16 - Parler

Par Seja

Elisa observe le soldat en face d’elle. Elle attend qu’il dise quelque chose. Il n’a pas l’air pressé. Il fait durer le plaisir. Connard.

Ca fait deux jours qu’ils ont séparé leur groupe. Elle n’a pas revu Mathilde depuis, elle n’a aucune idée de ce qui lui est arrivé. Eux, ils les ont emmenés pour les faire parler. Elle essaie de ne pas trop bouger, elle sent encore la douleur lui crisper les muscles.

Le pire, c’est qu’elle se dit qu’elle a eu de la chance. De la chance parce que certains ont été emmenés au milieu de la nuit. De la chance parce que par la fenêtre, ils ont entendu les supplications, puis les coups de feu. Beaucoup de chance.

—  Et si on parlait de votre nièce ? demande le soldat et Elisa se crispe un peu plus.

Il sort une photo de son dossier, la glisse vers elle. Dessus, c’est Charlotte. Elle fixe l’objectif, elle a l’air terrifiée. Elisa ne peut pas retenir un mouvement.

—  Eh bien ?

—  Elle est en sécurité, poursuit le militaire.

Elisa fronce les sourcils. Est-ce qu’il a décidé de se la jouer gentil pour la faire parler ?

—  Tout va bien se passer pour elle. Il n’a pas fallu longtemps pour lui faire entendre raison. Elle est intelligente.

Elisa ne répond pas. Elle ne sait pas trop ce qu’elle pourrait dire à ça. Elle ne le sait pas parce qu’au fond d’elle, elle est soulagée que la gamine soit toujours en vie. A supposer qu’il dise la vérité. Mais là, elle décide de le croire.

—  Où elle est ?

—  Pas ici.

Son ton n’a pas changé et pourtant Elisa sent la terreur lui parcourir l’échine.

—  Elle a été placée dans un centre avec d’autres adolescents.

Elisa ne dit plus rien, mais le soldat n’a pas besoin d’elle pour continuer.

—  Je voulais savoir une chose, dit-il. Comment vous avez pu croire que ça lui serait bénéfique de la prendre avec vous ? De la cacher ? De l’obliger à fuir ? Comment…

Il récupère la photo, la remet dans le dossier.

—  Comment vous avez pu croire que la place d’une adolescente était avec un groupe terroriste ? L’idée, c’était quoi ? De lui laver le cerveau et de l’envoyer dans la foule avec une ceinture d’explosifs ?

Elisa a la gorge serrée, elle ne veut pas entendre ce qu’il a à dire. Mais elle n’a pas le choix.

Il la fixe de longues secondes et elle voit dans son regard tout le dégoût qu’elle lui inspire. C’est bien, le sentiment est mutuel.

—  Je l’ai protégée de vous, dit-elle.

Elle sait qu’elle devrait se taire, accepter ce qu’il a dit. Elle sait que ça ne fera que le mettre en rogne. Mais elle se sait aussi condamnée. Elle sait qu’elle finira avec les autres devant un mur déjà criblé de balles.

Elle relève la tête.

—  Vous avez pris ses parents. Vous l’avez privée de sa famille. Et tout ça pour quoi ? Qu’est-ce qu’ils avaient fait de si terrible ? Ah oui, ils avaient osé parler contre vous. Bien évidemment que je n’allais pas la laisser se faire prendre. Vous êtes la gangrène de ce pays, vous avez aucun droit de me dire ce que j’aurais dû ou pas faire avec ma nièce.

Et elle se tait. Elle lui laisse le temps de digérer ses paroles, de réfléchir à son sort.

Elle sent son coeur lui tambouriner de plus en fort dans la poitrine. Parce que jusque là, elle se disait qu’elle était condamnée, que ça n’avait plus d’importance ce qu’elle dirait. Mais elle a l’impression qu’elle vient de rendre la sentence réelle.

—  Rien à ajouter ? demande-t-il.

Elle ne répond pas. Il se lève, ramasse le dossier et quitte la pièce.

Elisa reprend soudain sa respiration, elle a mal. Elle a du mal à faire rentrer de l’air, elle se sent étouffer. Sûrement une crise de panique. Elle ferme les yeux, essaie de se calmer. Elle a besoin de rester forte.

Au moins pour les quelques heures qui lui restent.

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Jupsy
Posté le 18/04/2020
Bon, Lise est vivante. Pour combien de temps ? Bonne question.

En tout cas, elle accepte de croire que Charlotte va bien. J'aimerais pouvoir lui dire que c'est bien vrai pour la rassurer, mais je ne peux pas. Maintenant je ne sais pas si elle est entre bonnes mains vu que celle qui s'occupe d'elle n'a pas capté que non sa méthode fonctionnait pas avec un enfant qui a vu sa mère mourir d'une balle dans la tête...

C'est sûr que les excuses c'est surfait. (non je ne décolère pas)

En tout cas, Lise craque à la fin et lui balance ses quatre vérités. Est-ce que ça va accélérer sa condamnation ou pas ? Va savoir.

En tout cas, nul doute que tout ça va se terminer par un happy. A la fin, ils danseront tous autour d'un feu de joie et tout sera pardonné. J'y crois à mort.

(je te déteste déjà pour les morts à venir <3)
Dédé
Posté le 24/09/2019
C'est difficile de rester optimiste quand le personnage croit qu'il ne lui reste que quelques heures à vivre. Rahlala… J'espère que, si Elisa a raison, le groupe de résistants arrivera à temps pour la sauver. Ce serait si beau… Mais ça correspond tellement pas à l'esprit de l'histoire. C'est ce qui me fait peur…

Toujours, mention spéciale à la manière que tu as de retranscrire les pensées et réactions des personnages. Tout y est, on s'y croirait et on comprend chacun de leurs gestes, chacun de leurs mots. C'est impressionnant.

A bientôt pour la suite !
Seja Administratrice
Posté le 18/04/2020
Ah bon, tu crois que je serais assez cruelle pour tuer les persos pile au moment où ils se font sauver ? :p
Dédé
Posté le 18/04/2020
Absolument. Sans hésiter une seconde.
Liné
Posté le 30/08/2019
OUIII JE SUIS A JOUUUUR, joie, bonheur et... euh... prison et mort ? Ouaiiis. Hum.

Je suis toujours aussi emballée par cette histoire. Vraiment, ta capacité à brosser des intrigues et des personnages en trois coups de stylo, c'est bluffant ! Par moments, ça me fait penser à une pièce de théâtre - puisque beaucoup d'informations transitent par les dialogues, par les relations entre les personnages, et puisque tu laisses à ton lectorat la liberté d'imaginer tous les décors qu'il veut, je vois très bien un metteur en scène créer tout ça sur des planches.

A part ça, on voit que les deux groupes de résistants suivent une ligne au bout de laquelle ils vont se retrouver. Et on reste tendus quant aux notions de "bien" et de "mal" - même si je me sens toujours du côté des résistants/terroristes, ne serait-ce que parce qu'ils se retrouvent arbitrairement emprisonnés voire tués.
Seja Administratrice
Posté le 30/08/2019
On va s'arrêter à joie et bonheur :P
Allons, allons, tu vas faire enfler mes chevilles et je pourrai plus mettre de chaussures après <3 Ouais, le théâtre, c'est totalement un truc que j'ai très envie de tenter un jour. Faut juste boucler les projets déjà en cours :P
Se retrouver... ou pas. Qui sait ce qui va leur arriver, à ces petiots :3 Oh, tu sais, le bien et le mal, c'est totalement relatif :P
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