14 - un passé

Notes de l’auteur : Vous allez plus en apprendre sur le passé de Calience, des révélations et surtout un changement de situation. Le suspense s’accélère.

Février 2020

Docile, les mains sur les genoux, Calience était assise sur une des chaises dans le bureau d’Ethan. Cette fois encore, elle n’était pas maquillée et ses cheveux étaient simplement coiffés en arrière. Elle paraissait soutenir le regard d’Ethan avec difficulté.

—  Docteur Cooper ? Je me demandais… auriez-vous vu Alexander récemment ?

—  Calience, nous avons plus important à discuter pour l’instant. Je voudrais revenir sur ce que m’avez dit. A la dernière séance, vous m’avez confié avoir passé Noël chez vos beaux-parents.

—  Oui, répondit-elle dans un sourire. Ce sont des personnes charmantes et aimantes. Ils m’ont adopté comme un membre à part entière dans leur famille. Ma belle-sœur, qui est créatrice de mode, m’avait confectionné une magnifique robe longue en lamé or, au décolleté impressionnant, dit-elle plongée dans ses souvenirs, elle se souvenait surtout que le vêtement avait fini en charpie sur le planché au pied de leur lit king-size. Barbara m’avait offert du parfum. Ce n’était pas vraiment mon genre, trop fleuri, mais c’était gentil de sa part. Puis, nous avons passé le nouvel an dans notre villa à Anguilla sur notre île privée.

—  Et vous êtes retournée avec Alex à Robotics en janvier ?

—  Nous étions tous en deuil, rétorqua-t-elle. Son expression s’assombrit d’un coup. Certains étaient partis, d’autres essayaient de se faire muter dans d’autres filiales du groupe, mais on ne le leur permettait pas. Nous avions besoins d’eux pour faire tourner l’entreprise et ne pas licencier les locaux. Il y avait des journalistes qui fouinaient partout. Ils publiaient des interviews d’employés qui avaient à peine connu Amanda. Ils ont pris des photos de Matt quand il s’est fait arrêter. Il a dut avoir tellement honte !

Son visage s’illumina soudain.

—  Mais tout s’est bien terminé. Laurence a révélé à la police sa liaison avec Matt qui a alors été libéré.

Ethan avait vu juste : le meurtrier et l’auteur du message n’étaient pas la même personne. Bien que Matt correspondît par certains aspects au profil, malgré son homosexualité, il essayait de coucher avec des filles espérant, en vain, qu’il finirait par aimer ça. Mais, il était frustré. En réalité, Matt s’était avéré être l’opposé du type d’individu qu’Ethan décrivait comme possible tueur. Et surtout, l’alibi fourni par Laurence avait suffi à la police pour le rayer de la liste des suspects.

—  Cela vous a surpris d’apprendre que Matt était gay ?

—  Ça expliquait beaucoup de choses, répondit-elle, le regard perdu. J’ai compris pourquoi il était tellement remonté contre Amanda. Mais ça n’a rien changé à ma façon de le considérer.

—  C’est-à-dire ?

—  J’étais en colère contre lui parce qu’il avait agressé Ben. Mais quand j’ai compris qu’en fait ce qui le rendait furieux c’était qu’Amanda était morte avant qu’il puisse se réconcilier avec elle, de se pardonner. Son homosexualité ne changeait rien pour moi. Ça m’était égal.

L’élocution de Cali avait changé, elle était devenue plus soutenue. Il nota sa réflexion et s’aperçut qu’elle attendait la question suivante.

—  Et alors ? demanda-t-il pour qu’elle enchaîne.

—  Alors quoi ?

—  Matt a été relâché à la fin du mois de janvier, et le crime suivant n’a pas eu lieu avant des mois. C’était comment la vie pendant cette période ?

—  Je me suis surtout concentrée sur mon travail, expliqua-t-elle. Je ne me suis pas embêter avec le soutien psychologique proposé… avec tout le respect que je vous dois, ajouta-t-elle en souriant.

—  Et votre vie conjugale, ça allait aussi ?

