17 - La Cour

Par Elodie

Comme l’avait présagé Séraphin, les Hautes Autorités ne tardèrent pas à exiger une rencontre avec Lily. A peine était-elle sortie de l’hôpital qu’un aéroplane l’attendait devant son logement.

Séraphin avait fait son possible pour la garder hospitalisée quelques jours afin de se consacrer à la restauration de son armure argentée mais les efforts fournis par Lily n’avaient abouti à rien de probant. Tout au plus était-elle capable, au prix d’une concentration extrême qui l’empêchait d’écouter même les propos de son interlocuteur, de se fermer comme une huître. Ainsi, elle pouvait ne plus rien ressentir que son propre vécu mais ce dernier se révélait si pesant qu’elle le fuyait systématiquement et se retrouvait à nouveau noyée dans un tourbillon de ressentis, pensées, rêves, angoisses, désirs qui lui donnait la nausée.

Bien que les visites fussent bannies, elle ne pouvait échapper aux émois des Guérisseurs et Nettoyeurs qui circulaient dans sa chambre, sans compter le volcan qui bouillonnait sous l’apparence lisse et juvénile de Séraphin.

Si ce dernier essayait bien de l’aider, il était convaincu sans le lui avoir dit – mais cela revenait au même ! – qu’elle devait tout d’abord oser faire face à ses propres émotions avant de penser reprendre le contrôle de son armure argentée. Lily l’avait bien compris, pourtant elle n’en avait pas la force. Depuis son hospitalisation, une boule noire et velue grandissait en elle, dans son thorax, entre son cœur et ses poumons. Quand elle y pensait, la boule devenait encore plus oppressante et tout son être lui criait de la faire taire. Fatiguée, Lily lui préférait finalement l’assaut des petites voix. De plus en plus apathique, elle se retrouvait ainsi spectatrice de son propre corps, réceptacle débordé par les marées émotionnelles de ses vis-à-vis. A plusieurs reprises, elle s’évanouissait, accablée par la surcharge. Pendant ces quelques minutes d’inconscience, elle jouissait au bonheur de ne plus rien ressentir. Elle savait que la solution ne se trouvait pas dans cette fuite intérieure mais elle choisissait néanmoins la noyade dans les affres de ses visiteurs plutôt que le tête-à-tête suffoquant avec son insoutenable boule.

Son seul réconfort résidait dans le fait que, dans toute cette confusion, elle ne faisait rien vivre d’accablant aux autres. En même temps que son armure argentée, Lily avait perdu le contrôle du versant émetteur de ses phénomènes – comme s’était décidé à en parler Séraphin. Si on adhérait à sa théorie, rien de surprenant, au fond. Ses phénomènes n’avaient aucune raison de s’activer alors qu’elle n’ouvrait aucun accès à ses émotions, étant donné leur lien indissociable. Mais tout cela sous-entendait que Lily fût finalement aussi prédisposée. D’un genre encore inconnu. Inconnu alors qu’elle avait une mémoire transgénérationnelle et qu’elle partageait ces caractéristiques avec toutes ses ancêtres féminins. Inconcevable ! Ou alors le tabou le plus monstrueux depuis la Grande Réforme

Comme pour ses émotions, Lily préférait laisser toutes ces supputations à distance. Elle se sentait si lasse et découragée. Elle était au plus mal, aucun doute sur la question. Sur ces entrefaites, qu’adviendrait-il de sa recherche, de l’avenir de ses jeunes patients, du futur de tous les enfants prédisposés qui rêveraient d’un autre métier que celui déterminé par l’Algorithme ? Retour à la case départ. Lily l’avait compris. Accepté même. Depuis, plus rien n’avait d’importance. Même la fougue de Séraphin ne suffisait plus à l’animer.

Résigné, ce dernier avait finalement accepté de la laisser rentrer chez elle mais exigea sa présence, ainsi que celle de Lucien, lors de son audition devant les Hautes Autorités. Bien qu’ils ne s’affectionnaient guère – Lily avait pu en mesurer l’ampleur lors de la dernière visite de son chef – Séraphin semblait convaincu de son effet sédatant sur elle. Cette dernière devait bien admettre qu’il y avait du vrai là-dedans mais doutait de la disponibilité de Lucien. Modifier son agenda de ministre à la dernière minute et sur ordre de Séraphin, de surcroît, était illusoire. Car, bien sûr, les Hautes Autorités n’avaient pas pour habitude de prévenir ses invités à l’avance lorsqu’elles les convoquaient pour une session extraordinaire. Et la situation dont elle était somme toute l’instigatrice n’avait rien d’ordinaire…

