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Notes de l’auteur : Exceptionnellement, les nouveaux chapitres un jeudi plutôt qu'un samedi - retour à la routine mardi-samedi la semaine prochaine !
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Ils étaient parés. Ils avaient un courrier officiel attestant qu’une ligne électrique était ouverte au nom d’Andrej, et avaient également pu faire transférer la facture d’eau au nom de Lo, ce qui n’avait pas été difficile puisqu’elle était pacsée avec lui. À ce stade, d’après ce que Van lui avait expliqué, ils ne pouvaient plus être expulsés par la gendarmerie sans une décision de justice pour entériner l’usage de la force.

Ce qui voulait dire qu’ils disposaient sans doute d’un ou deux mois avant de se voir éjectés, à partir du moment où ils seraient repérés, ce qui n’avait pas encore eu lieu. Une semaine qu’ils étaient sur place, et personne n’était encore venu jusqu’ici : Alexia ne savait pas si elle trouvait cela rassurant ou plus stressant encore. Elle en était arrivée au point où savoir que les choses étaient à la lumière du jour lui ferait sans doute du bien.

Heureusement, elle avait de quoi s’occuper. En plus des plans qu’elle devait établir pour la restauration des planchers et des combles et de toutes les listes à écrire, elle s’était aussi mise en devoir de nettoyer les lieux. Un peu de mousse et surtout de moisissure avait commencé à se développer par endroits : elle voulait s’assurer que tout son travail ne soit pas gâché d’ici quelques années. Les divers meubles et tableaux devaient également être inspectés et le cas échéant nettoyés avant qu’ils puissent les entreposer à l’écart des travaux futurs.

Ce serait compliqué, elle le savait déjà avant d’arriver ; mais à présent qu’elle était sur place, elle réalisait pleinement l’ampleur de la tâche qu’elle s’était fixé. Tous ses contacts lui avaient refusé leur aide lorsqu’elle leur avait expliqué la situation, et elle avait du mal à leur en vouloir : ceux qui aideraient risquaient de se retrouver impliqués dans des démêlés avec la justice, ça avait de quoi refroidir. Van lui avait dit qu’il essayait de trouver les artisans qui avaient bossé pour Untergunther, mais pour l’instant il cherchait encore, et de toute manière rien ne disait qu’ils auraient les compétences et surtout le matériel pour réparer une charpente.

Avec un soupir, Alexia laissa tomber la spatule avec laquelle elle grattait une imposante malle.

— Ça ne va pas ? demanda Andrej depuis son poste devant une des poutres de soutènement.

— Si, si. J’ai soif.

— Tiens, fit Van en lui tendant une des gourdes qui s’alignaient dans un panier en osier. L’hydratation, c’est sacré.

— Moi qui te croyais plutôt amateur de bière…

— Chaque chose en son temps.

Alexia fit quelques pas en buvant avec soulagement. Ils se trouvaient tous les quatre dans la pièce où elle était tombée, la toute première fois. Ils évitaient soigneusement le trou qu’elle avait fait en passant à travers le plancher, mais le reste était plutôt solide en fin de compte. Elle avait seulement joué de malchance.

Son regard tomba soudain sur le tableau qui avait attiré son œil, cette toute première fois. Elle n’avait même pas pris le temps d’aller le voir, et la curiosité remonta très soudainement en elle. En quelques pas, elle fut devant l’œuvre et se hissa sur la pointe des pieds pour relever, avec beaucoup de précautions, le pan de la toile qui avait cédé.

Ce n’était pas un portrait, contrairement à ce qu’elle avait cru, mais une peinture à l’huile représentant le château – à une époque plus ancienne, peut-être à sa construction : la végétation qui l’entourait avait une toute autre allure qu’à présent, et plusieurs détails étaient différents comparé au château qu’elle commençait à bien connaître. L’aile ouest était difficile à distinguer sous le lierre qui la recouvrait à présent presque entièrement, mais Alexia était presque certaine qu’elle avait dû être étendue depuis la réalisation de cette peinture. Un bâtiment annexe était également représenté, peut-être une écurie, qui avait à présent disparu. Il y avait une autre construction dans le coin du tableau, éloignée du reste et plus difficile à voir – était-ce une croix, là ?

