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Notes de l’auteur : Une image : https://goopics.net/i/Rk7OV

Alexia arriva dans l’après-midi sans le moindre problème. Elle croisa sur la route une voiture bleue de gendarmerie qui lui fila une sueur froide, mais ses occupants ne lui lancèrent même pas un regard, d’après ce qu’elle put en voir. Une fois arrivée, elle se gara, appela Van, et en attendant qu’il arrive, se mit en devoir d’examiner le portail. Ils avaient de la chance, réalisa-t-elle rapidement : il n’était pas équipé de système d’ouverture automatique, seulement d’une serrure à l’ancienne agrémentée d’une chaîne et d’un cadenas rajoutés après coup. S’il y avait une clé quelque part dans le château, ils n’auraient pas besoin de s’embêter. Quant à la chaîne, elle pouvait s’en occuper, elle avait une paire de pinces coupantes qui ferait l’affaire.

Van arriva quelques minutes plus tard, Andrej sur ses talons, qui secouait en l’air un trousseau cliquetant.

— Lo a trouvé plein de clés ! Il doit bien y avoir la bonne dans le tas.

— Super !

— C’est bon, t’as tout ce qu’il faut ? demanda Van à travers le portail.

— J’ai surtout tout ce que je pouvais avoir. C’est pour trouver de la matière première qu’on va galérer. Je peux pas réparer la charpente sans bois, ça va coûter cher.

— Ouais, on y a pensé et on s’est dit : si la médiatisation décolle bien, on va faire un financement participatif.

— Tu crois que des gens vont payer pour faire réparer un vieux château ?

— Ouais, bien sûr. Surtout si on le pose comme partie d’un projet de défense écologique plus vaste, tu vois…

— Trouvé la bonne clé ! s’exclama Andrej. Par contre, pour le cadenas, je pense pas avoir, il est beaucoup plus neuf que les clés qui sont là-dessus.

— Bouge pas, je m’en occupe, fit Alexia en levant les pinces.

Il ne lui fallut que quelques instants pour venir à bout de la chaîne ; tirer le portail fut plus difficile, car les gonds n’avaient pas vu une goutte d’huile depuis une éternité. Heureusement, Alexia avait ça aussi en stock, et ils se retrouvèrent en quelques minutes à remonter l’allée.

— On décharge tout ?

— Non, pas tout, fit-elle en se garant devant la porte principale. On va commencer par les bâches et un peu de matos. Je voudrais qu’on s’occupe de bâcher le trou aujourd’hui, comme ça si le temps se gâte ça sera au moins protégé.

— Super, mais tu ne devais pas faire une interview ?

— Pas tout de suite, la journaliste m’a dit plutôt en fin d’après-midi.

Lo les rejoignit et ils se mirent au travail. Les combles, vides à présent, avaient vraiment une toute autre apparence, et leurs voix résonnaient dans les recoins. Alexia eut un peu de mal à caler l’échelle de manière sécurisée et elle resta un moment à réfléchir en se mordillant les ongles.

— Alors, faut monter là-haut, c’est ça ?

— Normalement, on devrait passer par l’extérieur avec un vrai échafaudage. C’est vraiment dangereux ce qu’on fait là. Je ne veux pas…

— Mais t’inquiète, j’ai l’habitude de me balader sur les toits, l’assura Andrej en haussant les épaules avant de se diriger vers l’échelle.

— Je déconne pas, Andrej ! s’exclama Alexia en s’interposant. On peut pas faire ça dans les règles, mais on va au moins faire un effort, d’accord ? Si l’un de nous tombe, c’est tout le projet qui est flanqué par terre aussi. Alors ce serait bien d’éviter.

— Et notre santé, on s’en fout, c’est ça ? souligna Lo en croisant les bras.

Alexia eut toutes les peines du monde à repousser l’image qui lui venait en tête, mais elle y parvint, les dents serrées.

— Non, évidemment…

— On se calme, intervint Van de son habituel ton tranquille. Rappelez-vous qu’elle a perdu l’habitude de bosser en coopération, d’accord ? Et Lex, fais un effort. C’est toi la cheffe au niveau technique, pas de problème, mais on veut garder une bonne ambiance. On va rester enfermés tous les quatre encore un moment, ça va jouer sur nos nerfs, alors faut les préserver.

Alexia allait protester, mais elle s’obligea à refermer la bouche et à inspirer profondément.

— Désolée. C’est juste que… mon maître d’apprentissage est tombé d’un toit. Malgré l’échafaudage. Ça… c’est à cause de ça qu’il est mort. Et si vous tombez, ce sera de ma faute.

Andrej lui serra l’épaule.

— OK, je vois. On fera gaffe. Mais il va bien falloir monter.

— Ouais, soupira-t-elle.

— Tu peux t’écarter ? Je vais faire un premier tour de reconnaissance là-haut, voir comment sont les ardoises, s’il y a des endroits dont on doit se méfier. Vous, vous n’avez qu’à assurer l’échelle en bas.

— Eh, Andrej, intervint Lo. Tu pourrais peut-être en profiter pour arrimer des cordes à la cheminée, là, celle qu’on voit. Comme ça, on pourra s’attacher. Ça fera une sécurité en plus, non ?

Il fit la moue, l’air peu convaincu, mais accepta tout de même les cordes qu’Alexia alla lui chercher.

