17- Atmosphère pesante

Notes de l’auteur : Coucou. Le récit avance délicatement mais sûrement. ^^

Ce matin, je me poste devant un rayon de la bibliothèque où Gauthier range des livres. Ses lèvres sont entrouvertes, ses gestes minutieux et son regard attentif. Il est si concentré qu’il ne sent pas ma présence, ni mon ombre qui le recouvre. On dirait même qu’il est absent.

Tiens ? Qu’est-ce qu’il a ? Il s’est passé un truc ?

- Salut, voisin ! Comment tu vas ?

Il sursaute, recule d’un pas, me percute, renverse sa tête et plante ses yeux dans les miens. Je suis emporté par leur puissance. Pourquoi porte-t-il deux si belles perles ? Est-ce pour me déstabiliser ? Que signifient-elles pour mon cœur qui s’agite comme un fou ? Ça devient éprouvant de le regarder.

- Oh ! Léonys… Je vais bien et toi ?

Il se décale sur le côté, me sourit d’une façon que je n’apprécie pas. Il manque de sincérité.

- Tranquillement… Il s’est passé quelque chose ? Tu as l’air bizarre.

- Hein ? Heu… rien.

Il s’agite, détourne son regard du mieux et part le poser sur Anabelle. Sans que je puisse tenter une nouvelle approche, il me frôle le bras de sa main trapue et me lance, pressé :

- Excuse-moi, je n’ai pas le temps-là. On se retrouve ce soir dans le jardin.

Aussitôt dit, il s’élance vers la femme qui parait à côté de la plaque. On dirait qu’elle ne sait pas pourquoi elle se trouve là. Suspect ! Je ne me vexe pas bien que ça me dérange qu’il m’ait mis ce vent. Mis à part mon grand-père, Marc et Cathy, personne ne me met de vent.

Frustrant…

Gauthier s’approche d’Anabelle, pose une main chaleureuse sur son coude, puis la fait asseoir. Il semble lui porter toute l’attention du monde, lui parler gentiment. Une douceur infinie irradie dans ses yeux verts. Arg !!! Ça m’énerve.

Je me préoccupe trop de lui. Il faut que j’arrête, c’est n’importe quoi ! Y a quoi chez lui qui me rend fou et con comme ça ? Si ça se trouve sa pote ne va pas bien et je me prends une crise de jalousie tout seul.

J’abandonne l’idée de bavarder avec lui pendant ma pause et m’installe à une table avec un bouquin pris au hasard. Les pages se laissent tourner sans se plaindre du fait que je ne leur prête aucune attention. Mon intérêt est vissé à Gauthier, qui est adossé au comptoir et qui parle avec Anabelle…

Est-ce que c’est son type de femmes ? Il les aime grande, avec des lunettes et des lèvres fines. Pas mon genre !

- Si tu continues à le mater comme ça, on va finir par croire que tu as le béguin pour lui.

Je reconnais la voix de Cathy derrière mon dos. Elle glisse ses deux mains sur ma tête et ébouriffe mes cheveux.

- Et si c’était le cas ? murmure-je.

- Bah, ça voudrait dire que ma copine Mary-Eldigue devra me donner dix euros.

- De quoi ? Tu as parié avec ta pote que j’en pinçais pour Gauthier.

- Entre autres ! J’ai fait ça. Mais ce que tu dois te demander, c’est pourquoi le pari existe.

Elle étire ses lèvres dans un sourire surfait, à la limite du saugrenue.

- Redevenons sérieux une seconde, l’ami, continue-t-elle. C’est marqué sur ton visage que ce vieux gars te plaît !

- Vieux ?

- Il a trente piges, non ?

Démoralisante, cette fille.

- Et si tu te trompais ? lui fais-je remarquer.

- Peut-être, mais je pense que Marck te connaît mieux que tu ne te connais toi-même. Donc, je préfère croire que tu kiffe monsieur que voilà, là-bas, plutôt que tu te sois pris d’une étrange fascination. Allez ! Ne sois pas grincheux, t’es amoureux voilà tout.

- Je ne suis pas amoureux, je suis attiré… Enfin, peut-être que ce n’est juste que de la curiosité.

- Tu t’es vu dans un miroir quand tu le regardes ?

- Ce serait un peu compliquer… Et je t’avoue que je n’ai pas essayé.

