16 - L'armure argentée

Par Elodie

Une fois installée dans le bureau de Lucien, Lily refit lentement surface. Un Guérisseur était affairé à panser la main de Sam. Ce dernier avait tenté tant bien que mal de nettoyer ses bras et son visage mais son sweat-shirt maculé de terre et de sang ressemblait à s’y méprendre à la planche II du Rorschach. Assis sur une chaise à côté de la petite table ronde du spacieux bureau de Lucien, il ne quittait pas Lily des yeux. Elle ressentait sa préoccupation. Son anxiété générale concernant la situation certes mais, plus encore, son intense inquiétude pour elle. Elle-même était soucieuse de son état plus encore que du sort qui les attendait pour avoir désobéi à un ordre direct et entraîné une violente confrontation entre le chef de la Consultation d’Enfants Prédisposés et une représentante des Hautes Autorités.

Ce qui alarmait Sam, c’était l’état léthargique dans lequel Lily était restée de longues minutes et les taches de sang qui imprégnaient progressivement son chemisier. Il avait tenté de diriger l’attention du Guérisseur sur Lily mais ses propres plaies étaient profondes. Lily ne ressentait pas de douleur de toute manière. L’appréhension qu’elle percevait chez Sam était légitime mais tellement secondaire à ses yeux. Ce qui l’inquiétait, elle, plus encore que sa catalepsie transitoire ou ses blessures, était pire. Même pire que la situation tragique dans laquelle elle les avait mis.

Bien pire.

« Je ressens tout » chuchota Lily, comme pour s’assurer qu’elle ne rêvait pas. Quel cauchemar ! Elle n’arrivait plus à empêcher les émotions d’autrui de l’envahir et était, en ce moment-même, peuplée des mille et une petites voix qui tourmentaient Sam, le Guérisseur et même Madeleine qui cherchait à comprendre ce qui se passait.

Pendant que la scène du combat entre Victorine et Lucien s’était déroulée sous ses yeux, son aptitude à se protéger du vécu des autres semblait s’être envolée. Lily n’avait plus de barrière. Elle n’en avait pas pris conscience immédiatement, son état de sidération l’ayant coupée de tout ressenti. Stratégie de survie numéro trois : inhibition de l’action, aurait précisé Bastien, son patient amateur inconditionnel d’éthologie.

« Mais toute stratégie a ses limites » considéra Lily.

Dès qu’elle avait recouvert ses esprits dans le bureau de Lucien, elle s’était fait assaillir par les affres du désarroi de Sam. Automatiquement, elle avait tenté de faire appel au mécanisme de protection qu’elle avait pris tant d’années à consolider. En vain. C’était comme si la bulle imaginaire qui lui permettait de ne plus entendre les petites voix avait éclaté et qu’elle n’avait plus assez de savon pour en reconstituer une.

- Que se passe-t-il Lily ? l’interpela Sam une fois que le Guérisseur et Madeleine eurent quitté les lieux.

- Je… je ne sais pas… Je n’arrive plus à…

S’autocensurant une fois de plus, Lily reprit :

- Je suis désolée Sam, je ne peux pas en parler… Je… Ho Sam je suis désolée de tout ce qui t’arrive, tout est ma faute alors pourquoi te sens-tu si coupable ?

Lily fondit en larmes. Elle était envahie par un torrent émotionnel et n’arrivait plus clairement à faire la part entre ce qui lui appartenait et ce qu’elle devait à Sam. Ce dont elle était sûre, c’était que la culpabilité qu’elle ressentait était trop véhémente pour un seul individu.

Sam s’approcha d’elle et lui prit maladroitement les mains. Son bandage était si épais sur sa main meurtrie qu’il n’arrivait pas aisément à tenir celles de Lily mais cette dernière ressentit le réconfort de ce geste gauche et retrouva une parcelle de paix au milieu de la tempête qui la traversait.

- Ce n’est pas grave Lily, tout va bien. Ne t’inquiète pas pour moi, ça va aller. Ecoute mon calme car oui je me sens coupable mais je sais aussi que tout va bien se passer. N’aies pas peur. Ça va aller.

Lily resta silencieuse. Elle s’accrochait de toutes ses forces à la partie sereine de Sam, dans l’espoir que cette once de tranquillité put estomper le reste. C’était mieux que rien…

Sa respiration se régula progressivement sur celle de Sam. Elle ferma les yeux et appuya son front contre l’épaule de son ami. Après quelques minutes, ce dernier reprit :

- Je vais commencer par écrire un air-mail à Séraphin, qu’en penses-tu ?

Instinctivement, Lily s’accrocha à sa main, comme un navire chavirant à son ancre. « Non ! » Lily avait crié sans même s’en apercevoir. Honteuse, elle ajouta plus calmement :

- Sagesse est probablement déjà en chemin.

Depuis qu’ils étaient entrés dans le bureau de Lucien, Lily n’avait plus revu son colibri. Peu enclin à s’éloigner d’elle dans ses moments de détresse, elle savait qu’il était allé chercher de l’aide et présumait qu’il s’était directement envolé chez la seule personne apte à lui prêter assistance maintenant qu’elle était des plus vulnérables : seul Séraphin pouvait mesurer ce qui lui arrivait.

