16. Une route épineuse

Par Mart

Will était transi. L’hiver venait seulement de se terminer, et il n’avait rien emmené dans sa fuite. Il s’était promis de veiller pour guetter l’approche d’autres fugitifs ou d’envahisseurs, mais dès qu’il s’était assis sous le saule pleureur qui surplombait la colline, il s’était assoupi.

Par chance ou malchance, personne ne l’avait trouvé. Alors qu’il se dégourdissait les membres, il se demanda ce qu’il allait bien pouvoir faire. Il n’était jamais sorti de Cornude. Il eut un regard pour la bourgade en contrebas. Il n’en restait pas grand-chose. Il y avait de l’activité dans les rues. Impossible à cette distance de distinguer précisément quoi que ce soit. Peu lui importait. Il ne retournerait pas dans cet endroit maudit. Il n’y avait plus rien pour lui là-bas.

Mais où aller alors ? Il ne connaissait rien du monde. Cependant, avec les Ombres au sud, le nord semblait le seul choix logique. Il finirait bien par tomber sur un village.

Il envisagea un moment de descendre jusqu’à la route, mais décida contre cette idée. Il serait plus en sécurité sur le côté. Il glissa un dernier regard sur les cendres de son passé, ferma les yeux sur le joyeux scintillement du lac sous le soleil matinal, et se mit en route. Il laissait derrière lui tout ce qu’il avait jamais connu. Parti en fumée dont le nuage noir planait encore devant les montagnes, attendant que le vent la disperse.

Il se mit en route pour sa nouvelle vie avec pour seuls bagages un apprentissage incomplet et des souvenirs.

*****

– Nous arrivons déjà trop tard ! cria un soldat.

Yvan, à la tête des forces armées dépêchées pour renforcer la frontière au sud, venait d’apercevoir le nuage noir au sortir de la forêt. L’ordre de Ricardo l’avait sauvé de l’ennui de la cour. Peut-être pas seulement de cela d’ailleurs. Certains nobles, si on pouvait nommer ainsi des Sarquiau, ne voyaient pas d’un très bon œil que l’héritier Picaglie courtise leur princesse.

Il aurait voulu partir plus tôt. Pas pour son propre confort, mais parce qu’il était convaincu que la menace était réelle. Mais ils avaient dû rassembler les troupes, préparer les provisions… Les éclaireurs n’étaient partis qu’un jour en avance. Ils avaient échoué. L’administration avait pris trop de temps. La politique avait prévalu sur la vie de citoyens. Peu importait aux nobles, ce n’étaient pas leurs sujets qui étaient en danger. Ils ne percevaient pas d’impôts de cette bourgade au pied des montagnes.

Yvan serra les dents. Il avait pensé ainsi aussi, avant la campagne contre les isliens. Les horreurs qu’il avait pu voir là-bas lui avaient cependant ouvert les yeux, et aujourd’hui, ce n’étaient pas de petites pertes économiques qu’il pleurait, mais la vie d’innocents humains.

Mais peut-être pouvait-il encore porter secours à certains d’entre eux. Il y aurait sûrement des survivants. Il devait y en avoir.

– Doublez le pas ! Nous allons rejoindre les éclaireurs au plus vite.

Il avait hésité. Il aurait voulu dépêcher des secouristes au-devant de la troupe, mais il ne pouvait pas le faire avant d’avoir le rapport de ses éclaireurs. Pas avant d’être sûr qu’il ne s’agissait que d’un raid et pas d’une invasion. Il ne pouvait pas risquer la vie de ses hommes, même dans l’espoir de secourir quelques vies. Parfois il détestait son rôle de meneur : tout ce qu’il avait envie de faire, c’était galoper à bride abattue vers le lieu sinistré.

Il n’arrivait pas à détacher les yeux des grosses volutes noires alors qu’il avançait. C’était un bien noir présage qu’elles annonçaient.

*****

Will avançait d’un pas de moins en moins assuré. Cornude était déjà loin derrière lui, et il n’avait pas encore rencontré l’ombre d’un village. Il pourrait en trouver un, caché juste derrière le prochain dos de colline, ou alors le village pouvait se trouver un kilomètre à l’ouest, et il ne le trouverait jamais.

