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Le silence se fit lorsqu’il coupa le moteur – mais pas un silence complet : même à travers la vitre fermée, Charles entendait les cris lointains d’enfants qui jouaient. Il leva les yeux vers les bâtiments de la petite gendarmerie qui s’alignaient, déjà marqués par les intempéries mais paisibles, avec les jardins et la verdure qui les entouraient. Il n’était encore jamais venu ici ; il avait rendu plusieurs fois visite à Pierre et à sa petite famille, mais pas depuis qu’ils avaient été mutés à Fresny-le-Vieux.

Et voilà qu’il s’y retrouvait de son plein gré. Il avait soigneusement évité toute la zone qui entourait le château en venant, il ne voulait pas que ses souvenirs le mettent de mauvaise humeur et gâchent la soirée, mais il n’était pas sûr que ce ne fût pas déjà le cas.

Il se retourna pour attraper le sac contenant les bouteilles de jus de fruit, les fleurs pour Fatima et les deux cadeaux pour les enfants, qu’une stagiaire du cabinet de sa tante l’avait aidé à trouver en riant sous cape de son manque de connaissances. Qu’y pouvait-il ? Léa avait quatre ans, et le petit dernier, Ani, un an à peine. Pierre avait raison : Léa ne devait pas avoir le moindre souvenir de lui. Il ne les avait pas vus depuis près d’un an et n’aurait pas su à quoi ils ressemblaient si Pierre ne mettait pas un point d’honneur à lui envoyer des photos de temps en temps.

Trois coups résonnèrent soudain sur la vitre à sa gauche et il ne contint un sursaut que de justesse. Il tourna la tête pour se retrouver nez à nez avec Marc, qui le fixait avec un grand sourire moqueur.

— Tu vas rester là longtemps ? Le dîner est à l’intérieur, je crois.

Charles secoua la tête, mais défit sa ceinture et sortit.

— Joli bouquet.

— Moi, au moins, j’ai amené quelque chose.

— Le savoir-vivre veut qu’on n’apporte jamais un bouquet le soir-même de l’invitation, très cher, lui fit observer Marc d’un ton docte. Tu pourrais mettre ton hôtesse dans l’embarras, si jamais elle n’a pas de vase approprié pour y mettre ton présent.

— Et elle date de quand, ton idée du savoir-vivre ? Des années cinquante ?

— Franchement, Charles, tu me désespères. C’est toi qui peut retracer ton arbre généalogique jusqu’au Moyen-Âge. C’est toi qui devrais m’apprendre tout ça.

— Que veux-tu. C’est à ça qu’on reconnaît la vieille noblesse ; elle se fout complètement des manières du petit peuple.

Cela réussit à faire éclater Marc d’un rire surpris, mais il reprit rapidement son sérieux.

— Écoute, je te laisse y aller. J’ai rendez-vous avec les clients.

Il fallut à Charles un moment pour réaliser de quoi il parlait.

— Tu vas leur faire visiter le château maintenant ?

— On n’en aura pas pour longtemps. Ils devaient venir il y a une heure mais ils ont été retardés, grimaça Marc. Tu feras mes excuses à Fatima.

— Tu les feras toi-même, répondit Charles machinalement.

La nouvelle l’avait secoué ; elle ramenait la Fresny au devant de ses pensées, une fois de plus. Marc l’observa un instant, puis soupira.

— Désolé pour ça. Va te changer les idées. Je reviens vite.

— Très bien. Soyez prudents dans les étages ! lança-t-il au dos de Marc, qui se contenta de lui faire un signe de la main.

Charles regarda la voiture s’éloigner, puis cala le sac de jouets sur son bras et en sortit le bouquet pour ne pas l’écraser avant de se diriger vers le portillon dont Pierre lui avait donné le code. Il n’allait pas se laisser abattre.

Pierre ne fut pas difficile à trouver : il jouait dans la cour commune avec plusieurs enfants, et le repéra dès qu’il put entrer.