—  Merveilleusement bien, sourit-elle. Nous avons passé un moment magique à la Saint-Valentin. Alex m’avait fait livrer des dizaines de bouquets de roses toute la journée avec des petits bristols écrit « je t’aime » dans toute les langues. Mon bureau embaumait, je devais ouvrir la fenêtre pour pouvoir respirer. Le soir nous sommes allés voir Grease à Broadway et ensuite il avait réservé la suite présidentielle au Plaza avec fraise, chocolat et champagne.

Ils avaient baisé dans toutes les pièces. Il avait dévoré les fraises nappés de chocolat bouillant sur son corps et bu le champagne sur son sexe. Puis ils s’étaient envolés avec leur jet privé pour une semaine de ski dans leur luxueux chalet au Colorado.

—  Et votre famille ?

Son regard perdu instantanément de sa chaleur.

—  Je ne comprends pas la question.

—  Pourquoi ne me parlez-vous pas de vos parents ?

Il la sentit se crisper. Son visage ne bougeait plus, figé comme du marbre. Puis elle baissa la tête, se cachant. Elle porta les mains à ses temps, et dissimula ses yeux.

—  Ne me demandez pas de vous parler d’eux, supplia-t-elle d’une voix profonde.

—  Pourquoi ne voulez-vous pas en parler ?

Elle ne leva pas la tête. Se massa les tempes, respirant fort. Puis, elle releva son visage, elle souriait tout à fait calme.

—  Que voulez-vous savoir ?

—  Vous vous entendez bien avec eux ?

—  Pas tellement, on se disputait souvent, confia-t-elle toujours souriante. Surtout avec mon père. C’était compliqué à l’adolescence, les hormones, ce genre de trucs. Je les trouvais trop protecteurs et ils disaient que j’étais casse-cou.

—  Vous vous mettiez dans les ennuis ?

—  Je sais que vous avez lu mon dossier scolaire.

En effet il l’avait parcouru des yeux, essayant de décrypter sa personnalité si changeante et mystérieuse. Ses professeurs l’avaient qualifiée d’insolente et de bagarreuse.

—  Les autres gamins se moquaient de moi parce que j’étais douée à l’école. Longtemps j’ai essayé de le cacher. Je répondais aux profs pour que les autres filles m’admirent, mais j’ai vite compris que ça n’en valait pas la peine. Une connaissance est tombée enceinte et a dû quitter l’école. La dernière fois que je l’ai vue, elle travaillait de cinq heures à minuit dans une usine. Je ne voulais pas de cette vie-là. J’ai recommencé à faire mes devoirs, à travailler dur. J’ai appris à ignorer les moqueries, les crétins qui pensent qu’on est un loser parce qu’on réussit ses études.

Ses lèvres esquissèrent un sourire, mais ses yeux restèrent impassibles.

—  Je n’ai toujours pas réussi à me rendre invisible…

A partir de quatorze ans, son dossier scolaire ne contenait plus que des A. En revanches, elle se bagarrait souvent, sans réelle justification.

—  Vous êtes-vous ouverte à vos parents des difficultés que vous traversiez à l’école ?

—  Non. Ils ne sont pas très futés, tous les deux… Ce n’est pas très gentil, n’est-ce pas ? Mais c’est vrai, ils ne comprennent pas à quoi peut servir l’école. La seule chose qui les inquiétait était que mon séjour à l’université allait bien pouvoir leur coûter. Eux, ce qu’ils voulaient c’était que je les aide au garage.

—  Vous avez des frères et sœurs ?

Ses mains se crispèrent subitement. Elle se mit à tourner nerveusement son alliance en titane argenté et diamant. Elle fit un effort visible pour les détendre. Son sourire réapparut.

—  Ethan, je suis sûre que vous le savez. Oui, j’ai un frère ainé.

—  Vous vous entendez bien avec lui ?

—  Vous savez comment c’est, répondit-elle en haussant les épaules. On s’entend comme chien et chat.

—  Et vos amis de l’école ?