- Eh bien tu devrais. C’est plutôt drôle, me raille-t-elle.

Elle farfouille dans son sac. J’imagine qu’elle va en sortir un miroir de poche, mais non. Elle tire son ordinateur portable à la protection bleu indigo et l’ouvre. Elle étend une serviette en papier griffonnée de phrases illisibles sur la table, pose ses yeux sur l’écran. Dans l’ombre d’un instant, plus rien n’existe autour d’elle. Cathy observe la feuille, les phrases qui y sont inscrites. Comment arrive-t-elle à se relire ?

Elle déchiffre chaque mot et aussitôt, ses doigts s’activent sur le clavier. J’entends la douce musique d’une autrice en herbe qui passe le plus clair de son temps libre à pianoter sur son instrument en quête de trouver le mot juste. Celui qui irait se lover dans un paragraphe plein de rimes et d’onirisme.

Nombreuses ont été les fois où j’ai voulu écrire, ne serait-ce qu’une nouvelle, mais j’ai remarqué bien vite que je n’avais pas le talent de Cathy pour transporter les émotions. En revanche, j’ai un don particulier pour prédire si un texte trouvera un éditeur ou non. Dans mon loisir de bêta-lecture, j’en ai lu des récits, des bons qui donnaient envie de poursuivre, des catastrophiques où je me demandais comment on pouvait faire une structure de texte si bancal. En général, lorsque je dévorais une histoire et, que lors de l’analyse, je pointais le potentiel de celle-ci, poussant l’auteur à l’envoyer à une maison d’éditions, quelques mois plus tard l’écrivain m’annonçait que son œuvre était sous contrat éditorial. Irrévocablement, je me sentais heureux pour lui ou pour elle, et ça intensifié mon envie d’en faire mon métier. Dénicher des perles !

Cathy, elle, a ce pouvoir de m’émouvoir. Je sais que si un jour elle se décide à m’écouter et à envoyer son texte, alors elle aura toutes les chances de le voir dans les mains de lecteurs. Mais bon, pour elle ce n’est rien de plus qu’un besoin pour évacuer le trop-plein d’imagination qui flottent dans son esprit.

Ainsi je me demande comment s’opère la répartition des ingrédients qui nous compose, nous humains ? Pourquoi y a-t-il des personnes avec trop de ceci et d’autre avec pas assez de cela ?

Je hausse les épaules. Me voilà en train de philosopher tout seul.

Je repose mon attention sur Gauthier, tout en écoutant les touches claquer sous les doigts de mon amie. Le son s’actionne comme pour ne jamais se terminer.

Le regard sur le bibliothécaire, j’observe sa main qui ne cesse de s’élancer vers l’épaule d’Anabelle. Tous les deux se sourient aimablement. Se pourrait-il qu’ils entretiennent une sorte de relation ?

Arg !!! Si c’est le cas, je n’ai aucune chance contre cette femme !

De quoi ? Qu’est-ce que je viens de penser ? Aucune chance ?

- Tu recommences, Nisy. Si tes yeux étaient deux gueules béantes, tu l’aurais déjà avalé.

Cathy attrape à nouveau mon attention. Sa longue main maintient son menton, ses yeux curieux se foutent de moi et son insistance m’avouer que j’ai peut-être plus qu’une attirance pour Gauthier. Se pourrait-il que je… ?

Non !!! C’est impensable.

- Dis, tu es sûr que tu ne serais pas un peu tombé amoureux de lui ?

Alors juste un peu

Sans déconner ! C’est vraiment le cas ? À quoi je ressemble quand je suis amoureux ? Ça fait comment dans mon cœur, sous ma peau ?

Oh, bordel ! Je suis amoureux… Est-ce bien cela ? J’ai peur de me tromper…

- C’est quoi cette tête ? poursuit Cathy. On dirait que tu as appris la pire des nouvelles ! Wahoo, Nysi ! Parfois, je me demande ce qu’il ne tourne pas rond chez toi.

- Oui, moi aussi…

Alors, c’est l’amour qui me fait me sentir con, curieux, enflammé lorsque je pose mon regard sur Gauthier. L’amour…

Je le répète une bonne centaine de fois, pour bien le saisir.

- Et je fais quoi maintenant ? dis-je tout haut.