— OK, pour vous ce sera mieux que rien. Pour moi je préfère éviter, je veux garder ma mobilité. Et go !

Alexia sentit son cœur s’emballer en le voyant grimper, mais il arriva sans encombre et redescendit quelques minutes plus tard, le bout des cordes enroulé autour du bras.

— Impeccable, c’est solide, et vu qu’il a fait bien beau et chaud pas de mousse, on ne risque pas de glisser.

Ils poursuivirent donc. Alexia et Andrej montèrent chacun avec une grande bâche pliée attachée dans le dos, puis Lo et Van les suivirent. Ils se disposèrent ensuite de manière à pouvoir attraper et fixer le bout des bâches. Effectivement, le toit était bien stable : mis à part la partie qui s’était effondrée, le reste de la charpente semblait décidément en bon état. Il avait dû y avoir un problème bien spécifique – sans doute des tuiles arrachées qui avaient servi de point d’entrée à l’humidité, et peut-être une faiblesse dans les poutres en-dessous. Peut-être même plus de la malchance qu’un défaut d’entretien, en fait.

Alexia tira le coin d’une des bâches et se mit en devoir d’ôter une ardoise pour la clouer en place. Elle repoussait vaillamment le vertige qui la prenait par vagues, les dents serrées. Ils avaient de la chance : il n’y avait pas de vent du tout. Mais cela voulait aussi dire qu’il n’y avait absolument rien pour calmer un peu la chaleur du soleil, qui leur tapait sur le crâne et se réverbérait en plus sur les ardoises sombres, brûlantes sous ses doigts.

Lorsque la première bâche fut en place, la deuxième superposée et qu’il ne resta plus qu’un coin à clouer, Lo et Van redescendirent à l’intérieur : ils allaient récupérer l’échelle et l’emmener dehors pour qu’Andrej et Alexia puissent descendre après s’être assurés que les bâches étaient bien fixées. L’échelle était trop courte d’une bonne vingtaine de centimètres pour atteindre le rebord du toit, ce qui voulait dire que la descente allait être dangereuse, mais Alexia fit de son mieux pour ne pas y penser, concentrée sur la fixation.

Andrej revint à côté d’elle, enroulant les cordes qui avaient servi à attacher Van et Lo à la cheminée autour de sa taille. Il tira sur celle qui entourait encore les épaules d’Alexia, puis lui tapota le dos.

— T’inquiète. Ça va le faire.

— C’est vrai que sauter sur une échelle depuis un toit, c’est facile comme tout, ne put-elle s’empêcher d’ironiser.

— Il manque que quelques centimètres. T’auras encore tout le torse sur le toit que tu la sentiras sous tes pieds, tu verras.

Alexia martela les derniers clous avec un peu plus de force que strictement nécessaire, avant de se redresser et d’essuyer la sueur qui lui dégoulinait sur le visage. Andrej la fixait avec un air solennel.

— C’est la première fois que tu remontes sur un toit depuis l’accident de ton… maître d’apprentissage ?

— Oui, avoua Alexia.

Lorsqu’elle vit la pitié dans son regard, elle serra son marteau d’une main glissante, soudain agacée. Mais les mots de Van lui revinrent. Elle n’allait pas passer ses nerfs sur Andrej, il n’avait rien à voir avec ça. Elle prit une inspiration, puis tourna les talons pour descendre en direction de l’endroit où elle entendait les voix de Van et de Lo, tout en glissant son marteau dans sa ceinture d’outillage – mieux valait avoir les mains libres. Elle parvint presque à ne pas ralentir avant d’arriver au bord, mais ne put s’empêcher de s’accroupir, agrippée aux ardoises malgré la chaleur insupportable. C’était quand même très haut.

— Tu es assurée, lui rappela Andrej en tirant légèrement sur son harnais de fortune. Vas-y en premier, je tiendrai la corde pour que tu te manges pas la façade si jamais tu glisses.

— Génial, maugréa-t-elle avant de se mettre à quatre pattes, puis de se laisser basculer.

Elle sentit le vide sous elle et dut ravaler un cri de surprise ; mais ensuite, ses pieds heurtèrent les barreaux de l’échelle.

— Allez, je te tiens, fit Andrej en lui attrapant les poignets. Descend lentement…

Elle finit par se rétablir sur l’échelle sans encombre, mais avec l’impression d’avoir sauté dans le vide : la sueur lui dégoulinait dans le dos et sous les aisselles. Elle dut encore attendre le temps qu’Andrej défasse la corde de la cheminée pour lui permettre de descendre jusqu’en bas, et ses jambes tremblaient lorsqu’elle les posa enfin au sol.

Il ne fallut à Andrej que quelques secondes pour faire le même trajet. Ils le regardèrent tous les trois, envieux de sa grâce.

— J’hésitais à descendre en rappel par le rebord des fenêtres, mais je me suis dit que vous apprécieriez pas, fit-il avec un sourire narquois.

Lo lui flanqua un coup de poing fort satisfaisant sur le biceps. Alexia les laissa se chamailler et s’éloigna pour contempler leur œuvre : les deux bâches bleues recouvraient une bonne moitié du toit. Ils ne se prendraient pas une poutre pourrie sur la tête au premier orage, au moins.

Après ça, une interview avec une journaliste allait être d’une simplicité extrême.

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