1740

Notes de l’auteur : Je vous souhaite la bienvenue dans cette grande aventure qu'est l'écriture de Saoirse Abyss Fowles. Il s'agit d'un roman que j'ai commencé à écrire il y a plus d''an maintenant, et j'y tiens beaucoup. C'est d'ailleurs pour cela que j'ai protégé ce texte juridiquement, en plus du copyright. J'espère sincèrement qu'un jour cette histoire se retrouvera sur les étagères d'une librairie. Après de nombreuses hésitations, j'ai décidé de vous partager mon travail, pour garder la motivation, pour avoir des conseils, mais aussi pour savoir si une telle histoire peut trouver son public. J'espère que vous apprécierez votre lecture!
Note: le prénom Saoirse, qui signifie "liberté" en gaélique irlandais, se prononce Sir-cha.

 

 

1740

 

« Rentre chez toi, gamine, l'histoire est finie. »

Mais Agnès ne bougea pas et attendit que la conteuse du port daigne lever les yeux de son filet. Comme de nombreux habitants avides de récits d'aventure, elle avait descendu les rues du Havre juste pour l'entendre.

Depuis plusieurs jours, cette femme racontait les légendes de la piraterie près d'un petit bateau de pêche qui mouillait dans la partie la plus éloignée des commerces et des entrepôts. Vu l'état du rafiot, cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas connu le grand large. Marchands, commerçants, marins et mendiants s'y rassemblaient pour écouter le son de sa voix cassée, munie d'un fort accent anglais. Barbe-Noire, Benjamin Hornigold, Charles Vane, Stede Bonnet... Elle relatait tout sincèrement, faisant fi des rumeurs qui circulaient à leurs sujets. Toujours, elle gardait les yeux baissés sur un nouveau filet à réparer, comme si elle tissait les mots au rythme des nœuds qu'elle nouait et dénouait.

Agnès se rendait au port tous les jours. Pour l'adolescente, le remous languissant des vagues, associé aux odeurs de sel, de poisson, d'épices et de victuailles l'apaisaient. L'agitation qui y régnait ne cessait jamais de stimuler son imagination. Bien souvent, elle laissait son esprit s'envoler vers la mer ou s'engouffrer dans la cale d'un navire marchand. Elle pensait alors à son grand frère, qui s'était engagé dans la marine quelque mois plus tôt. Si elle était née garçon, c'est probablement le destin qu'elle se serait choisi.

Ce jour-là, comme toujours, la jeune fille était passée devant trois grands bâtiments qui venaient tout juste d'accoster : La Fugueuse, l'un des navires marchand qui fournissait la France en sucre, en cacao et en café, L'Expédition, bâtiment négrier appartenant à la Compagnie des Indes, et L'Aurore-Boréal, navire qui faisait la traversée de l'Atlantique depuis le Canada pour le commerce des fourrures. D'autres embarcations moins importantes mouillaient dans le port, les cales remplies de poissons. Très vite, elle avait rejoint la foule qui s'était rassemblée pour écouter l'histoire du jour.

Tandis que la foule se dispersait, Agnès ne put se résoudre à s'en aller, même si la conteuse lui ordonnait.

« Je viens vous écouter tous les jours, vous savez, déclara-t-elle. Comme tous le monde, j'ai frissonné lorsque vous faisiez le récit des abordages du Queen Anne's Regenge. Comme tout le monde, je me suis émerveillée lorsque vous racontiez comment Charles Vane et ses hommes ont repêché le trésor espagnol, englouti sous les eaux du golfe de Floride. Jusqu'à présent, je n'avais entendu que des rumeurs, que des histoires décousus sur les pirates. Mais vous, ce n'est pas ce que vous faites. Vous les connaissiez tous, n'est-ce pas ? Alors qui êtes vous ? »

La conteuse leva la tête de son ouvrage. Quand son visage se laissa entrevoir sous son grand chapeau à plume, l'adolescente regretta tout de suite sa témérité. De nombreuses cicatrices le recouvraient, dont les plus importantes étaient celle qui épousait les contours de sa mâchoire, du côté gauche, et celle qui se dessinait au-dessus de son arcade droite. Jamais Agnès n'avait vu un visage aussi mutilé. Même les marins ne présentaient pas autant de cicatrices. Sa peau satinée semblait polie par le soleil et le vent, comme toutes personnes passant son temps dehors sans se protéger des intempéries. Cette femme devait avoir une quarantaine d'année environ. Agnès frémit quand ses yeux croisèrent ses prunelles bleues, emprunt de férocité. D'un seul regard, elle pouvait embarquer qui bon lui semblait dans les profondeurs des océans.