Avant d’autoriser sa sortie, Séraphin lui avait également demandé de ne pas contacter Sam, lui répétant qu’il se portait à merveille. Lily avait toutefois envoyé Sagesse lui rendre visite et ce ne fût que quand il lui roucoula gaiment à l’oreille qu’elle obtempéra. Elle ne comprenait pas pourquoi elle ne pouvait pas prendre des nouvelles de son ami mais ne pouvait plus supporter son lit d’hôpital. Si bien qu’elle avait accepté de revêtir son costume de bonne élève. Elle devait bien ça à Sam. Le laisser en paix. Après tout, lui-même ne s’était pas non plus enquis de son sort. Son amitié n’avait peut-être pas la même valeur à ses yeux. Ou alors il obéissait lui-aussi à des ordres insensés.

- Arrête de te torturer, Lily !

Alors qu’ils avaient franchi la porte de l’hôpital, son mentor s’était planté devant elle, stoppant ainsi le cours tortueux de ses pensées. Elle lui avait souri pour le rassurer. Elle avait même osé un brin d’humour :

- Je rêve ou tu me grondes maintenant ?!

L’aéroplane arrivant, Séraphin l’avait prise par les épaules avec cette poigne étonnamment ferme qu’elle lui avait découverte et lancé ses dernières recommandations.

- Rentre directement chez toi et envoie-moi un air-mail dès que tu es convoquée par les Hautes Autorités. En attendant, concentre-toi sur ton armure argentée. Elle n’est pas foutue mais bien là, cachée au fond de toi. Tu la retrouveras quand tu accepteras qui tu es, que tu n’es pas banale mais que tu as aussi tes limites, que tu es forte mais que tout ne dépend pas de toi, que tu ne peux pas protéger tout le monde mais que tout le monde ne demande pas à l’être non plus.

Lily avait détourné les yeux. Elle savait qu’il y croyait. Pourquoi ne partageait-elle pas la foi que Séraphin lui portait ? Pourquoi croyait-elle toujours plus en l’autre qu’en elle-même ? Pourquoi continuait-elle à se sentir si vulnérable ?

- Regarde-moi Lily ! Tu vas y arriver, il te faut juste du temps, avait-il conclu avant de la laisser grimper l'échelle de l'aéroplane.

Or, du temps, elle n’en avait plus.

Alors qu’elle arrivait à quelques mètres de chez elle, un autre aéroplane l’attendait. Marquant une pause, Lily prit le temps d’observer l'engin posté en bas de son immeuble. Comme Séraphin lui avait proposé, elle se concentra sur ce qu’elle percevait grâce à ses cinq sens afin de mettre son sixième sens au second plan. Après quelques minutes, elle se sentait aussi calme qu’elle aurait pu l’être et reprit son chemin d’un pas qu’elle voulait tranquille.

- Bien le bonjour, l’accosta d’une voix monocorde le Chef de cabine, le regard fixe au-dessus de Lily, les bras droits le long du corps et le dos bien dressé dans son veston en queue de pie. Je suis le Chef de cabine de l’aéroplane privé des Hautes Autorités. Je suis chargé de vous mener à la Cour où ses éminents membres vous attendent. Ravi de vous transplaner par ce beau temps, désirez-vous un… Mam’selle la gazelle ?!? dérapa la litanie bien rodée.

- Vraiment, est-ce un bon jour Auguste ? répondit Lily, plus acerbe que prévu, reconnaissant aussitôt son interlocuteur dans son nouveau rôle et dernier déguisement.

Devant sa mine contrite, elle poursuivit avec un sourire forcé :

- Mais également ravie que ce soit vous qui me transplaniez… Malgré votre étonnement et votre air si sérieux, votre sens de l’hospitalité me remonte un peu le moral !

- Ho ! Très bien… Ou pas ! Bon ! Montez Mam’selle la gazelle, montez. Nous sommes pressés comme des oranges. Le temps tourne et je ne voudrais pas que nous rencontrions une complication compliquant ma mission de plus en plus compliquée.

Avec une pointe d’amusement bienvenue, Lily s’installa précautionneusement dans l’aéroplane qui tanguait déjà sous la force des vents qui se levaient. Une fois l’aéroplane en marche, Auguste vint s’assoir à ses côtés.

- Mam’selle la gazelle. Qu’avez-vous fait d’infaisable ? J’ai pris l’habitude de mener des citoyens à la Cour depuis trois mois que j’occupe ce poste et ça ne présage rarement de très bons augures.

- Avez-vous eu l’occasion de rencontrer Sam, s’enquit immédiatement Lily. C’est mon ami, il est très grand et plutôt bien bâti, les cheveux…

- Ho oui, bien bâti, on peut le dire ! Il faisait chanceler l’aéroplane au moindre haussement de sourcil !