Il regardait avec dépit les premières floraisons, son estomac dans les talons, les chevilles griffées par les ronces. Rien de comestible ne poussait dans les environs à cette saison. Il aurait dû suivre la route. Ou alors la rivière. Tous deux menaient toujours à un village. Là, à part des collines dénudées, et au loin l’orée d’une forêt, il ne voyait rien.

Devrait-il aller vers l’ouest pour essayer de trouver la route ? Vers l’est en espérant déboucher sur le cours d’eau ? Ou alors rebrousser chemin pour être sûr de ne pas les louper ? Pour la première fois dans sa vie, Will était complètement perdu et indécis. Il n’avait jamais connu que la ville. Maintenant qu’il se retrouvait en pleine nature, il n’avait plus aucun repère. Aucun petit raccourci miracle, aucun tour malin pour échapper au danger. Le danger n’était pas très menaçant, tout ensoleillées qu’étaient les collines touffues, mais bien présent. Omniprésent même. L’inconnu l’entourait, et il n’était pas armé pour l’affronter, il s’en rendait bien compte maintenant.

Une étincelle de colère s’alluma dans son esprit. Quoi, baisser les bras après une demi-journée de marche ? Se laisser aller au désespoir parce qu’il était perdu ? Après tout ce qu’il avait traversé ?

Will s’accroupit, tira sur ses chaussettes et resserra ses lacets. Il se releva, puis, le regard droit devant lui, il reprit la route. Il survivrait. Mieux que ça : il survivrait, et un jour, il se vengerait de tous les torts qu’on lui avait faits. Il vengerait la mort de Kat.

***

Will était à bout de forces. La gorge sèche, du plomb dans ses jambes et un trou à la place de l’estomac, il ne tenait plus que par pure force de volonté. La lumière déclinait, et malgré sa fatigue, un sentiment d’urgence l’animait. S’il passait encore une nuit dehors sans rien à se mettre sous la dent, il n’aurait pas la force de se relever le lendemain. Il n’osait déjà pas faire de pause maintenant.

Tout à coup, il crut entendre quelque chose. Il tendit l’oreille. Rien. Rien d’autre que le bruit de ses pas et le bruissement des buissons qu’il frôlait. Il s’immobilisa pour mieux se concentrer. Là ! Une voix ! D’autres suivirent. Bientôt, il distingua le clapotement familier de sabots sur un sol durci. Des cavaliers venaient vers lui, la route était proche !

Ils auraient sûrement avec eux de quoi se sustenter, peut-être même une couverture supplémentaire. Il fallait qu’il aille jusqu’à eux. L’idée qu’il pouvait s’agir de bandits l’effleura, mais à part sa dague et ses habits, il n’avait rien dont ils pouvaient le dépouiller. Et même des hors-la-loi pouvaient se montrer charitables ; n’en était-il pas la preuve ?

*****

Les trois éclaireurs échangeaient silencieusement alors qu’ils avançaient sur le chemin poussiéreux. Ils ne tarderaient pas à établir leur camp, ils devaient juste gravir une dernière colline avant pour voir d’éventuelles torches arriver. La perspective d’une nouvelle nuit sans feu, à se relayer pour monter la garde, ne les réjouissait pas, mais ils ne prendraient aucun risque après le nuage noir qui s’était offert à leur vision toute la journée.

La conversation tarit brusquement lorsque l’un d’eux leva la main. Il ne dit rien. Plus vigilants encore, et avec le sentiment désagréable d’être observés, les cavaliers continuèrent leur chemin.

Soudain, comme sortie de nulle part, une ombre déboula sur la route devant eux. Les chevaux s’immobilisèrent, deux épées furent dégainées, et la corde d’un arc tendue.

Lorsque la surprise retomba, les trois hommes se relâchèrent un peu. La silhouette était seule et petite. Un enfant à peine entré dans l’adolescence. Lorsqu’il s’avança vers eux d’un pas peu assuré, ils abaissèrent leurs armes. Il s’approcha encore avant de s’adresser à eux.

– De l’eau, s’il vous plaît.