- Eh bien, tu peux le draguer, le séduire, lui avouer… Faut-il encore qu’il accepte qu’une gueule d’ange comme toi se soit épris de lui.

Je me tourne vers elle.

- Pourquoi ne pourrait-il pas l’accepter ?

- Léonys, bien que je sois quelqu’un de tolérant, Gauthier est trisomique. Ça se voit.

- Mais ça ne se ressent pas.

- Peut-être. Mais à mon sens, il prendra ton amour pour une mauvais blague.

Ce n’est pas faux. Connaissant les pensées profondes de Gauthier sur lui-même, je me laisse convaincre que la route vers lui ne sera pas simple. Je ne peux pas me confesser à ce mec comme je le veux. D’ailleurs, est-ce que je le désire ? Ai-je envie de lui parler de ce cœur qui s’ouvre en deux, alors qu’il parle à cette femme ?

Wahoo ! Je n’en reviens pas ! Moi qui pensais que je ne tomberais plus amoureux. C’était quand la dernière fois ? Au collège, non ? Un peu, avant que je ne mute pour la première fois et que je fasse flipper tout le monde chez moi. Je vois encore la tête de mes parents. Surtout celle de mon père qui a fini dans les pommes. Plutôt surprenant ! Ma mère avait attrapé son portable, pendant que je me débâtais avec mes ailes. À ce moment, j’étais bien sûr de rêver, mais ce n’était pas le cas, loin de là. Juste le début du cauchemar. Le mois suivant, j’étais en route pour rejoindre mon grand-père, et deux mois plus tard, j’intégrai un lycée à Toulon. Depuis, mes parents m’envoient des lettres, m’appellent. Ils passent quelques jours pendant leurs vacances, mais en soi, ils me regardent avec un voile d’effroi dans les yeux. Papy m’avait dit que maman riait de lui lorsqu’il parlait de ses mutations. Elle n’y croyait pas… Maintenant, elle ne pouvait que l’admettre.

Enfin ! Quelle importance. Moi qui me suis fait rejeter par mes parents, moi, le gueule d’ange, qui n’a pas sentis quelqu’un s’intéresser à mon âme depuis des années, que dois-je espérer de cette amour qui nait sous ma peau, au fond de mon cœur ? Si cela est bien de l’amour.

- Tu boudes ? demande Cathy sur un ton inquiet.

- Non… Je réfléchis. Tu as raison, même si je suis sincère avec lui, il prendrait mes sentiments pour une blague de mauvais goût.

- Ne sois pas si pessimiste.

- Je ne le suis pas…

- Tu complexes !

- Èvidemment.

- Tu es beau. Tu n’y peux rien.

- Ce n’est pas juste.

- Tu sais le nombre de personne qui t’envie.

- Eh bien ces personnes sont idiotes !

Je sens une moue boudeuse s’inscrire sur mon visage.

- Tu n’imagines pas comme ça peut-être handicapant d’avoir cette gueule, lui confis-je. Ok, y a des gens qui souffrent de leur laideur, mais bordel, être beaux n’apportent pas plus de joie. On me look à longueur de journée. Je ne peux même pas me crotter le nez sans que dix paires de yeux me fixent. Sans déconner, je le vis plus mal que bien.

- Tu as le droit de t’en plaindre. Ce n’est pas moi qui te ferais la leçon.

- Mah, au moins, je peux poser un mot sur ce que je ressens maintenant. Je suis amoureux.

- De qui ? s’intéresse une voix derrière nous.

Grand-père ? Qu’est-ce qui fiche ici ?

Je me tourne, Cathy imite mon mouvement.

- Papy ?

- Coucou mon poussin !

- Ah ! Non… Pas de poussin ici. 

Cathy pouffe d’un rire tout en saluant mon grand-père.

- Bonjour, monsieur, comment allez-vous ? Votre dos vous fait moins souffrir ?

- Oh ! Quelle bonne petite, je vais mieux, petit bourgeon. Le baume que tu m’as conseillé marche du feu de Dieu.

- Papy, arrête de donner des surnoms ridicules aux gens.

- Bha pourquoi pas ? Moi, j’aime bien petit bourgeon, lance Cathy en riant.

Ah ! Celle-là est aussi irrécupérable que son Marck.

Je hausse les sourcils faussement navrés et demande à grand-père :

- Tu fais quoi ici ?

