19 - Partir

Par Seja

La nuit est sombre, froide, humide. La nuit est silencieuse.

Elisa sent ses dents s’entrechoquer, elle sent la peur lui nouer le ventre. Elle pourrait s’effondrer ici, maintenant, si les soldats ne les soutenaient pas. Elle et la dizaine de personnes qui l’accompagne.

Tout le monde sait ce qui va arriver. Tout le monde sait et personne ne dit rien. Parce qu’ils ont vu d’autres avant eux. Parce qu’ils les ont entendu supplier, hurler. Parce qu’ils savent que ça n’a rajouté rien d’autre que de la douleur inutile.

Ils savent. Ils savent et ils sont tétanisés.

Elisa n’arrive plus à faire rentrer de l’air dans ses poumons. Elle essaie pourtant. Elle a envie de sentir chaque goutte de pluie, chaque rafale de vent. Elle a envie de s’accrocher de toutes ses forces à ce qui lui reste.

Mais elle avance. Avec les autres. Dans le silence.

Elle avance. Chaque pas la rapproche de la fin. De sa fin.

Elle avance.

La pluie forcit. Elle dégouline du visage, se mêle aux larmes. Elle fait pleuvoir les cheveux devant les yeux, brouille la vue. Elisa n’a jamais raffolé de la pluie. Mais celle-là, elle voudrait bien ne jamais la quitter.

Les soldats crient des ordres. Elisa n’arrive même pas à distinguer ce qu’ils disent. La pluie vide les paroles de leur sens.

Ils attrapent quelques personnes. Pas tous. Ils les font avancer jusqu’au mur. Ils les font aligner.

Elisa voudrait bien fermer les yeux, détourner le regard. Mais elle ne peut pas.

Dans ce groupe, il y a ceux avec qui elle a passé plusieurs mois avant d’arriver ici. Il y a ceux qu’elle connait bien. Elle n’a pas le droit de détourner les yeux.

Un autre ordre.

Avec une précision incongrue, Elisa voit les soldats lever les fusils. Elle les voit les pointer en direction des prisonniers. Elle voit l’horreur sur les visages, l’incompréhension.

Elle voit tout ça et elle réalise. Elle réalise ce qu’ils sont devenus. Elle réalise la vitesse avec laquelle ils ont glissé vers le précipice. Le pays ne se relèvera pas de ça. Il est condamné, il ne mérite pas d’en revenir.

Elle vacille. Un soldat la repousse.

Et les coups de feu partent. En même temps. Ils déchirent les tympans, ils déchirent la chair.

Elisa regarde cinq corps s’effondrer dans la boue. Ils ne bougent plus, ils ne bougeront plus. Elle les regarde et elle voit les yeux ouverts, levés vers le ciel.

Elle a envie de hurler d’horreur, elle se contente de baisser la tête.

Sa gorge se serre, mais la terreur la quitte. Elle ne peut plus rien. Elle n’a jamais rien pu.

Elle fixe toujours les cadavres. Des soldats se sont approchés, ils les trainent. Dans la boue. Puis, ils les balancent dans un camion. Comme des sacs. Ils les balancent et ils ne leur jettent pas un dernier regard. Pas un seul.

Elisa ne sait pas ce qu’elle ressent. Elle a l’impression de ne plus être là.

Mais elle sent le soldat qui lui empoigne le bras. Elle le sent qui la pousse vers le mur. Elle glisse, il la relève.

Elle voit les impacts dans la pierre. Si nombreux.

Elle ne distingue pas le sang dans la boue. Mais elle sait qu’il est là.

Le soldat la laisse là, avec les autres. Il la laisse là et il part sans un regard en arrière.

Elisa inspire. L’air, l’humidité. Elle inspire, peut-être pour la dernière fois.

Puis, elle fixe les fusils, là, à seulement quelques pas.

Le vent balance une nouvelle rafale de pluie, mais elle ne sent plus le froid. Elle ne sent plus rien.

Les coups de feu partent.

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Jupsy
Posté le 18/04/2020
Bon ben c'est bon.

Je pense que si Charlotte apprend ça, elle va tous les tuer. Ou elle va ruminer sa vengeance dans son coin et aller se faire exploser dans la foule de ceux qui ont fermé les yeux face à ses massacres. Ou alors, elle va simplement prendre un couteau et tuer les militaires. Ou alors, elle montera un réseau et renversera le pouvoir.

Ce chapitre pue la résignation. Ce chapitre pue la mort. Ce chapitre pue le pessimisme. Lise a essayé. LIse a échoué. Lise va mourir dans l'indifférence sauf si la révolution parvient à se faire et à renverser le pouvoir...

Tu dois t'en douter, je sautille de joie en cet instant... (j'ai pris mon cachet T_T)

Sinon c'est toujours bien écrit. Y a des coquilles de temps en temps, mais je suis trop prise dans l'histoire pour les relever :P
Dédé
Posté le 25/09/2019
J'ai été très tenté de laisser comme commentaire "bon, allez, ciao…" mais il faut 150 caractères alors je vais développer un peu…

Parce que oui, là pour une fois, je n'ai pas de mots… Ton chapitre m'a vraiment bouleversé. La psychologie des personnages… C'est quelque chose que tu maitrises tellement bien que l'on se plonge dés la première phrase dans l'action. On voit tout. On ressent tout.

J'imagine aussi à quel point ça a dû t'être difficile d'écrire un tel chapitre. Et, en même temps, il est nécessaire. Il fallait en arriver là. Il fallait le montrer. Vraiment… Cette histoire me révolte tellement. Et me fait tellement réfléchir. Car, non, tu ne fais pas dans l'absurde. Je te tire mon chapeau parce que tu parviens à écrire une telle histoire avec beaucoup de réalisme. Tu fais ressentir beaucoup en peu de mots. Le tout est tellement complexe. Bravo !

Ne m'en veux pas si je m'arrête là pour aujourd'hui. Je vais avoir besoin de temps pour me remettre de ce chapitre…

Mais, je reviendrai !
Seja Administratrice
Posté le 18/04/2020
C'est en prévision de cette fic que j'ai mis la limite basse de 150c, tu crois quoi :p
Ouais, je me souviens que ce chapitre a été particulièrement horrible à écrire. J'ai un coeur moi aussi !
En tout cas, je suis vraiment très contente de ta réaction, Dé ! L'écriture de cette histoire est assez ardue, même plus qu'un BP, mais je crois qu'il faut que ça sorte.
Dédé
Posté le 18/04/2020
Plus que BP ? Oh ça va alors, je peux commencer BP le cœur léger ;)

C'est le genre de chapitres sur lequel je te plains car je me doute qu'au fond, tu as un petit cœur qui bat et qui souffre de ce qu'écrit ta plume.
Elga
Posté le 17/09/2019
Même pas mal!
J'essuie mes larmes.
Pourquoi personne n'avait laissé de commentaires? Javoue avoir lu jusqu'au chapitre 20 pour revenir de la sidération.
"Ils ne bougent plus, ne bougeront plus." Tout est dit en peu de mots...
À plus tard
Bises pluvieuses
Seja Administratrice
Posté le 17/09/2019
Les commentaires t'attendaient, que veux-tu <3
Tu m'aimes quand même ? <3
<3
Elga
Posté le 17/09/2019
Ben ouais, je ne peux pas m'en empêcher!
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