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— Vous êtes sûrs que je peux y aller ?

— Mais oui. Ils sont bloqués là, ils ne peuvent pas nous dégager d’office, il faut qu’ils attendent d’avoir le juge. Les gendarmes sont déjà passés hier soir, ils reviendront pas avant cet après-midi ou demain à mon avis. De toute manière, on n’a pas besoin que tu sois là.

Alexia ramassa son sac à dos et passa les bretelles.

— Bon… mais vous m’appelez s’il se passe quoi que ce soit.

Lo et Andrej échangèrent un regard amusé qui lui fit comprendre qu’elle était en passe de se rendre ridicule, si ce n’était pas déjà fait. Elle leva les yeux au ciel et tourna les talons.

— Très bien, ça va, je m’en vais.

— Appelle-nous quand tu arriveras au portail, on viendra t’aider à l’ouvrir et à tout décharger, lança Van avant qu’elle ne sorte sur le perron.

Elle se contenta de lui faire signe, puis descendit rapidement pour se plonger dans les hautes herbes. À neuf heures, il commençait déjà à faire chaud ; le ciel était dégagé, et ça faisait du bien de sortir un peu, d’entendre les oiseaux gazouiller dans les arbres et de sentir le vent caresser son visage.

Il faisait plus frais à l’ombre des arbres. Il lui fallut presque cinq minutes avant d’arriver jusqu’au mur qui marquait la limite avec le bois domanial : le parc du château était vraiment grand. Et avec tout en friche comme ça, pas étonnant que les associations de défense de l’environnement se soient affolées en entendant parler de cette vente, ce devait être un vrai vivier pour la faune et la flore.

En tout cas, si elle en croyait le nombre de mouches qui lui tournaient autour et la joyeuse valse des moustiques à laquelle ils avaient droit toutes les nuits, on ne manquait pas de biodiversité par ici.

Alexia escalada le mur sans plus de difficultés que la dernière fois. Pour le retour en revanche, elle serait en camionnette et obligée de prendre la route – elle espérait seulement arriver jusqu’au portail sans attirer l’attention. Andrej et Lo lui avaient assuré que leur occupation de la maison incluait tout le terrain et que les gendarmes ne pouvaient pas l’empêcher de passer, mais ça la rendait tout de même nerveuse. Elle avait hésité à procéder plutôt de nuit, mais après tout, ils allaient médiatiser tout le projet : elle n’allait pas commencer à se comporter comme une voleuse. Et de toute manière, il fallait qu’elle prenne un bus, un train et un autre bus avant d’arriver à l’atelier. Y aller de nuit était simplement impossible sans véhicule.

Deux heures et demie plus tard, Alexia arriva enfin sur place et s’affala sur le vieux banc en pierre à côté de la porte avec un soupir de soulagement pour étirer un peu ses pieds endoloris.

L’atelier de Thibaud était une ancienne grange réaménagée, qui se trouvait à l’écart d’un bourg de campagne, à quelques mètres du corps de ferme proprement dit. Elle ne l’avait pas revu depuis près de deux ans maintenant, et cela lui fit un choc, mais elle s’y attendait et se reprit rapidement.

Elle avait fait la connaissance de Thibaud Martin lorsqu’elle était adolescente, pour un stage professionnel. C’était lui qui lui avait appris tout ce qu’elle savait sur la restauration du bâti ancien, lui qui l’avait poussée à faire des études dans ce domaine ; il avait été le père qu’elle n’avait jamais eu et cet atelier était comme l’épicentre de l’amour et de la peine qu’elle ressentait encore. L’odeur familière de la vieille pierre et du bois l’entourait. Elle avait cru qu’elle pourrait au moins garder cela, avoir au moins son atelier, pouvoir y travailler entourée de son souvenir…

Mais bien sûr, Antoine, le fils de Thibaud, en avait décidé autrement.

Deux enfants en bas âge jouaient avec un ballon dans l’herbe, sous le regard distrait d’un homme qui devait être leur père et qui était installé sur une table de jardin en plastique, devant un ordinateur. Il releva les yeux vers elle pour la troisième fois en quelques minutes, et Alexia se résolut à se lever et entrer dans l’atelier avant qu’il ne lui demande ce qu’elle faisait là. De toute manière, ça ne faisait que la déprimer de ressasser le passé ainsi.

La clé était toujours dissimulée au même endroit, mais elle découvrit le boîtier d’une alarme – quelque chose de nouveau. Elle fronça les sourcils, puis tenta à tout hasard plusieurs dates d’anniversaire de la famille de Thibaud jusqu’à obtenir le feu vert. C’était tout de même bizarre et lui inspirait peu confiance : mieux valait ne pas s’attarder. C’était bien du genre d’Antoine Martin de vouloir lui ôter absolument tout ce qui pouvait lui rester de son mentor.

Elle se mit en devoir de vérifier que la vieille camionnette démarrait bien avant de rassembler tout ce dont elle allait avoir besoin – tout ce qu’elle pouvait trouver ici, en tout cas, c’est-à-dire principalement de l’outillage. Pour les matières premières, il allait vraiment falloir qu’elle trouve une autre solution, réalisa-t-elle en se rendant à l’arrière de la grange : il y avait encore moins de planches et de poutres que dans son souvenir. Apparemment, la vente de l’entreprise familiale n’avait pas encore rapporté assez à ce vautour.

Elle faisait un dernier tour lorsque son téléphone se mit à vibrer dans sa poche – la sonnerie retentit brutalement dans le silence, la faisant sursauter.

— Séb ?

— Lex ! Alors, le squat ? Vous êtes toujours sur place ?

— Oui. Enfin pas moi.

— Hein ? Je croyais que tu devais y aller ?

— Oui, mais là je récupère du matos pour la restauration. Enfin j’essaie.

— Ah, génial. Dis, tu serais d’accord pour faire une interview ?

— Hein ? Avec qui ?

— Une journaliste d’un site d’infos écolo. Un gros, ils ont beaucoup de lecteurs. Ça fait deux jours que j’essaie de les avoir, ils viennent de me répondre et ils sont intéressés. Je m’occupe de l’angle écologie et préservation, mais le côté patrimoine leur plaît aussi, donc ils veulent quelqu’un qui puisse leur en parler.

— Ben… OK, pas de problème. C’est génial, Séb !

— Oui, c’est un premier pas. Ça reste du média spécialisé, mais pour un début ça frappe fort.

Alexia attrapa un ciseau à bois et le rangea dans la boîte à outils ouverte sur le plan de travail tout en réfléchissant. Elle espérait que Lo, Andrej et Van ne prendraient pas mal d’être éclipsés. Après tout, ce squat était leur idée, à la base.

Elle verrait en rentrant.

— Je t’envoie le numéro et le mail de la journaliste par SMS. Je te préviens, elle a l’air du style à savoir exactement ce qu’elle veut.

— OK. Merci, en tout cas.

— Merci à toi ! C’est génial ce que vous faites. Ce squat ça risque de bloquer un peu leur projet, on a plus de temps pour chercher des recours. On va mettre une pétition en ligne, je t’enverrai le lien.

— Super. C’était tout ?

— Ouais, je te laisse bosser, moi aussi faut que j’y retourne. Bon courage !

— Merci, pareil.

Après avoir reçu les coordonnées de la journaliste, elle lui écrivit un mail, puis envoya un SMS à Van pour le prévenir de la bonne nouvelle. En réponse, il lui envoya presque aussitôt une photo de lui, Andrej et Lo en train de lever leurs verres de camping en plastique ; ils avaient des assiettes sur les genoux et Alexia sentit son estomac gronder.

Plus vite elle aurait fini, plus vite elle pourrait repartir. Elle comptait faire un arrêt chez Mei pour prendre des nouvelles – avec un peu de chance, elle arriverait à temps pour sa pause de midi. Cette seule idée la poussa à se remettre au boulot.

Une heure et demie plus tard, elle se garait sur le parking gratuit et remontait la rue vers leur appartement – où elle eut la bonne surprise de trouver Mei à table.

— Alexia !

Sa colocataire lui sauta dessus pour l’embrasser, avant de l’entraîner à table et de lui servir aussitôt une portion de salade, qu’Alexia se mit à engloutir avec conviction.

— Alors, ce squat ?

— Alors ça se passe bien, pour l’instant. On a eu un premier contact hier.

— Premier contact ? C’est-à-dire ?

— Ah, pardon, je commence à prendre leurs tics de langage… une première confrontation. Avec l’avocat, en plus.

— L’avocat du châtelain ? Celui que tu avais vu à l’hôpital ?

— Exactement. Il n’a pas été ravi de me revoir.

— Tu m’étonnes.

— Hey ! s’indigna Alexia en pointant sa fourchette sur Mei. Tu es censée être de mon côté, dans cette histoire !

— Je le suis, je le suis, lui assura son amie en lui présentant ses paumes innocentes. Mais tu ne t’attendais quand même pas à ce qu’il te saute dans les bras…

— Évidemment que non.

— Et maintenant, du coup ?

— Maintenant on attend. Enfin, Lo et Andrej attendent, c’est eux qui ont tout pris à leur nom, donc c’est eux qui seront convoqués au tribunal si ça en arrive là. Et moi, j’essaie de faire ce que je peux pour réparer cette charpente avant que toute la baraque ne s’effondre.

— Elle est en si mauvais état que ça ?

— C’est pas terrible.

Une fois les assiettes nettoyées, elles débarrassèrent puis elles allèrent s’installer avec la corbeille de fruits sur le canapé.

— Mais je ne comprends pas, fit Mei autour d’une bouchée d’abricot. C’est quand même un château. Il ne devrait pas être protégé, ou quelque chose comme ça ?

— Tous les bâtiments anciens ne le sont pas, surtout les privés. Il faut que les propriétaires en aient fait la demande, et que le patrimoine ait accepté.

— Et il n’y a que les propriétaires qui peuvent faire cette demande ?

Alexia se figea, sa nectarine à deux doigts de la bouche.

— Non… Je ne sais pas. Peut-être pas, en fait… il faut que je me renseigne. Mei, c’est une idée géniale !

— Parce que je suis géniale, se rengorgea sa colocataire. Et sinon, toujours pas revu le châtelain ?

Sa grimace immédiate eut au moins le mérite de faire rire Mei.

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Lola Rhoswen
Posté le 30/03/2021
Arghhhh et le suivant, j'ai envie de lire la suite.
Comment vont ils s'en sortir?
Que va faire Charles ?
Et Alexia obtiendra t'elle tous le matos nécessaire à la restauration ?
Gwenifaere
Posté le 31/03/2021
Haha quelle rapidité de lecture ! Je poste deux chapitres tous les mardis et deux tous les samedis - rendez-vous samedi, du coup ;)
Lola Rhoswen
Posté le 31/03/2021
Merci
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