- Je suis venu chercher des films à regarder. J’ai invité Darius et Mohémad pour une soirée cinéma-maison.

- Ah ! Ok. Tu as pris lesquelles ?

- Oh, des vieux en noir et blanc…

Il me les tend, j’analyse les couvertures. Un film de guerre, un que je ne connais pas, un avec Louis de Funès, et … Oh !

- Tu as finalement décidé à le regarder ?

- Oui, tu me dis souvent que c’est un bon film. Je me suis dit : « Pourquoi pas ».

- C’est lequel ? s’intéresse Cathy. Un Tim Burton ?

Elle connaît mes goûts.

- Edward aux mains d’argents.

-Ah ! J’en étais sûr. Marck l’adore, aussi.

- Marck, répète grand-père d’un air malicieux.

Il donne un coup léger et amical sur l’épaule de Cathy, puis se penche.

- On va finir par les marier ces deux-là.

- Vous le pensez aussi ! rie-t-elle.

- Je le pense, mais on dirait que mon poussin est amoureux de quelqu’un d’autre. Est-ce que papy a le droit de savoir ? demande-t-il en pointant son visage.

Pire qu’un gamin !

- Non ! C’est mon secret.

- Bah ! Pourquoi petit bourgeon est au courant et pas ton Papy chéri ?

- Parce que Cathy l’a deviné.

- Ok. Bien. Alors je le devinerais aussi, décide-t-il.

- Paris tenu ! lancé-je.

Il me sourit, me donne une tape dans le dos et s’éloigne de. Il nous dit en revoir comme s’il allait prendre son envol.

Ah ! Papy…

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_HP_
Posté le 20/05/2020
Hello !!

Oh, j'adore ce papy !! "Petit bourgeon" xD Je l'imaginais tellement le dire XD
Hihi, jalousie, jalousie... C'est cool qu'il admette, j'ai hâte de voir comment Léonys va l'assumer et en convaincre Gauthier !!!

• “Ce serait un peu compliquer… Et je t’avoue que je n’ai pas essayé” → compliqué
• “comment on pouvait faire une structure de texte si bancal” → bancale
• “pour évacuer le trop-plein d’imagination qui flottent dans son esprit” → flotte
• “son insistance m’avouer que j’ai peut-être plus qu’une attirance” → m'avoue
• “son portable, pendant que je me débâtais avec mes ailes” → débattais
• “le gueule d’ange, qui n’a pas sentis quelqu’un s’intéresser à mon âme depuis des années, que dois-je espérer de cette amour qui nait” → la gueule d'ange / senti / cet amour
• "comme ça peut-être handicapant d’avoir cette gueule, lui confis-je" → peut être / confié-je
• "mais bordel, être beaux n’apportent pas plus de joie" → être beau n'apporte
• "Je hausse les sourcils faussement navrés et demande à grand-père" → sourcils, faussement navré, et demande
• "Ah ! Ok. Tu as pris lesquelles ?" → lesquels
• "Vous le pensez aussi ! rie-t-elle." → rit-elle
• "une tape dans le dos et s’éloigne de. Il nous dit en revoir" → "s'éloigne de" ? "S'éloigne de nous", ou "s'éloigne" ^^ / au revoir
UnePasseMiroir
Posté le 19/05/2020
Coucou ! Juste génial ce chapitre ! Le titre ne va tellement pas avec l'ambiance, moi qui oscillait entre le mode mdr et le mode "mais c'est trop mignooooon !!!"

Rhalàlà c'est tellement satisfaisant de voir Léonys galérer et crever de jalousie dans son coin XD heureusement que Cathy est là tiens ! Bon, maintenant il suppose qu'il est amoureux, il admet, très bien... alors comment il va assumer maintenant ?! telle est la question XD
Et l'intervention du papy à la fin, je l'aime trop lui x) et pas mal la référence à Edward aux mains d'argent (bon la seule fois ou j'ai vu ce film j'étais gosse et il m'a traumatisée mais bref ^^), j'aime bien comme les oeuvres qui les entourent font écho à leur situation ou a des thématiques que tu abordes ! Là clairement ça va pas être de la tarte de convaincre Gauthier que oui, son amour tant espéré est enfin là XD et j'ai vraiment hâte de voir ça !!!

Bref bravo pour ce chapitre, comme d'habitude ! Bisous !
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