Il l’avait accompagnée durant des années dans le développement de son mécanisme de défense face aux intrusions des petites voix. C’était lui qui l’avait encouragée à le visualiser comme une carapace. Ensemble, ils l’avaient surnommée son « armure argentée » car c’était ainsi que Lily se la figurait quand elle devait faire appel à elle. En ces instants où elle n’y parvenait plus, elle avait plus que jamais besoin de l’aide de Séraphin. En attendant, la force tranquille de Sam l’aidait à se canaliser. Plus fragile que jamais, elle pria dans un chuchotement :

- Reste avec moi, s’il-te-plaît Sam.

- Je suis là, je reste. Ça va aller.

Lily ne savait pas s’il s’était passé une minute ou une heure – peut-être même s’était-elle endormie – mais elle fût subitement tirée de son état hypnotique par une puissante poussée de colère froide mêlée de dégoût de soi. L’intensité de ces affects la prit au dépourvu. C’était trop à supporter, quel calvaire ! Avant même que la porte ne s’ouvrît, elle s’était évanouie.

Quand elle se réveilla, elle était dans un lit d’hôpital.

Séraphin était à son chevet. Il se reposait, endormi sur le fauteuil, ses bras grands ouverts sur chacun des accoudoirs, comme suspendus dans un gracieux mouvement d’envol. Il rêvait. Dans son incapacité à se distancier de ses pensées, Lily fut imprégnée par le songe de Séraphin. Pas étonnant qu’il adoptât cette position, il était en train de se rêver oiseau. Et pas n’importe lequel : un albatros. Comme pour ajouter du contraste à cette vision chimérique, Lily aperçut son colibri enfoui dans le creux de l’épaule de son mentor qui devenait ainsi l’incarnation même d’un oxymore. Trop angoissée pour s’en amuser, Lily le réveilla sans ménagement.

- Où est Sam ?

Séraphin ne mit qu’une seconde à se redresser. Il était dans un état d’alerte maximal. Rien sur lui n’indiquait qu’il planait sur l’océan un instant plus tôt. Lui-même s’en souvenait-il ? Depuis combien de temps était-il là ? Lily n’avait aucune notion du délai qui s’était écoulé depuis son déjeuner avec Sam sous le hêtre et… tout ce qui avait suivi.

- Il va bien, lui répondit-il.

- J’entends ton envie de me rassurer, je sais aussi que tu me caches quelque chose. Mon armure argentée a disparue. Je ressens tout, j’entends toutes tes pensées. Dis-le-moi, où est Sam ?!

Ce que Lily ne disait pas, c’était qu’elle était bien incapable de suivre le court des pensées de Séraphin, tant leur organisation était alambiquée. Elle ne put donc remettre de la logique dans la multitude d’idées qui peuplèrent la brève hésitation de son mentor mais intercepta néanmoins sa perplexité, son inquiétude et une touche de résignation. Enfin, il joua cartes sur table.

- Il est avec Lucien, Victorine et…

- Les membres fondateurs des Hautes Autorités, compléta Lily la gorge serrée.

Séraphin s’approcha d’elle.

- La situation est grave. J’ai réussi à retenir les Hautes Autorités à distance mais je ne sais pas encore combien de temps ils vont le tolérer. Lily, il faut que tu puisses te reforger ton armure argentée, c’est primordial… Lily ? Mais qu’est-ce que tu fais ?

Comme elle s’était levée du lit, elle constata n’être qu’en petite culotte sous une large chemise d’hôpital déboutonnée. Refermant son unique vêtement sur son intimité, elle interrogea brusquement Séraphin :

- Mais, où sont mes vêtements ?

- Lily, tu es à l’hôpital ! Ils ont dû t’examiner pour s’assurer que tu n’avais pas reçu de choc et panser tes blessures…

- Mes habits, où sont-ils ?

- Ici, répondit Séraphin en lui indiquant une pile de vêtements consciencieusement pliés sur un guéridon à côté d’un bouquet de fleurs des champs rassemblées dans un grand vase blanc qui la ramena en enfance, l’espace d’un instant fugace. Mais ils ne te serviront à rien Lily… Lily !

Lily se dirigeait vers le guéridon, bien décidée à rejoindre Sam mais l’irritation montante de Séraphin – qui n’avait pas pour habitude de ne pas être écouté – lui provoqua une onde électrique foudroyante qui la stoppa net. Séraphin prit une grande inspiration pour recouvrer son calme et toisa Lily.

- Tu ne peux pas sortir dans cet état. Maintenant, écoute-moi !

- Mais je dois aider Sam…

- Sam sait se gérer tout seul. C’est un adulte. Il est grand, autonome et plus solide que ce que tu crois.

- Je sais, lui répondit Lily la voix pleine de reproches. Je le connais mieux que toi.

Son ton se radoucit quand elle poursuivit :

- C’est juste que c’est moi qui l’ai fourré dans ce pétrin… et arrête avec ta pitié, je préfère encore la colère !

