15. Je l'ai évitée assez longtemps

Par Elka

Il avait presque oublié son existence. Non, plus précisément, il avait presque réussi à ne plus la chercher tout autour. Son absence le gênait, et cette gêne l’énervait. Lysander aurait dû être soulagé de ne plus la voir, pas déçu.

Pourtant, quand il remarqua sa silhouette en quittant l’école ce mercredi midi, les avants-bras avalés dans la poche kangourou d’un sweat trop grand, le nez en l’air et les cheveux s’égayant dans le vent comme les branchages d’un nid de pie, le cœur de Lysander manqua un battement. Il était content. Il exultait.

— Merde, lâcha Ismael qui venait de la remarquer.

Ils ralentirent de concert, laissant une vague d’élèves les dépasser, parfois en les heurtant. Les yeux de Lysander ne pouvaient pas se détacher de la fille qui, quand elle se tourna vers lui, éclipsa toute autre présence.

— On peut partir par le parking des enseignants, dit Ismael. Ma mère devait bosser, mais avec une bonne excuse elle pourrait nous ramener, ou…

— Pas la peine, le coupa Lysander. Je veux savoir ce qu’elle fait là. Je l’ai évitée assez longtemps.

La lycan les avait sûrement entendu - il y avait du monde, mais ils n’étaient pas si loin – car elle lui offrit un sourire sauvage. Lysander lui indiqua de se décaler, laissant le chemin menant au parking pour un coin tranquille dans la cours, et la fille s’y rendit.

— Tu veux que je reste ?

Lysander se tourna vers Ismael.

— Non. En partie parce que je t’interdis de poser un lapin à tes amis…

Ismael voulut contester mais Lysander le fit taire d’un geste et ajouta, sérieux :

— Mais surtout parce qu’il est hors de question que je te mette en danger.

— Si tu penses que c’est dangereux, n’y va pas non plus !

— Si elle voulait me faire du mal, elle l’aurait fait y a un moment.

Par contre, elle ne désirait peut-être pas qu’un humain ordinaire se mêle de ce qui ne le regardait pas. Lysander n’eut pas besoin de le formuler, il vit qu’Ismael avait compris. Son ami fronça les sourcils, l’expression à la fois orageuse et vexée, mais se reprit et hocha la tête.

— Promets-moi que tu ne risques rien.

— Je te le promets.

— Et que tu me tiendras au courant de tout.

Au loin, il saisit la mine horrifiée de la fille, mais Lysander dit :

— C’était prévu.

Il renvoya un sourire provocateur à la lycan. Ismael laissa échapper un « hm » peu convaincu mais le laissa, non sans une tape maladroite sur l’épaule. Lysander tourna le dos à la vague d’élèves qui se pressaient vers les bus et s’avança vers la fille d’un pas qui se voulait décidé. Son cœur battait à un rythme régulier, mais avec une lourdeur anesthésiante. Comme si elle pouvait l’entendre, la fille prit un air supérieur, presque moqueur, les bras croisés sur sa poitrine quasi inexistante.

— Plus loin, ordonna Lysander d’un ton sec.

Elle le suivit obligeamment. Il la mena vers la cantine où, en tournant à l’angle, ils pouvaient être parfaitement dissimulés entre le mur et une haie. Ils étaient proches, d’autant plus que la fille n’assurait aucune distance sociale entre eux, bien au contraire. Lysander ne pouvait rien rater du dessins des mèches rebelles sur son front – traits d’encre sur toile blanche – ou de l’ombre que ses cils jetaient sur ses prunelles mordorées. Elle avait un petit nez retroussé, des pommettes saillantes et un menton pointu ; une fille tout en angles, si ce n’était son sourire ourlé et malicieux, ses lèvres fines et rosées.

Lysander cilla et se détourna prestement, son rythme cardiaque piquant un sprint gênant. L’air qu’il inspira avait un goût de savon et de fumée, l’odeur de la fille.

— Qu’est-ce que tu me veux ? demanda-t-il enfin, d’une voix pas assez assurée à son goût.

Il s’autorisa à la regarder, elle avait légèrement reculé et l’étudiait plus sérieusement, les mains avalées dans sa poche kangourou.

— Te parler, répondit-elle avec un sourcil levé en signe d’évidence. Mais on dirait qu’j’aurais pu crever d’ennui avant qu’tu viennes me voir. Alors j’ai craqué.

Elle avait un débit rapide qui mangeait les syllabes et un ton dur qu’il n’aima pas.

— Pourquoi je serais venu ? opposa-t-il.

— Pourquoi t’es pas venu ? répliqua-t-elle du tac-au-tac. C’pas logique.

D’une certaine façon, elle avait raison. Il y avait des lycans à Lymington, elle devait en connaître certains et leur parler. Il tâcha d’expliquer.

— Je n’ai pas l’habitude de parler aux gens comme… aux gens comme nous, j’évite, même. Je ne voulais pas te blesser.

— Attends, t’as jamais parlé à un aut’ loup-garou ?

— Jamais, avoua-t-il en fuyant les deux billes incrédules face à lui.