—  Je n’en avais pas, avoua-t-elle. Ses yeux trahissaient une profonde tristesse.

—  C’est pour cela que vous vouliez en changer ?

—  Pour ça et parce que je voulais réussir. Mon école n’était pas géniale.

—  Dans votre dossier, j’ai lu que vous n’aviez pas obtenu de bourse la première année, qui vous aurait permis de changer. Vous l’aviez obtenu l’année suivante grâce au fond de l’association de scolarisation des Wilton. A cause des bagarres, vous pensez ?

Ethan avait beaucoup de mal à faire correspondre l’adolescente rebelle et insolente du dossier avec la jeune femme de vingt-neuf ans assise en face de lui. Ses amis la disait soumise, peu confiante en elle, timide et effacée. Son mari dirigeait ses moindres faits et gestes, il régentait tout, jusqu’à la nourriture qu’elle devait manger et au habit qu’elle devait porter, à l’emploi du temps planifié. Aucune initiative de sa part, elle se faisait faire sans rien répliquer, le laissant prendre totalement leur vie en main. Il était très dominateur avec elle. Mais, ils étaient tous d’accord pour dire qu’Alexander l’aimait à la folie, poussé à l’extrême, il l’a traitait comme une reine, copulant comme des lapins. Plus d’une fois, ils s’étaient fait surprendre en pleine action dans la salle de reprographie et celle des archives, pas gênés, continuant leur affaire même s’ils étaient regardés. Une rumeur murmurait qu’ils participaient à un club très sélectif sur l’île, uniquement pour les riches initiés. Ils pratiquaient, disait-on, le sadomasochiste hard et l’échangisme. Alex en était un des principaux fondateurs avec Robert Denison Junior.

—  Alors vous étiez contente de partir en congé durant l’été ? Vous ne vous sentiez pas angoissée ou nerveuse ?

—  Pourquoi devrais-je être si négative, nous partions faire du voilier dans les calanques grecques. J’étais impatiente de partir.

—  Même si le coupable n’avait pas été arrêté ?

—  Oui, oui. Enfin, bien sûr, ça, ça m’angoissait… surtout quand j’ai découvert…mais j’essayais de ne pas y penser. Ça devait faire quand même déjà huit mois. On n’imaginait pas qu’il y aurait d’autres meurtres…

—  Et pourtant…

—  Oui…

***

Ethan alla à pied depuis la station de métro de Washington Square jusqu’à Greenwich Village, en sifflotant. Le ciel était d’un bleu limpide, la neige s’était arrêtée de tomber la veille et elle éblouissait sous les rayons du soleil. Il avait donné rendez-vous à Abby Devlin à un Starbucks Café. Il entra. Il fut accueilli par la douce ambiance chaleureuse de ses canapés en velours moelleux et par la bonne odeur de café qui saturait l’air. Elle l’attendait déjà, assise sur l’un de ces fauteuils mous bleu pétrole typique de l’enseigne. Impeccablement bien habillée et bien coiffée, ses longs cheveux roux étaient rassemblés en arrière attachés par une barrette. Sa discrète bague de fiançailles et son alliance toute neuve, passée aux doigts cet automne, brillaient dans la pièce. Malgré la venue d’une petite Léa dernièrement, elle avait pratiquement perdu ses kilos de grossesse. Abby rayonnait de bonheur. Elle buvait dans un grand gobelet, qui selon l’inscription dessus, était un cappuccino crème avec une rasade de sirop à la vanille. Elle leva la tête en souriant quand elle aperçut Ethan.

—  Bonjour, je vous ai reconnu. Je vous ai vu à la télé, dans l’émission de CNN à laquelle vous avez été invité l’année dernière.

Ethan était apparu dans un documentaire sur l’hôpital psychiatrique de Beverhill.

—  Je peux vous offrir un autre café ? demanda-t-il en remarquant le gobelet presque vide posé sur la petite table en bois entre eux.

—  Avec plaisir. Un latte déca, s’il vous plaît.

Il alla se placer dans la longue file de touristes, d'hommes d'affaires et d’étudiants. Au bout de dix minutes, il revint avec leurs cafés. Abby le remercia chaleureusement.

—  Je vous en prie, mais je ne sais pas comment vous arrivez à avaler du décaféiné. Je déteste ça.

—  Je me suis droguée de café au boulot, expliqua-t-elle avec son léger accent irlandais. Avec le bébé, il me fallait un bon sevrage. Je commençais à trembler au réveil.

— Je devrais freiner moi aussi, concéda Ethan avant d’avaler une grande gorgée de son doppio expresso. Enfin… Merci d’avoir accepté de me rencontrer. Je sais que ce n’est pas évident pour vous de me parler de votre meilleure amie sans sa présence, mais un petit coup de main ne me fera pas de mal.

—  Vous voulez que je vous parle de Calience ?

—  En effet. Je voudrais également avoir votre impression sur vos collègues de bureau. Sans trahir le secret médical, j’entends. Plus nous avançons dans l’enquête, plus il semblerait que le coupable soit l’un des employés de Robotics. Il faut que j’en apprenne un maximum sur les victimes, et leurs amis pour comprendre les tensions et les motifs qui ont joué un rôle dans les meurtres.

—  Vous en êtes sûr ? demanda Abby après un long silence.

— Que le coupable est un de vos collègues ? J’en ai bien peur, oui.

—  Je suis psychologue comme vous le savez mais je n’ai pas de spécialité de criminologie comme vous, néanmoins à la fac, on nous a appris que les tueurs en série n’ont pas de motif sous-jacent. A part satisfaire leurs pulsions meurtrières, leurs actes sont gratuits.

—  Eh bien, en général, c’est vrai, confirma Ethan. Il aussi vrai que les serials-killer tuent pour affirmer leur domination par rapport à leurs victimes. Ils aiment montrer leur pouvoir et leur contrôle sur les autres. Certaines femmes peuvent involontairement provoquer ces meurtriers en réveillant leur sentiment d’infériorité. Ils ont alors besoin de tuer pour contrebalancer ce complexe.

Abby hocha la tête, voyant tout à fait ce qu’Ethan voulait dire.

—  Amanda était assez douée pour ça. Mettre le doigt là où ça fait mal et vous donner le sentiment d’être moins que rien, je veux dire. Je l’ai eu en consultation, elle avait déclenché un penchant pour le narcissisme pour oublier ses origines provinciales.

—  C’est ce que vous ressentiez avec elle ?

—  D’une certaine façon, reconnut Abby. Quand je suis arrivée à Robotics, je voulais m’inscrire à la chorale de l’entreprise et quand j’ai appris qu’elle aussi, je me suis dit que nous avions des points communs. Je lui ai proposé de répéter ensemble et… il s’est avéré qu’elle avait déjà pris des cours de chants. Je suis allée l’écouter chanter, j’ai applaudi, félicitée comme il se doit, et elle m’a remerciée. Et elle a oublié mon premier concert… Voilà comment était Amanda…

Ethan l’interrogea sur ses autres collègues.

—  Josh Armstrong ? demanda-t-il.

—  Complétement déjanté, mais il ira loin, ce gars.

—  Robert Denison Junior ?

—  Un jour, on va découvrir que c’est un agent secret à la solde du parti communiste.

—  Liza sa femme ?

—  Elle avait dit à un candidat venant postuler, que s’il ne s’arrangeait pas un peu, il finirait puceau.

—  Votre Directeur général, Alexander Wilton ?

—  Je trouvais qu’il était un peu trop…collet monté, hautain pour elle, mais elle a eu un vrai coup de foudre.

—  Collet monté?

—  Millionnaire, avec des manières, vous voyez ce que je veux dire ?

—  Qu’est-ce qui vous fait dire que Calience n’est pas du genre à se marier avec des hommes riches ?

Abby se cala dans le fauteuil et prit une gorgée de café. Ethan eu l’impression qu’elle cachait une partie de la vérité et ne parlait pas franchement.