- Ecoute Lily, j’ai de la compassion pour toi, en aucun cas de la pitié. Ai confiance en Sam, il va trouver quoi dire aux Hautes Autorités. J’ai bien plus peur pour toi si tu n’arrives pas à te forger une nouvelle barrière face aux émotions d’autrui. Nous devons reconstituer ton armure argentée.

Lily savait qu’il avait raison. Elle savait aussi que Séraphin ne méritait pas son courroux. Mais elle n’arrivait pas à se maîtriser. Elle ressentait tellement de colère. Et de dégoût de soi. Pourquoi se sentait-elle aussi furieuse et écœurée ?

- J’ai essayé Séraphin, je ne n’y arrive plus… Je ne sais plus comment faire, c’est comme si elle était démantelée et… et je ne retrouve plus le mode d’emploi.

Alors qu’elle était toujours debout à moitié dévêtue, gesticulant pour exprimer son impuissance, la porte s’ouvrit sur Lucien qui, sans un regard pour Lily, s’adressa directement à Séraphin.

- J’ai besoin d’un moment seul avec elle.

- Je ne crois pas que ce soit indiqué, riposta Séraphin.

- Ce n’est pas une question : dehors ! aboya Lucien.

Les pupilles de Séraphin étaient incandescentes mais ses mâchoires se relâchèrent pour articuler un contre-instinctif consentement. Après un dernier regard inquiet à Lily, il sortit en traînant les pieds.

Sous le coup de la brutale entrée de son chef, Lily avait dû s’assoir sur son lit. Elle respirait à grande peine et se sentit encore plus oppressée lorsque Séraphin quitta sa chambre. Elle comprenait enfin de qui provenaient ces puissantes et pénibles émotions.

Dès que la porte fut refermée, Lucien se retourna pour faire face à Lily. Ce n’est qu’en voyant son regard glisser le long de ses longues jambes nues et ses joues rougir que Lily se rappela qu’elle n’était pas en tenue décente. Trop occupée à ne pas sombrer dans l’abîme émotionnel de Lucien pour se sentir embarrassée, elle essaya néanmoins de se recouvrir à l’aide des draps immaculés du lit d’hôpital. A cet instant, la rage blanche et la répugnance s’envolèrent. Lily ressentit comme un regain d’air s’emparer d’elle. Le soulagement de Lucien en la découvrant sauve prenait le dessus sur tout le reste. Profitant de cette accalmie, elle reprit sa respiration normale, s’installa plus confortablement et rassembla ses cheveux ébouriffés avant de prendre la parole, les yeux fixés sur ses mains tremblantes.

- Je ne sais pas quoi te dire Lucien, je ne comprends pas ce qui s’est passé…

- Montre-moi ça ! ordonna-t-il en soulevant le drap d’hôpital.

Sans aucune considération pour l’incommensurable embarras de son employée se retrouvant à moitié nue sous son regard scrutateur, Lucien examina les traces rougies sur le ventre de Lily, disgracieux souvenir de Victorine.

Quel travail de sagouin ! Je n’y crois pas, il n’a même pas été capable de vérifier qu’elle ne soit pas prise en charge par un néophyte… Mais quelle utilité il a ce Flambeur, on se le demande ? Thérapeute à la manque, oui !

La petite voix de Lucien n’échappa pas à Lily. Empressée de les faire taire et, surtout, de faire respecter sa pudeur, elle tenta de se recouvrir.

- Ça va Lucien, je n’ai même pas mal, c’est tout bon !

Il la laissa faire. Morte de honte, elle n’osait pas le regarder. Lucien se tut quelques instants. Lily luttait de toutes ses forces pour ne pas écouter ses pensées. Heureusement, il reprit rapidement à voix haute, en posant gravement chacun de ses mots :

- Ce qui s’est passé, c’est que Victorine s’est imaginé une mutinerie au sein de ma consultation et qu’elle a dépassé les bornes en cherchant à le prouver.

En entendant ce résumé sans appel, Lily leva des yeux surpris vers Lucien. A son grand étonnement, il ne détourna pas le regard. Ses pupilles étaient dilatées mais ses iris avaient retrouvé leur familier bleu azuré. Lily se sentit alors complètement rassurée. Tout aller bien se passer. Elle allait retrouver son armure argentée et elle avait gagné un allié. Lucien n’était pas dupe. Il savait ce qui c’était passé. A cet instant, il lui signifiait clairement qu’il avait choisi son camp. Séraphin avait raison, Lily en fut enfin convaincue. Lucien avait choisi son camp et ce n’était pas celui de Victorine ou des Hautes Autorités mais c’était bien le sien, à elle. A elle, petite et insignifiante Lily. A elle, banale mais déterminée Lily. A elle, frêle mais courageuse Lily. A elle, forte et insoumise Lily. A elle, exceptionnelle et si belle Lily…

A semi-consciente qu’il ne s’agissait plus de sa propre voix intérieure, Lily s’endormit d’un sommeil profond et réparateur.

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