« Comment tu t'appelles ? demanda la balafrée.

— Agnès.

— Moi, c'est Saoirse. Saoirse « Abyss » Fowles.

— « Abyss » ?

— Les pirates ont souvent des surnoms.

— Donc vous êtes une pirate ?

— Je l'étais. »

De plus en plus intriguée, la jeune fille se rapprocha de l'ancienne pirate. Elle déplaça une caisse pour s'asseoir auprès d'elle. Saoirse Fowles la regarda faire sans broncher. Elle comprit qu'elle ne se débarrasserait pas de cette gamine si facilement. C'est drôle, cela lui rappelait quelqu'un. Elle ne fut donc pas étonnée d'entendre la requête de l'adolescente :

« S'il vous plaît, racontez-moi. »

La conteuse ricana. Elle considéra sa jeune auditrice, promenant son regard sur son jupon usé, son corset mal serré et sur les mèches de cheveux qui s'échappaient de son chignon.

« Tu n'es pas un peu jeune pour entendre mes histoires ?

— Croyez-moi, j'ai entendu des histoires encore plus épouvantables, sortis tout droit de la bouche des marins !

— Ça, je veux bien te croire ! s'esclaffa Saoirse. Et tu n'as rien d'autre à faire ? Où sont tes parents ? »

Agnès regarda ses pieds un court instant, embarrassée.

« Ma mère est couturière. Elle voudrait que j'apprenne le métier, mais moi je ne rêve que de la mer. Mon père n'est plus là, et mon frère est loin. Le port, c'est chez moi. »

La conteuse soupira. Elle considéra le filet qu'elle tenait toujours entre ses mains, pesant le pour et le contre de l'affaire.

« Bon très bien, finit-elle par céder. Tu veux entendre mon histoire ? Soit. Mais je te préviens, ça n'a rien à voir avec tout ce qu'on t'a raconté sur les pirates jusqu'à présent, y compris moi. Aussi, je ne suis ni ta mère, ni ta nourrice, ni le prêtre de ta paroisse, alors ne t'attends pas à ce que j'adapte mon histoire juste parce que tu es encore une gamine. L'expérience d'une vie, ça se transmet telle qu'elle est, et pas autrement, on est d'accord ? Très bien, alors commençons. »

Les mains de Saoirse commencèrent alors à dénouer les nœuds du filet qu'elle venait de réparer.

 

