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Charles eut l’impression que tout se mettait brutalement à tourner autour de lui. Il se laissa retomber sur le transat qu’il avait abandonné à l’arrivée de Marc et nota machinalement que sa canette de thé glacé gisait à présent à ses pieds. Une flaque de thé s’étalait par terre, mais il n’en sentait pas l’odeur à cause de la fumée du barbecue.

— C’est quoi cette blague ? gronda Pierre.

Il laissa tomber sa pince sur le gril dans un fracas métallique qui fit sursauter Charles et lui permit de reprendre un semblant de contact avec la réalité. Des squatteurs. À la Fresny. Encore cette urbexeuse.

Est-ce qu’il n’aurait donc jamais la paix ?

Il se leva et s’avança vers le portail, décidé à se rendre sur place pour se débarrasser du problème d’une manière ou d’une autre ; mais Marc lui attrapa le bras, et même Pierre s’interposa en secouant la tête.

— Non, toi, tu n’y vas pas. On va faire ça dans les règles, sinon on ne s’en sortira jamais, crois-moi. Des activistes comme ça, j’en ai déjà vu. Ils connaissent les lois par cœur, ils ont les médias de leur côté, c’est une vraie plaie. Si tu y vas maintenant, tu vas t’attirer des problèmes, c’est tout.

— Mais je…

— Pierre a raison, ajouta Marc. On va faire quelques recherches. J’appelle des collègues pour voir ce que je peux trouver, d’accord ?

— Et moi j’envoie une patrouille sur place. On va voir comment ils réagissent face à un ou deux uniformes. En fait, je vais…

— Tu n’y vas pas non plus ! lança Marc en le pointant du doigt.

Pierre sembla se dégonfler comme un ballon et soupira.

— Non, d’accord. Pas ce soir.

— Papa ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Léa était apparue de nulle part, un ballon en plastique vert serré contre elle. Pierre s’accroupit aussitôt pour lui ébouriffer les cheveux, ce qui la fit glousser.

— Rien, ma puce. Des trucs d’adultes ennuyeux. Tiens, regarde, ton parrain a un cadeau pour toi, ajouta-t-il en la poussant en direction de Charles.

Ce dernier manqua paniquer lorsqu’il se retrouva aussi soudainement face à ces grands yeux qui le fixaient d’un air indéchiffrable ; mais il s’obligea à cesser de guetter ce que disait Marc au téléphone pour se pencher et sortir le paquet cadeau du sac.

— Tiens, Léa. J’espère que ça te fera plaisir.

— C’est pour quoi ?

— Juste… Juste comme ça, parce que ça me fait plaisir de te voir.

— Oh.

Elle fronça les sourcils, l’air peu convaincue, mais consentit tout de même à prendre son paquet d’une main, tenant toujours son ballon de l’autre. Elle tenta de maintenir les deux en équilibre pendant quelques instants, puis le contourna pour aller poser le ballon sur une chaise, avant de s’asseoir par terre pour s’attaquer au papier cadeau. Charles releva les yeux vers Marc, mais il s’était éloigné ; il s’obligea alors à regarder sa filleule, qui sortait du papier déchiré une boîte contenant une sorte de peluche. C’était un ours d’un violet criard. Elle le regarda un instant, puis le posa et se releva pour reprendre son ballon.

— Merci, dit-elle poliment, avant de partir en courant à l’intérieur de la maison.

— Quel succès, ironisa Charles en ramassant les débris de papier glacé.

— Des fois elle est pire qu’un chat avec les trucs qu’on lui offre, fit Pierre en haussant les épaules. Te vexe pas. Tiens, tu surveilles les brochettes ? Je vais voir qui est de permanence ce week-end.

— Pas de problème.

La soirée se poursuivit de manière étrange. Ils prirent le repas dehors, avec le transat de bébé du petit Ani derrière la porte-fenêtre entrouverte du salon, et Léa qui gigotait sur sa chaise haute et passait son temps à essayer d’en descendre pour aller voir son petit frère – en tout cas, c’est ce qu’elle prétextait. Pendant ce temps, la conversation tournait entièrement autour du château et des subtilités de la loi concernant les squatteurs, qui était apparemment un domaine complexe.