Il affronta tout à la fois une honte montante et la frustration de l’autre. Dans le court silence qui suivit, il développa une colère neuve contre ses parents. Il n’aurait jamais fui de la sorte si ça n’avait pas été sur leurs recommandations.

— J’suis la première, alors ? déclara-t-elle après un temps. Wouah, c’est classe. J’suis flattée, presque.

Elle souriait, avec provocation mais aussi une touche d’affection qui le troubla. Son visage en était adouci.

— Du coup, l’est temps de changer ça. Mon père voulait t’voir, ajouta-t-elle après une seconde d’hésitation, perdons pas d’temps.

— Ton père ? Mais pourquoi ?

Elle eut un geste évasif de la main, comme un oiseau s’envolant brusquement.

— Mon père adoptif, précisa-t-elle. Mon père lycan. On est nombreux, t’sais, et ce s’rait bien qu’tu sois présenté. J’suis venue t’chercher.

L’information mis un temps à lui parvenir, tandis que l’autre le pressait d’accepter à coup de grondements, les griffes plantées d’excitation dans les parois de son crâne.

Accepter quoi ? De rencontre les autres ? D’autres lycans ?

Le souffle lui manqua et il recula d’un pas, heurtant le mur. La fille rit, mais s’arrêta bien vite en voyant son visage. Lysander s’était senti pâlir et son cœur, qui battait désormais dans sa gorge, l’étourdissait. Le fond de l’air lui glaçait les extrémités, le soleil lui brûlait les yeux, l’odeur de la fille et de la végétation lui prenait le nez à lui coller la nausée.

— Bah… ça va ?

— Je ne sais pas, avoua-t-il d’une voix blanche.

— Faut pas avoir peur comme ça, on t’fera rien.

Elle avait dit ça d’une petite voix, les yeux fuyant, mais les planta à nouveau sur lui et s’empara de sa main. Il en sursauta et la lui reprit dans un réflexe, mais les doigts de la fille avaient laissé une empreinte chaude sur sa peau.

Brusquement, Lysander eut conscience du choix qui se présentait à lui. Comme deux chemins parfaitement distincts. Refuser et se réfugier dans la protection que ses parents avaient érigé autour de lui, ou accepter et… l’inconnu, la trahison en quelque sorte. Ses parents avaient fait tellement pour lui, tellement…

Et pourtant, en cet instant, il leur en voulait. Parce que ce qu’ils avaient fait ne l’avait-il pas éloigné de la compagnie de gens comme lui ? Ses parents ne l’avaient-ils pas complètement isolé ? Et pourquoi ? Pour se disputer quasiment tous les jours, pour ne rester ensemble qu’à cause de lui, pour le faire mariner dans une culpabilité constante ?

— Je viens, dit-il sans savoir si c’était sa décision ou celle de l’autre.

Elle sourit, et ça lui plut.

— Okay, suis-moi. Va falloir marcher un peu.

Elle se mit immédiatement en route, et il l’arrêta sans réfléchir.

— Attends !

— Quoi ?

Sa décision ou celle de l’autre ? Ses pensées ou celles de l’autre ? Il lui était parfois difficile de voir la limite entre eux, tant les émotions de l’un pouvait déteindre sur celles de l’autre.

— Je m’appelle Lysander. Lysander Lancaster.

À nouveau ce sourire, courbe dans le schéma anguleux de son visage. Elle revint sur ses pas et tendit la main.

— Enchanté Lysander, Lysander Lancaster. J’m’appelle Lara.

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Zig
Posté le 27/04/2020
Oh ça pue, oh ça pue, oh ça puuuuuue.

Ah moi aussi je le vois bien le double chemin, et je vois bien tous les soucis que ça pourrait poser !
D'un autre côté, vu le titre du livre, il fallait bien qu'un Meute pointe le bout de son nez un jour xD

Il est là notre petit élément perturbateur... C'est vrai qu'il arrive tard, mais ça rend son apparition d'autant plus inquiétante. On sent que la relation que tu nous as montrée pourrait facilement être mise en danger...

Hâte de découvrir les membres de cette meute !
Elka
Posté le 27/04/2020
Oui, c'était subtilement caché dans le titre qu'il y aurait plus d'un loup-garou dans l'histoire ahahaha
Mais non, allons, ça pue pas. Ils sont peut-être tous hyper sympas là-bas, et il apprendra à faire du macramé !
Keina
Posté le 27/02/2020
Ah, dis donc, les choses avancent dans ce chapitre ! Ca y est, le concept de meutes commence à prendre forme, et Lyz commence à comprendre qu'il a peut-être loupé des trucs à rester tout seul dans son coin.
A la fois, je comprends ses parents, et en même temps, il a raison, la situation avec ses parents étant loin d'être idéale, autant qu'il commence à prendre des décisions par lui-même et à explorer son autre nature.
Surtout qu'elle n'a pas l'air méchante, cette Lara, même si elle parle pas très bien. :)
Hâte de connaître les autres lycans !
Elka
Posté le 27/02/2020
T'as vu ?? Ca n'a mis que 15 chapitres à avancer ! xD
Petit Lyz devient grand, mais ça demande toujours un peu de courage. Et oui, elle se donne des airs mais elle est gentille, Lara <3

Merci de ta lecture !
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