— Oh, c’est le château ? demanda Lo dans son dos.

— C’est bien, la peinture est dans le même état que les murs, fit remarquer Andrej. Poétique.

— Van, tu peux me passer mon appareil ?

Van s’exécuta avec une révérence moqueuse.

— Madame…

— Arrête, marmonna-t-elle en lui flanquant une tape sur l’épaule.

Elle prit quelques clichés du tableau sous les yeux de ses compagnons, avant de laisser retomber son appareil autour de son cou.

— Bon. On descend les meubles propres ?

Le soir venu, ils s’affalèrent tous sur la terrasse arrière avec soulagement pour grignoter des fruits et légumes crus et un peu de pain : personne n’avait le courage de cuisiner. Ils avaient tout de même bien avancé. Tout ce qui était en bon état avait été transporté dans d’autres pièces de la maison et ce qui avait souffert des éléments avait atterri à la cave, où ce qu’il restait de spores risquait moins de se répandre.

Demain, elle irait à l’atelier récupérer ce qu’elle pourrait y trouver d’utile, notamment de quoi bâcher le trou du toit – cela empêcherait les choses d’empirer en cas d’orage. Alors ils pourraient s’attaquer sérieusement aux réparations. Il allait falloir de l’investissement pour remplacer les poutres abîmées, nota-t-elle en se rongeant un ongle : elle espérait trouver un peu de stock dans l’atelier, mais il n’y en aurait sans doute pas assez. Peut-être certains de ses contacts qui avaient refusé à regret accepteraient-ils au moins de lui fournir des restes de leurs propres stocks… sinon, elle pouvait toujours lancer une cagnotte sur Internet pour tenter de financer au moins en partie les commandes qu’elle allait devoir faire.

Ou abattre un ou deux arbres du parc. Non, il fallait des années pour en faire des poutres convenables, ce n’était pas envisageable. Elle aurait plus de chance d’y arriver en déclenchant un battage médiatique approprié et en attirant l’attention sur ce qu’ils essayaient de préserver ici.

Un bruit attira son attention et elle pencha la tête. Est-ce que c’était un moteur ?

Lo s’était déjà redressée et courut à l’intérieur avec un cri étouffé, aussitôt suivie par Andrej et Van. Le cœur battant, Alexia leur emboîta le pas jusqu’à la porte d’entrée.

— Ça y est. Premier contact, fit Andrej. Rappelez-vous : laissez-nous parler avec Lo, c’est nous qui prenons, OK ? Lex, tu filmes. Van, recule, tu pues le shit. Sérieux, mec, je t’avais dit de pas allumer cette taf. Ça va être un combat à l’image ce truc.

— Désolé, désolé, fit Van en levant les mains. J’ai fini ce qui me restait, de toute manière. Là, ici ça va ? demanda-t-il en se reculant jusqu’à l’embrasure d’une porte.

— Ça ira. Et…

Mais Alexia n’écoutait plus ; elle s’était approchée jusqu’à l’une des fenêtres qui entouraient la porte, curieuse, et laissa échapper une exclamation de surprise.

— Je connais l’un de ces types ! Je l’ai déjà vu le premier soir où je suis venue. C’est l’avocat du proprio.

— Ah ? Bon, très bien, on peut parler avec les avocats. Et les autres ?

— Pas la moindre idée.

— Allez, c’est parti.

Lo ouvrit la porte, un sourire aimable aux lèvres, et Alexia les regarda s’avancer sur le perron. Rapidement, elle essuya ses mains trempées de sueur sur son jean, puis prit son téléphone et enclencha la vidéo avant de s’approcher pour cadrer la scène, le cœur au bord des lèvres.

— Qu’est-ce qui se passe ici ? attaqua aussitôt l’avocat.

— Nous sommes les occupants actuels de cette maison, répondit calmement Andrej.

Alexia retint un ricanement à ce qualificatif de « maison », assez peu approprié à son avis. Andrej avait un très léger accent – tchèque, lui avait-il appris – mais il parlait bien, posément. Alexia restait le plus immobile possible, à la fois pour la qualité de la vidéo et pour éviter de se faire repérer – si elle avait reconnu Marc d’Herbay, alors les chances que lui la reconnaisse étaient bien trop élevées à son goût.

— Comment ça ?

— Nous occupons cette maison légalement. Voici un justificatif de domicile.

Andrej tendit la facture d’électricité, que l’avocat prit et parcourut rapidement du regard avant de secouer la tête.

— C’est impossible, il y a erreur.

— Non, pas du tout, appuya Lo en s’avançant à son tour. Nous occupons ce château, et nous n’allons pas vous laisser le détruire impunément. Ceci est une occupation de secours patrimoniale et écologique.

Il y eut un instant de silence, durant lequel l’avocat les dévisagea les uns après les autres, l’air abasourdi. Derrière lui, deux hommes plus âgés étaient descendus de voiture et les regardaient d’un air méfiant. Alexia zooma sur leurs visages ; l’un d’eux s’en aperçut et se détourna aussitôt, entraînant l’autre à faire de même. Trop tard, pensa-t-elle avec satisfaction. C’était déjà dans la boîte. Ils allaient apprendre à assumer leurs actes.

— Vous ! lança soudain l’avocat.

Alexia manqua sursauter : il avait les yeux fixés sur elle et son expression estomaquée était en train de virer à la colère.

— Si c’est une plaisanterie, elle est de très mauvais goût ! Alors que monsieur de Fresny a accepté de ne pas porter plainte !

Elle ouvrit la bouche pour rétorquer, mais se souvint de justesse des consignes et se mordit la langue pour se retenir. Andrej s’interposa alors, à son grand soulagement.

— Je ne sais pas ce que vous avez à reprocher à notre amie, mais ça n’a rien à voir, et je suis certain que si monsieur de Fresny n’a pas porté plainte, c’était parce qu’il n’y avait aucune raison valable de le faire. Tout comme il n’y a aucune raison que vous restiez ici. Nous sommes les occupants de cet endroit jusqu’à nouvel ordre, et nous vous demandons de bien vouloir partir.

— Hors de question, s’insurgea Marc. Je vais vous faire expulser par la gendarmerie.

Il avait déjà sorti un portable de sa poche.

— Vous pouvez essayer, fit Lo, mais ils ne pourront rien faire. Nous pouvons justifier de notre installation dans ces lieux depuis plus de quarante-huit heures. Vous aurez besoin de l’ordonnance d’un juge pour nous en expulser.

Alexia vit l’avocat hésiter. Il les fixa à nouveau, les dents serrées, s’attardant un peu plus longtemps sur elle ; elle lui rendit son regard, le menton levé.

Puis, sans même un dernier mot, il tourna les talons et repartit vers les voitures. Alexia coupa la vidéo, le temps de vérifier qu’elle avait encore assez de mémoire, puis s’avança jusqu’à la porte d’entrée pour recommencer à filmer le petit conciliabule qui se tenait dehors. Ils étaient trop loin pour qu’elle les entende, mais les deux plus vieux n’avaient pas exactement l’air ravis. Ils jetèrent des regards incendiaires dans leur direction, puis tous trois remontèrent en voiture et repartirent en faisant voler les graviers.

Alexia se laissa tomber sur une des marches du perron avec un soupir.

— Ça s’est bien passé, en fait.

Andrej souriait d’un air satisfait ; Lo, par contre, fronçait les sourcils.

— Je ne sais pas. Ceux qui partent comme ça sans même essayer d’avoir le dernier mot… ce sont les plus coriaces, en général. Il va falloir se bouger : il ne va pas laisser traîner les choses. En attendant, on ferait mieux de se barricader au cas où ils veuillent passer en force. Et mets la vidéo en ligne, Lex.

Alexia hocha la tête, rempocha son portable et se releva. La partie commençait enfin.

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