Sa voix était rauque et il avait un accent bizarre. Il n’y avait cependant pas à s’y méprendre : il s’agissait d’un rescapé du saccage qui avait produit le nuage noir. Les éclaireurs eurent soudain honte : d’abord qu’un enfant dans un tel état avait pu les surprendre, et ensuite parce qu’ils ne s’étaient toujours pas dépêchés à son aide.

L’un d’eux démonta. Il sortit sa gourde de la sacoche de selle et alla jusqu’au gamin pour la lui offrir. Will l’accepta et la porta directement à ses lèvres pour boire goulûment. Il se mit aussitôt à cracher et tousser.

– Holà, doucement, petit gars. Tu as tout ton temps. Tout va bien, tu es en sécurité maintenant.

Will foudroya l’homme du regard lorsqu’il voulut lui tapoter le dos. Ce dernier suspendit son geste, mal à l’aise. Il s’adressa à ses compagnons, brisant le silence qui s’était installé alors que Will reportait la gourde à sa bouche.

– Continuez sans moi. Je vais ramener le petit au commandant, il voudra sûrement lui parler.

Les autres acquiescèrent. Ils n’enviaient pas à leur compagnon les quelques heures de route supplémentaires qu’il venait de volontairement prendre sur lui.

– Allez, viens, mon garçon. Je t’emmène quelque part où il y aura un bon repas chaud.

Le ton infantilisant de l’homme ne lui plaisait pas. Will n’hésita cependant pas, les gargouillements de son estomac avaient décidé pour lui aux mots « repas chaud ». Il avança pour se placer à côté du cheval auprès duquel l’attendait l’éclaireur, et leva les bras. L’autre le souleva pour l’installer sur la selle avant de monter derrière lui.

C’était la première fois que Will se trouvait sur une monture, mais la bête n’avait pas bougé d’un pouce lorsqu’il était arrivé sur son dos, et il trouva vite son équilibre. La hauteur n’avait rien à voir avec celle des toits sur lesquels il s’était balancé, mais elle avait quelque chose d’impressionnant. Lorsque le cheval se mit en branle, Will voulut réajuster son équilibre, mais entre la large selle et l’homme dans son dos, il n’avait nulle part où aller. Rassuré, il se relâcha.

***

Le petit s’était rapidement endormi. De toute évidence, il était à bout de forces. Sa première réaction aux mouvements de sa jument montrait bien qu’il n’avait aucune expérience de cavalier. Et pourtant, le voilà penché contre lui, un homme dont il se méfiait, ronflant légèrement en selle.

Qu’avait vu et vécu ce garçon ? Son regard dur l’avait troublé plus qu’il ne voudrait bien admettre. Ce n’était pas le regard d’un gamin, mais celui d’un homme qui a connu l’adversité et l’horreur, et qui y a survécu. Ces considérations l’attristaient. Son visage était si doux dans son sommeil. Quel avenir pouvait bien attendre être si jeune et déjà si seul ?

Le commandant était un homme bon. Il lui trouverait sûrement une place. Peut-être comme garçon d’écurie à Picaglie. Ou bien… Il regarda encore sa figure paisible. Il n’était pas souvent à la maison, sa femme serait sûrement contente d’avoir quelqu’un de qui s’occuper… Il se promit de parler au commandant et sourit.

******

Will émergea lentement du sommeil. On lui secouait doucement l’épaule.

– Mmmh, encore un peu, Kat, marmonna-t-il en se retournant dans le lit.

Les secousses se firent plus insistantes.

– Allons, debout, mon garçon !

Le sommeil lui échappa brusquement. Ce n’était pas la voix de Kat ni son propre lit. Où était-il, qui lui parlait ? Sa main se glissa sous l’oreiller, sans trouver la dague qu’il y gardait habituellement. Il ouvrit les yeux et se redressa brusquement, prêt à se défendre.

– Calme-toi, mon grand, tout va bien. Personne ne te veut de mal ici.