Auguste éclata d’un rire franc qui revigora Lily avant de poursuivre :

- Un sacré bonhomme, le Sam… Et avec de l’humour, ça oui !

Bon ! S’il avait fait preuve d’humour, il devait s’en être plutôt bien sorti. « Ou c’est justement tout le contraire, s’angoissa-t-elle tout-à-coup : rire pour tenir la peur à distance, ça serait tout-à-fait son style… » STOP ! Elle ne devait pas s’aventurer sur ce terrain-là, pas maintenant, pas juste avant de rencontrer les Hautes Autorités. Se focalisant à nouveau sur la joie de vivre d’Auguste, elle le questionna sur son emploi actuel qu’elle jugeait insolite pour un personnage si haut en couleurs. Alors qu’il lui décrivait avec passion toutes les rencontres incroyables que lui permettait cette fonction, l’aéroplane s’immobilisa. Dans un sursaut, Auguste se redressa et reboutonna sa redingote toute froissée par le voyage.

- Je parle, je parle et j’oublie que nous sommes arrivés à point !

Serrant chaleureusement la main de Lily, il poursuivit en chuchotant :

- Je vous souhaite courage Mams’elle la gazelle et je croise les pouces pour que tout se passe bien pour vous, je vous trouve très attachante.

Ce petit encouragement réchauffa le cœur de Lily. Pour un instant, tout du moins. Car elle était arrivée. Elle allait devoir rendre des comptes aux Hautes Autorités elles-mêmes. En levant les yeux, elle découvrit l’entrée de la Cour au bout du sentier qui grimpait de la station d’aéroplane au sommet d’une petite butte verdoyante.

« Ça a l’air si inoffensif depuis ici » se fit-elle la réflexion. Et elle descendit l’échelle de l’aéroplane.

Avec chaque pas qui la rapprochait de l’inévitable, Lily prenait conscience de la solitude dans laquelle elle se sentait. Prise au dépourvu devant son appartement, elle n’avait pas pu envoyer d’air-mail à Séraphin, ni tenter de contacter Lucien. Elle ignorait où vivait Sam, son seul véritable ami pour ainsi dire. Et même s’il avait su, serait-il venu ? Quant à sa famille… Mieux valait ne pas y penser en ce moment. Même Sagesse, qui n’aimait pas emprunter les aéroplanes, ne l’avait pas encore rejointe.

Lily se sentait si seule qu’elle en regrettait presque les interpellations de ses collègues ou les bavardages futiles de la petite dinde de la cafétaria. Toute cette histoire lui semblait être il y a des siècles de cela.

Arrivée devant le propylée, Lily se mit à penser à ses patients. Abel et Eulalie bien sûr mais aussi Jonas assigné à la fonction de Contrôleur des locomoteurs à crémaillère malgré son mal des transports. Ou encore Sabine qui s'était vu refuser la formation de Guérisseur en raison d'absence de prédispositions requises. Jacky qui ne vivait que pour la musique mais ne pourrait jamais en faire son métier, non par manque de talent mais car son avenir l'appelait – pour reprendre la formulation des Hautes Autorités – vers la communication. Suzanne qui ne deviendrait probablement pas Masseur. Nicolas dont son intelligence l'emporterait assurément sur sa passion des vaches. Et tous les autres pour qui elle s’était battue ces derniers mois. Qui prendrait soin de leur destin une fois qu’elle aurait franchi cette porte ?

- Veuillez entrer, vous êtes attendue dans les Combles.

Lily suivit les indications de la Sentinelle postée devant les grilles en fer forgé. C’était la première fois qu’elle s’introduisait dans la Cour. En cherchant dans sa mémoire, elle retrouva les plans pour s’orienter dans cet hypogée.

Accessible depuis le sommet d’une colline, la Cour ne pouvait pas plus mal porter son nom. Afin de s’isoler de toutes les sollicitations extérieures, les Hautes Autorités avaient renfermé leurs locaux en souterrain. La Cour n’avait donc pour ainsi dire pas le moindre interstice à ciel ouvert. Passé l’entrée grandiloquente, une tortille pavée s’infiltrait au sein de la butte avant d’ouvrir sur une antichambre dont le seul apport de clarté provenait d’un puits de lumière opaque. Ce vestibule poussiéreux ouvrait sur de nombreux péristyles, gravés de symboles artistiques complexes à l’effigie des différents éléments naturels.