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Poppy Bernard
Posté le 01/05/2022
Hey !
Ça fait un moment que je lorgne ton histoire, et je suis ravie de pouvoir la commencer. Pour être honnête, j’ai été attirée par ce nom (Saoirse Abyss Fowles, ça claque!) et par ses origines gaéliques ; un de mes personnages tient le sien de Grace O’Malley (Gràinne si je ne me trompe pas?), et ce combo Irlande et Pirates m’a intriguée (d’ailleurs bravo pour ton résumé!)
Cette introduction est imagée et immersive, hyper efficace, j’adore ! Hâte de découvrir la suite, je m’y lance de ce pas :)
M. de Mont-Tombe
Posté le 02/05/2022
Bienvenue à toi ! Je suis ravie d'entendre que mon résumé t'as intrigué, parce que je n'ai pas beaucoup de retours dessus et je songeais donc à le changer. ^^ Les origines irlandaises de Saoirse ne sont que très peu évoquées, mais j'espère que tu y trouveras ton compte quand même (mais je rêve d'écrire une histoire avec une dimension celtique, mais je n'ai pas encore trouvé l'angle d'attaque!). Bonne lecture !
Henri Astora
Posté le 13/03/2022
Je mentirais si je disais qu'il ne s'agit pas d'un commentaire pour me permettre de mettre en forme les chapitres de la manière qui me convient. Derrière cette intention égoïste j'ai tout de même été attiré par les idées et les intentions, qui se confirment avec ce qui est écrit. J'espère ne pas paraître impoli.
Etienne Ycart
Posté le 03/03/2022
Le gratin des bahamas
l'age d'or des pirates
on dirait du Stevenson!
je vais adorer cette histoire
tout ce qui me plait est là
le nouveau monde
l'aventure....et l'histoire surtout
M. de Mont-Tombe
Posté le 04/03/2022
Ravie que ça te plaise ! J'aime beaucoup Stevenson, moi aussi. Mais en terme de documentation, je m'appuie sur "L'Histoire des plus fameux pirates" de Defoe pour tout ce qui va toucher le domaine de la société des pirates. Un très grand texte ! Merci pour ta lecture. :)
Etienne Ycart
Posté le 04/03/2022
Defoe,
j'étais il y à peu sur la bio de selkirk
il à eu une chance folle
ce jour ou il demanda d'être débarqué

pour revenir au texte de D Defoe
je ne le connaissait pas...
le livre parait super
j'ai un bouquin chez moi
pirates et corsaires des fréres poivre D'arvor
ils ne parlent pas des pirates des bahamas

moi mes favoris
c'est surcouf, Jean bart
et Jean Lafitte
et bien sûr Jack sparrow !
Etienne Ycart
Posté le 04/03/2022
mais
l'aventure...le vent salé...les voyages...l'histoire
j'adore !
elliascott
Posté le 02/03/2022
Hello, le thème m'intéresse et t'es super douée pour les descriptions, ça fait voyager. Je vais surement lire la suite, et je te verrais bien dans une histoire de quête avec des recherches à faire, de l'angoisse aussi et des belles descriptions envoutante. Continue à écrire, un jour, je pense que tu pourras être publié (je l'espère). A toi de trouver le juste milieu entre peur, belle description qui font rêver et histoires un peu moins jolies parsemées d'actions et de quêtes !
M. de Mont-Tombe
Posté le 02/03/2022
Salut ! Merci pour tes encouragements, ça me fait très plaisir. J'ai hâte, moi aussi, de découvrir où me mènera cette histoire.
elliascott
Posté le 02/03/2022
t'es partie sans plan?
M. de Mont-Tombe
Posté le 03/03/2022
Pas vraiment. Je connais la fin, je connais les grandes étapes: l'histoire est constituée de 5 à 6 parties à peu près. Là, j'ai le plan pour deux parties, autrement dit tout le premier tome. Je fais mes plans par étape, autrement dit sur 5 à 10 chapitres, puis je fais le plan des prochains chapitres quand j'ai fini la rédaction des précédents. J'ai tendance à abandonner quand je fais des plans trop détaillés du début à la fin, donc je fais au fur et à mesure. Et puis ça me permet de remettre en cause mes chapitres en permanence et de m'auto-critiquer sur la structure de l'histoire. Bien sûr, ça implique que mon premier jet sera plus volumineux que le résultat final (en relecture, j'ai tendance à supprimer des chapitres plus qu'à en rajouter), mais ça me permet d'avoir une vraie réflexion sur l'efficacité narrative. Ainsi, rédaction et relecture se font par étape: je n'attends pas que mon premier jet soit fini pour remettre en cause ce que j'ai écrit. Donc quand je ferai vraiment une grande relecture de l'ensemble, ce sera moins laborieux.
elliascott
Posté le 03/03/2022
Je fais à peu près pareil, les deux premières parties en plan vague. Je commence ma rédaction et je corrige chapitre par chapitre du premier jet à la relecture finale (ou parfois, deux chapitres à la suite). Comme ça j'avance surement, ça doit être horrible d'avoir un premier jet de 500 pages ! Le plan vague permet d'avoir une structure avec la possibilité d'ajuster. Quand j'ai pas envie d'écrire, je reprend quelques chapitres d'après et je retravaille plus en détail le plan.
Du coup, j'aime bien ta méthode !
JeannieC.
Posté le 26/02/2022
Hello Nora !
Je suis passionnée de récits historiques et la piraterie est un thème bien cool. Je suis donc intriguée par ton histoire, alors m voilà =)
Et je dois dire que je ne suis pas déçue ! C'est bien écrit, prenant et immersif dès les première lignes. J'adore ce genre d'ambiance des bas-fonds, des ports, où on croise le peuple, les mendiants, des balafrés et toutes sortes de marginaux aux histoires extraordinaires.
Très touchante aussi, l'image des ces filets à réparer, un peu comme un texte peut être un tissu avec des trous, et une histoire un genre de filet à raccommoder aussi par la parole. Bref un bon incipit, et c'est une bonne idée, que celle de cette ancienne pirate qui va raconter son récit.
Je repasserai donc rapidement lire la suite =D
Au plaisir !
M. de Mont-Tombe
Posté le 27/02/2022
Salut à toi ! Et merci de me lire. Ce n'est pas toujours évident d'écrire un incipit, mais je dois dire que je suis assez fière de celui-ci, même s'il m'a fallu m'y prendre à deux fois!
Bien vu pour le filet! Il s'agit effectivement d'une reprise d'un motif littéraire connu: celui du tissage de l'histoire. C'est dans l'Odyssée qu'il apparaît notamment, quand Pénélope dénoue les fils de son métier à tisser pour rester à travailler dessus pour ne pas faire face aux prétendants. C'est sa manière d'attendre Ulysse, perdu en mer. Les chercheurs en Lettres ont alors supposé que c'était une métaphore de l'histoire d'Ulysse qui se tisse. Hâte de connaître ton avis sur la suite !
maanu
Posté le 23/02/2022
Salut :)
Très bonne entrée en matière, qui donne très envie de lire la suite ! (En plus j’adore les histoires de pirates )
L’histoire racontée par un personnage à un autre, ça apporte beaucoup de dynamisme, d’autant plus que Saoirse est très intrigante (d’ailleurs, merci d’avoir précisé la prononciation, parce que je n’y étais pas du tout...)
J’ai juste relevé deux-trois coquilles en passant: tu as oublié un s à « quelqueS mois plus tôt », au sujet du frère parti en mer, et tu as mis « tous le monde » au lieu de « tout le monde », au moment où Agnès commence à parler à Saoirse