Will regarda autour de lui en se frottant les yeux. Il se retrouvait sur un lit de camp, dans une sorte de grande tente. Un rideau obstruait en partie sa vision, l’empêchant de saisir tous les détails. Un seul homme se trouvait près de lui. Il avait plissé ses traits sévères en un sourire bienveillant. L’expression semblait bizarre sur sa figure, sans pour autant sembler fausse. De taille moyenne, fin… Rapide, se dit Will. Personne d’autre ne se trouvait dans la pièce. Alors celui qui l’avait réveillé ne pouvait être que la même personne qui se tenait respectueusement à quelques mètres de lui. Il devrait attendre que cet homme ne le surveille plus pour s’échapper.

– Qu’est-ce que vous me voulez ? Où est ma dague ?

Yvan fut surpris. D’abord par le vouvoiement de la part de celui qu’il voyait comme un gamin des rues, et ensuite par le ton incisif de celui-ci. Il s’attendait à trouver un enfant perdu et abattu, un pleurnicheur. Il n’en était rien.

La dague retomba sur la couverture avec un bruit étouffé. Le gamin s’en saisit sans se précipiter, sans lâcher des yeux celui qui venait de la lancer avec nonchalance.

– J’ai quelques questions à te poser. Accepterais-tu d’y répondre…

L’intonation tombante indiquait clairement qu’il attendait du garçon qu’il termine sa phrase en lui donnant son nom.

– Peut-être pourriez-vous commencer par répondre aux miennes…

Yvan sourit. Le petit n’avait pas tort, il se montrait un bien piètre hôte.

– Yvan, premier-né du seigneur Revon de Picaglie, commandant des forces armées qui se dirigent en ce moment vers le sud pour en sécuriser les frontières.

– Vous arrivez trop tard.

Il l’avait dit d’un ton calme, mais sous la disparition de la hargne dont il faisait preuve auparavant, se cachait un monde de tristesse. Yvan eut du mal à supporter son regard.

– Peut-être pas pour d’autres villages. Me raconterais-tu ton histoire…

– Will. Mon histoire n’a pas d’importance. Par contre, je peux vous raconter tout ce que vous devez savoir sur ceux qui ont attaqué… la ville. À part pourquoi ils l’ont fait. Voilà bien une chose qui me dépasse.

Yvan n’insista pas. Il n’avait pas besoin du nom du lieu ni de l’histoire du garçon. La localisation et les détails de l’attaque lui suffiraient amplement, c’était déjà plus qu’il n’espérait. Alors il écouta Will. Attentivement. C’est que le garçon avait le sens du détail. Sans états d’âme, il reconstruisit dans l’ordre chronologique comment devait s’être déroulée l’attaque. Cela n’avait rien d’affabulations d’enfant. Ce Will était fin observateur, et sa reconstruction semblait pertinente.

– Tu dis qu’ils ont commencé par éliminer les miliciens. N’y avait-il pas de sentinelle ?

– Aucune qui prenne son rôle au sérieux, non. Et surtout, aucune qui ne regarde encore vers les montagnes.

Yvan hocha la tête et le laissa reprendre son récit. Lorsqu’il eut fini, il posa une autre question dont il redoutait la réponse.

– Sais-tu s’il y a eu d’autres survivants ?

Will réfléchit un instant. Il avait failli répondre qu’il n’y en avait pas, mais il ne pouvait en être sûr.

– Je n’ai vu personne fuir dans le même sens que moi, et le lendemain, personne n’était occupé à éteindre les feux… S’il y en a, alors peu.

Yvan acquiesça silencieusement. Le discernement et le sérieux de cet enfant à peine entré dans l’adolescence l’impressionnaient. Ce garçon avait du potentiel. Et déjà un lourd passé.

– S’il y en a, nous les retrouverons.

Ce fut au tour de Will de hocher la tête sans répondre directement. Ni même répondre tout court. Le silence s’installa. Une aide de camp vint demander à Yvan quand il voudrait qu’on démonte le pavillon. Il répondit qu’il n’en avait plus que pour un instant.

Lorsqu’Yvan se retourna, Will n’était plus là. Un pan de toile s’agita dans le vent. Le commandant se précipita vers la nouvelle ouverture et regarda de part et d’autre. Le garçon avait disparu.

Dommage. Il en aurait bien fait son écuyer.

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