Lily écarquilla les yeux, réalisant se trouver face aux bureaux des membres fondateurs des Hautes Autorités. Depuis les originels aux actuels, plus de dix générations de personnalités notables. Les plus récents de leurs occupants étaient encore symboliquement nommés ainsi mais uniquement un seul des authentiques fondateurs de la société issue de la Grande Réforme avait survécu durant les centaines d’années qui avaient suivi son instauration. Il en était devenu le souverain et occupait encore à ce jour ces locaux, bien que plus ponctuellement. Lily prit un instant pour analyser les gravures.

Depuis 450 ans, chaque occupant aménageait à sa guise son espace de travail (« pour faire honneur à cette sacro-sainte intégration des singularités dont se vantait la Noble Cause » s’agaça Lily) mais ne pouvait migrer hors de cette excavation (« finalement bien superficielle cette pseudo liberté individuelle ! ») ni changer l’architecture de la lourde cloison de pierre qui le séparait du reste du monde (« le comble de l’ironie, non ?! »)

Les portes qui s’érigeaient sous les yeux critiques de Lily restaient néanmoins l’incarnation d’une page révolutionnaire de l’Histoire, fondamentalement constitutive de leur société actuelle. Impossible de ne pas s'y attarder au moins quelques minutes.

Sur la première porte, Lily reconnut aisément la symbolique des Terriens. A l’intérieur d’un carré épais et dépouillé, un arbre majestueux recouvrait l’ensemble de la porte. Le tronc et les branchages occupaient le tiers supérieur alors que d’interminables racines entremêlées remplissaient les deux tiers inférieurs de la poterne. Cet agencement singulier rappela à Lily l’importance que donnait tout Terrien à l’ancrage, à l’introspection et aux règles. Et si elle était elle-même un Terrien finalement ? Ses particularités pouvaient être un agencement singulier de ce type de prédispositions. « Non, balaya-t-elle, je ne dispose absolument pas de leurs compétences intellectuelles ! Sans ma mémoire, je n’ai rien de remarquable… Et puis, la seule plante qui survit chez moi c'est un cactus... c’est tout bonnement impossible ! »

Haussant les épaules, elle se dirigea vers la porte adjacente où elle découvrit une multitude de ronds, chacun de taille et de composition dissemblables à son voisin, allant du minuscule anneau lisse à l’immense globe rempli d’arabesques. Passant son doigt sur les différentes textures, Lily s’étonna de ne retrouver aucune répétition malgré l’infinité de cercles gravés sur cette porte. Elle constata également que sa base était garnie avec une plus forte densité. Au-dessus, plus les ronds étaient élevés, plus ils étaient espacés, donnant l’illusion d’une farandole de bulles s’échappant d’un bon bain chaud. Aucun doute, il s’agissait là du siège des Souffleurs.

Lily ne savait pas si elle était en train d’aggraver son cas en vagabondant de porte en porte plutôt que de se diriger directement où elle était attendue mais une force irrésistible l’attirait vers ces cloisons sculptées. Ambivalente, elle se dirigea malgré tout vers la porte suivante… qui la fit reculer de surprise. Sacrés Flambeurs ! Frapper fort avant d’être frappé, telle était leur devise. La montée d’adrénaline que lui avait provoquée la vision déconcertante de cette porte lui avait remis les pendules à l’heure. « Allez, j’y vais ! » s’encouragea-t-elle.

Détachant son regard des parois, elle se concentra sur le cœur de l’antichambre. Au sol était gravée une rosace dont les courbes aboutissaient toutes, en son centre, vers un escalier en colimaçon qui descendait dans les profondeurs de la terre. Comme pour oublier l’abysse qu’il desservait, chacune des marches était illuminée par une illusion de fenêtre donnant sur un ciel à la Magritte. Lily vouait une admiration toute particulière pour cet artiste d’avant la Grande Réforme. Pourtant, à cet instant, le charme n’opérait pas. Au fur et à mesure qu’elle descendait les marches, elle sentait monter en elle une peur incontrôlable.

Au premier palier, son cœur fit un bond dans sa poitrine lorsqu’elle lut, en lettres dorées sur un fond de velours émeraude, Les Combles. En regardant par-dessus la rambarde, le vertige la prit quand elle constata qu’elle se situait effectivement au niveau le plus élevé d’une bonne cinquantaine de paliers, tous reliés par l’escalier en spirale sur lequel elle se trouvait. Sans plus les analyser pour ne pas succomber à son malaise, Lily nota que les illusions entre les marches évoluaient selon les niveaux pour dépeindre à tour de rôle des scènes champêtres, flamboyantes et sous-marines.

A nouveau face à la porte, elle ordonna à ses mains d’arrêter de trembler, ravala la boule velue au fond de ses tripes et empoigna le bouton de la porte.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez