

D'un bond agile, Ellen descend du bus scolaire, et atterrit à pieds joints sur le trottoir devant son lycée.

 

Tandis que la porte du véhicule se referme derrière elle, dernière à sortir car assise sur la banquette du fond, elle enroule le cordon de ses écouteurs avant de les fourrer dans la poche extérieur de son sac en bandoulière, aujourd'hui paré d'un papillon violet. Elle dispose de toute une panoplie d'accessoires colorés, dans plus de teintes que de jours dans une semaine. Choisir le coloris qu'elle va arborer toute la journée est d'ailleurs une étape cruciale de sa routine. Si les gants coupés et la broche sur sa sacoche sont des constantes, pour le reste elle varie selon les saisons : l'écharpe, le bonnet, et les guêtres sont réservés à l'Hiver, et troqués l'Été pour l'étole, le chapeau, et les chaussettes hautes. Cette habitude vestimentaire lui impose d'être par ailleurs toujours monochromatique, comme aujourd'hui, un T-shirt blanc visible sous sa veste habituelle et au-dessus d'une paire de jeans sombres.

 

Refermant soigneusement la fermeture éclair de sa besace, Ellen accorde ensuite un regard circulaire aux alentours, comme cherchant quelque chose. Elle ne tarde pas à afficher une moue un peu déçue, n'ayant apparemment pas repéré son bonheur, malgré sa concentration visiblement intense.

 

- Boo, souffle tout à coup une voix masculine dans son dos, alors qu'une main se pose sur son épaule.

 

- Ha !!! crie la jeune fille, faisant volte-face en gesticulant comme si une araignée lui était tombée dessus.

 

Lorsqu'elle s'immobilise enfin, elle reconnaît son ami Nelson, qui la regarde avec de grands yeux. Il n'avait de toute évidence pas anticipé l'exubérance de sa réaction. Ellen souffle par le nez et croise les bras, furibonde, à deux doigts de taper du pied. Elle serait sans doute plus crédible si son bonnet du jour n'avait pas des oreilles, mais elle s'en sort bien malgré tout.

 

- Nelson ! Oublie ton traqueur, je vais te mettre une clochette. Comme un chat. Comme le gros matou sournois que tu es sans doute, quelque part à l'intérieur de ce gigantesque corps d'adolescent, elle le menace avec imagination, désignant sa silhouette d'un geste circulaire de sa main gantée.

 

À la mention de son accessoire imposé, pourtant dissimulé au cœur de la malléole de son tibia gauche, les épaules de l'admonesté s'affaissent. Inconsciemment et inutilement, il place sa cheville concernée derrière l'autre. La plupart du temps, il oublie la présence de la puce électronique, notamment parce qu'elle est dans son squelette depuis qu'il a à peine sept ans mais aussi parce que personne n'a heureusement jamais eu à faire appel à elle. Lui rappeler que la micro-puce est là, c'est une forme de tricherie, même si sur le fond ça lui est bien égal. Il n'a pas à avoir honte d'une mesure de précaution. Si quoi que ce soit, c'est là pour le protéger aussi bien que le dissuader de prendre une mauvaise voie, soit que des bonnes choses.

 

- Okay... Donc c'est cool quand c'est toi qui le fais, mais pas les autres ? le jeune homme fait remarquer à son amie, croisant à son tour les bras, par-dessus son hoodie peinturluré, bien décidé à ne pas laisser passer l'injustice.

 

- Je pourrais avoir été cardiaque, Nels, elle essaye de lui faire saisir la gravité de la situation telle qu'elle la perçoit.

 

Il hausse un sourcil, mettant sans le savoir en évidence la petite cicatrice qui barre l'autre, et attend une seconde que son interlocutrice se rende compte de l'énormité de ses propos. Mais elle n'en fait pas mine, alors il essaye de rentrer dans sa logique.

 

- Je sais que tu n'es pas cardiaque, Ell'. Est-ce que TU sais si toutes les personnes derrière qui tu surgis sont cardiaques ? il retourne son argument contre elle avec un stoïcisme remarquable.

 

- Disons juste que j'ai plus d'expérience. Je saurais quoi faire s'il y avait le moindre problème, elle évite de répondre directement, détournant le regard, signe classique de mauvaise foi.

 

Bras toujours croisés, Nelson la toise alors avec de plus en plus d'atterrement. Ils ont passé leur stage de secourisme ensemble. Et il la sait très bien sensible à toute situation médicale. C'est même comme ça qu'il se sont rencontrés l'année scolaire passée, parce qu'il a été désigné pour l'accompagner jusqu'à l'infirmerie alors qu'elle se sentait mal, à la simple mention d'une blessure ouverte. Elle n'est pas taillée pour gérer les crises.

 

- De toute façon, je pensais que tu m'avais vu. Qu'est-ce que tu étais en train de faire ? il change cependant le sujet, discuter avec la logique d'Ellen n'étant jamais un bon plan.

 

C'est à se demander pourquoi tout le monde se fait toujours prendre à son jeu. Sans doute à cause de ses airs innocents, la laine et les couleurs dissimulant habilement un esprit souvent étonnamment retors. Bien que, lorsqu'on le lui fait remarquer, elle corrige cet adjectif par créatif.

 

- Rien. Je cherchais un truc. Mais il est pas là, Ellen esquive l'inquisition, vague.

 

Le passage de l'impersonnel au personnel fait tiquer Nelson, mais il se garde bien de relever, devinant que sa camarade cherchait un garçon. Et s'il y a bien une chose dont il ne veut surtout pas entendre parler, ce sont les affaires de cœurs de ses copines. Il a déjà été suffisamment pris à parti en tant que représentant de la gente masculine comme ça depuis que les deux jeunes filles sont devenues amies. Il aime bien la marginale, mais tout était tout de même tellement plus simple quand ce n'était encore que Mae et lui...

 

D'un même mouvement, leur conversation close et n'ayant plus rien d'autre à faire sur le trottoir, les deux ados se dirigent alors vers l'intérieur de leur établissement, à l'assaut d'une nouvelle semaine de cours, avec un enthousiasme plus que mitigé.

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