— Comment ça, on ne peut pas juste les virer ? s’offusqua Fatima lorsqu’ils lui apprirent ce qu’il se passait.

— C’est compliqué, répondit Marc. Mmh, cette salade est délicieuse… En fait, la loi protège dans une certaine mesure les occupants d’un lieu, tant qu’ils peuvent prouver qu’ils l’occupent depuis un certain temps, pour éviter les expulsions arbitraires.

— Mais c’est Charles le propriétaire, il a bien des papiers pour le prouver, non ?

— Oui, mais ces gens ne revendiquent pas la propriété, seulement le fait qu’ils vivent sur place. Et face à eux, on a besoin d’une décision de justice pour les expulser.

— Mer… Flûte, fit Fatima avec un regard en coin pour sa fille, qui semblait trop occupée à trier les poivrons dans un coin de son assiette pour relever. Et ça va prendre du temps ?

— Je ne sais pas. Il y a des chances, oui. Ce genre de cas, ce n’est pas exactement la priorité des tribunaux, surtout quand il ne s’agit pas d’une résidence principale.

Pierre passa une brochette de poulet à Charles, qui la posa à côté de celle qui se trouvait déjà dans son assiette ; puis, devant le regard appuyé de son ami, il soupira et se mit en devoir de manger malgré son manque d’appétit.

— Et vous, vous ne pouvez rien faire alors ? relança Fatima en pointant sa fourchette vers Pierre, qui leva les mains.

— On peut les enquiquiner, et crois-moi, on va le faire. Mais on ne peut pas simplement les mettre dehors. En plus ils ont l’air bien au courant, et s’ils filment…

— Et s’ils décident de saccager le château ?

— Ça dépend des circonstances. Si on a des indices apparents d’un délit en cours, on peut entrer, mais le château est trop loin de la route…

Charles mordit dans un oignon. Son premier réflexe aurait été de dire qu’il s’en moquait. Cela faisait un moment qu’il essayait de se débarrasser de ce maudit château, et il en était parfois arrivé au point de se demander s’il ne ferait pas aussi bien d’aller y mettre le feu ; il s’était seulement retenu parce qu’il ne voulait pas faire flamber toute la forêt avec.

En toute logique, l’idée que des gens squattent le château et puissent abîmer quoi que ce soit à l’intérieur aurait dû le laisser froid ; et pourtant, il avait du mal à retenir sa colère. La simple idée d’imaginer des gens dans ces pièces, dans le bureau de son père, en train peut-être de toucher au piano de sa mère… Il serra les dents à s’en faire grincer l’émail.

— On va trouver un moyen. Il va falloir faire une déposition officielle, on peut faire ça dès ce soir, Pierre ? reprit Marc.

— Ouais, aucun problème. On ira au poste après le repas. Et les acheteurs ?

— Je m’en occupe, mais ils n’étaient pas ravis. Ils ont peur que les médias s’emparent de l’histoire. Il faudra surveiller ça. En temps normal, ça pourrait jouer en notre faveur de faire venir des journaux, les gens n’aiment pas les squatteurs ; mais vu les circonstances…

— Pas de journalistes, trancha Charles d’un ton rendu agressif par la seule idée de se retrouver à nouveau confronté aux médias.

— Ça va aller, Charles, lui dit Fatima.

Il releva les yeux vers son visage souriant. Pierre et Marc le regardaient également, Pierre les sourcils froncés, l’air prêt à partir dégager les squatteurs manu militari, Marc concentré, sans doute en train de réfléchir à toutes les implications légales. Entre Pierre et Fatima, Léa s’était arrêtée de gigoter et le fixait ; puis elle lui sourit soudain, à sa grande surprise, et lui tendit sa cuillère en plastique, qu’il attrapa en travers de la table lorsqu’il devint évident que c’était bien à lui qu’elle voulait la donner.

— Merci, finit-il par articuler à défaut de savoir comment réagir.

— Maintenant tu souris, asséna Léa, très sérieuse.

Lui obéir ne fut pas difficile, surtout lorsque toute la tablée éclata de rire autour de lui ; même Léa se joignit à l’hilarité générale d’une voix aiguë. Il serra la cuillère poisseuse, et réalisa pour la première fois depuis longtemps qu’il avait peut-être plus de chance que ce qu’il pensait.

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