— Mon parigot préféré ! Allez, viens par là. Le barbecue est en train de chauffer. Ah, merci, mais je t’aurais laissé entrer même sans pot-de-vin, tu sais…

— Si tout le monde trouve ce bouquet si offensant, se plaignit-il en lui jetant un regard morne, je peux toujours le remettre dans la voiture.

— Mais non. Fatima va adorer. Elle se plaint toujours que je ne lui offre plus de fleurs depuis qu’on est mariés. Tu vas devenir son nouveau favori.

— J’en serais honoré.

— En fait, je pense que je vais lui dire que le bouquet est de moi, fit Pierre en se tassant soudain sur lui-même, avant de bondir.

Charles écarquilla les yeux, mais fit un pas de côté de justesse, et Pierre continua dans sa lancée avant d’éviter de justesse un enfant en roulant à terre. Aussitôt, les autres petits piranhas se ruèrent sur lui avec des cris perçants et Charles se retrouva au milieu d’une masse de corps plus ou moins grands et d’éclats de rire tonitruants. Il s’écarta prudemment et se contenta de sourire lorsque Pierre tendit une main vers lui en une fausse demande d’aide.

— Mais enfin, tu as quel âge au juste ? lança une voix forte derrière lui. Ah, bonsoir Charles.

— Bonsoir Fatima. Content de te revoir.

Elle s’approcha pour lui faire la bise ; il oubliait toujours avec quelle lumière son sourire se reflétait jusque dans ses yeux verts. Elle avait la peau bien plus claire que celle de Pierre, mais la couleur de ses yeux le surprenait encore parfois. Il lui donna la bouquet, et fut récompensé par un deuxième sourire.

— Merci. Pierre, tu as vu ? Quelqu’un au moins sait ce qu’il faut faire pour me faire plaisir.

— Tu es tellement cruelle, mon amour…

— Je te pardonne ton manque de soins envers moi si tu vas t’occuper du barbecue.

— Tout de suite, tout de suite, fit Pierre en se remettant sur pieds, deux enfants accrochés à sa taille – l’une était Léa, mais Charles ne connaissait pas l’autre. Allez, ouste les crevettes, j’ai du travail ! Allez embêter Charles.

Les deux enfants lui lancèrent un regard soupçonneux et Charles fit de son mieux pour ne pas laisser paraître l’angoisse soudaine qui le prenait. Il fut un temps où il avait été plutôt doué avec les enfants – mais cela faisait des années qu’il n’avait plus eu l’occasion d’en côtoyer régulièrement. Heureusement, ces deux-là semblèrent décider d’instinct qu’il ne ferait pas un bon substitut à Pierre, et ils déguerpirent avec le reste de la troupe dans un tumulte de cris de guerre.

— Allez, viens t’enfumer avec moi.

Charles suivit Pierre jusqu’à son petit jardin individuel, où trônait un barbecue. Derrière la porte-fenêtre, on distinguait un salon douillet, dans lequel un transat pour bébé devait contenir le plus petit membre de la famille. Fatima allait et venait un peu plus loin dans la maison, sans doute dans la cuisine.

— Tu sais où est Marc ?

— Oh, c’est vrai. Il est parti faire visiter le château aux acheteurs, il sera en retard. J’étais censé présenter des excuses de sa part à ta chère épouse, mais…

Pierre éclata de rire avant de se pencher vers une glacière posée par terre.

— Mais c’est tellement plus drôle de le laisser dans le pétrin. Tu veux boire quelque chose ? Thé glacé ? Bière ? Tiens, donne-moi ces bouteilles, que je les mette au frais.

Malgré lui, Charles sourit en acceptant une canette de thé glacé en échange de son jus de fruit. Pierre savait pertinemment qu’il n’aimait pas la bière ; à chaque fois qu’il venait chez lui, il faisait exprès de ne rien proposer d’autre. Il aurait pu se vexer, s’il n’avait pas eu terriblement conscience que son rapport avec l’alcool était si problématique.