Je vais lire la suite de ce pas! ;)
M. de Mont-Tombe
Posté le 23/02/2022
Salut ! Contente que ça te plaise. Je n'avais jamais tenté ce genre de situation d'énonciation avant, et je ne pense pas réussir à la tenir jusqu'au bout, surtout au niveau de l'oralité, mais je ferais tout pour que cela reste le coeur de mon histoire. :) Merci pour ta lecture et à bientôt !
sifriane
Posté le 14/02/2022
Bonjour,
Ton histoire a l'air très intéressante. Une femme pirate, balafrée en plus, ça promet de belles aventures.
Petit coquille repérée: tous à la place de tout vers le début.
Hâte de connaître les histoires de Saoirse (j'étais allé voir la prononciation de ce prénom trop intriguant après avoir vu l'actrice Saoirse Ronan)
A bientôt :)
M. de Mont-Tombe
Posté le 14/02/2022
Salut ! J'ai choisi le nom de Saoirse grâce à cette actrice, justement. ^^ Au tout début, Saoirse Fowles ressemblait un peu à la vraie Saoirse, mais plus son histoire avançait, plus elle a acquis le physique qu'elle a à présent dans ce texte. Le physique de Saoirse est aussi un support de l'histoire, où ses expériences ont marqué son corps et sa peau à vie. Merci pour la coquille (je crains, malheureusement, qu'il y en aie encore d'autres dans les chapitres à venir... mais promis je fais ce que je peux pour m'améliorer!) et surtout, merci de me lire ! J'espère que la suite continuera de te captiver.
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