— J’ai aussi ça, pour Léa et Ani.

— Tu pourras le donner à Léa tout à l’heure. Fais voir ce que tu as pris pour Ani ?

Charles retint un sourire en voyant Pierre se plonger avec curiosité dans le sac ; son vieil ami avait toujours adoré les surprises, et il était absolument certain que c’était lui qui ouvrait tous les cadeaux d’Ani, comme il avait dû ouvrir tous ceux de Léa avant qu’elle ne soit en âge de le faire elle-même.

— C’est adorable ! s’exclama-t-il en sortant un minuscule pull orné d’une tête de dinosaure. Et parfait, je milite depuis deux semaines pour qu’on lui fasse un décor total dinosaure, mais Fatima refuse, va savoir pourquoi.

— Peut-être parce que dans deux mois tu auras changé d’avis et que tu voudras passer aux bateaux pirates ?

Pierre se tourna vers lui en brandissant une impressionnante broche en métal.

— C’est moi que tu es censé soutenir, pas elle !

— Désolé, j’ai toujours été plus sensible à la voix de la raison.

Ils continuèrent se chamailler tandis que Pierre surveillait le charbon, puis commençait à sortir les différentes brochettes de poulet et de légumes. Charles finit son thé glacé, en prit un deuxième ; assis sur le transat à regarder le ciel encore bleu, avec les commentaires de Pierre et les rires des enfants au loin, il devait avouer qu’il ne s’était pas senti aussi détendu depuis un moment. La gendarmerie était un lieu neutre, un endroit qu’il n’associait pas à son passé ; même si c’était des gendarmes qui étaient venus lui annoncer l’accident, il n’avait jamais mis les pieds au poste, encore moins dans la partie des familles.

Tous ses plus mauvais souvenirs étaient décidément liés à ce château.

Il surprit un énième regard en coin de Pierre, qui le surveillait de près depuis son arrivée, et retint un soupir. Il ne fallait pas qu’il lui en veuille de se faire du souci, se répéta-t-il intérieurement. Ça faisait des années qu’il lui donnait plus que son compte de raisons pour s’inquiéter, il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Et en attendant, il pouvait au moins le rassurer.

— Vous êtes bien ici, c’est très mignon, fit-il donc après une rasade de thé glacé. En fait, une fois que j’aurai vendu le château, je vais peut-être racheter la gendarmerie à la place.

Pierre se retourna brusquement à ces mots en secouant une brochette de poulet d’un air menaçant.

— Pas touche à ma gendarmerie. La royauté c’est fini, vieil aristo.

— Je ne sais pas… Il y a encore un héritier du royaume de France quelque part, je suis sûr…

— Les aristocrates, on les pendra… commença à entonner Pierre d’une voix de basse, scandant les paroles plus qu’il ne les chantait.

Charles secoua la tête. Marc et Pierre connaissaient une multitude de chants révolutionnaires ; ces deux-là avaient toujours trouvé très amusant le fait que sa famille ait autrefois fait partie de la noblesse, et ils avaient mis un point d’honneur à en apprendre davantage sur la Révolution, dans l’espoir de le faire tourner en bourrique.

Malheureusement pour eux, c’était Thomas le féru d’histoire et de généalogie, pas lui ; il n’était même pas très bon en la matière…

— Papa ! Papa, je veux mon ballon !

Les cris de Léa le sortirent de ses pensées et Charles se replongea avec gratitude dans le présent. Il n’allait pas laisser le passé le rattraper maintenant.

Mais lorsqu’il se redressa, il vit Marc qui arrivait vers eux d’un pas rapide.

— Ah, enfin, lança Pierre en l’apercevant.

Charles, lui, s’était déjà tendu, la main crispée autour de sa cannette : il voyait les sourcils froncés de Marc, la manière dont il avançait à pas rapides, les bras raides. Ça n’annonçait rien de bon.

— Je suis désolé, leur apprit-il en arrivant à portée de voix. Il y a un problème au château.

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