—  Parce qu’elle-même n’a rien à voir avec eux…

—  Alexander m’a dit qu’elle pouvait se montrer assez imprévisible. Que ses humeurs changeaient sans qu’on s’y attende.

—  L’amour, sans doute. Moi, j’avais l’impression qu’elle cachait son jeu.

—  Comment cela ? Quoi par exemple ?

—  Je ne sais pas… Elle jouait un rôle. Parfois, on avait l’impression soudaine de voir la vraie Cali, pas la femme sage et soumise à son mari.

Pendant qu’Abby continuait à lui décrire Calience, une autre image d’elle prit corps dans l’esprit d’Ethan. Cali paraissait plus fragile qu’il ne se l’était imaginée. Visiblement, elle manquait de confiance en elle, notamment à cause de la forte influence de son mari et des décisions qu’il prenait sans la consulter. Elle préférait écouter les opinions et les avis des uns et des autres avant d’oser exprimer les siens propres. Ethan avait depuis longtemps fini son expresso. Il rangeait déjà con carnet et son stylo dans sa sacoche.

—  Elle vous parle souvent de ses parents ? demanda Abby, abruptement.

Il leva la tête, surprit.

—  Pourquoi demandez-vous cela ?

—  Je pensais à la fois où je suis allée lui rendre visite à Hidden Springs lors des vacances d’été de sa première année. Elle été retournée là-bas pour déménager ses dernière affaires, elle n’avait plus l’intention de revenir dans ce trou perdu, selon ses dires. Elle ne savait pas que je venais, j’ai cherché l’adresse du garage de ses parents sur internet. Je savais qu’ils habitaient au-dessus. Je me suis dit que ce serait drôle si je lui rendais une visite et l’aidais avec ses affaires…

Abby se tut, perdue dans ses pensées. Ethan attendit deux minutes avant d’intervenir poliment.

—  Et ?

—  Le quartier était malfamé, les poubelles jonchaient les rues, des graffitis du style « Johnny suce des bites » étaient griffonnés sur les murs sales. J’ai rapidement trouvé le garage, une femme toute en os, aux cheveux blonds filasses se tenait derrière le comptoir, la clope au bec, des tatouages pleins les bras. Elle m’a interpellé vulgairement. Je lui ai dit que je cherchais Calience Ainsworth. Elle a éclaté de rire puis à crier dans les escaliers : « Cléo ramène ton gros cul par ici ! ». Je ne comprenais pas, j’avais demandé Calience pas Cléo. Je l’ai dit à la femme et elle m’a répondu que Cléopâtre se prenait pour une duchesse et Calience était son deuxième prénom. J’ai entendu une dispute à l’étage entre un homme et elle. « Ne mets pas tes sales pattes sur mes affaires, connard ! criait-elle », l’autre lui répondit « Va te faire enculer salope, j’en ai rien à foutre de tes fringues de merde ! ». J’étais consternée. C’était bien ma meilleure amie qui parlait comme cela ? A mille lieux d’elle à l’université.

—  Qu’est-ce qui s’est passé pour la suite ?

—  Rien, elle m’a vu et je suis restée sans voix. Ses cheveux étaient couverts de gel, coiffés en arrière. Elle ne s’était pas maquillée. Elle portait un tee-shirt, aux taches suspectes, trop grand, une sorte de jogging en nylon avec une bande jaune fluo sur le côté. Je n’avais jamais vu Cali habillée ainsi. Elle m’a présenté la femme qui était sa mère puis m’a entrainé vers la sortie pour boire un verre. J’avais hâte de partir de ce bouge où des hommes énormes, aux bides proéminents et couverts de sueur, étaient en train de réparer des caisses hors d’âge, dévoilant leurs fesses à chaque fois qu’ils se baissaient.

—  Belle image, ironisa Ethan. Et après ?

—  Au moment où nous sortions, un homme rentrait, c’était son père, ils avaient les même les cheveux noirs. A notre passage, il a caressé les fesses de sa fille, j’ai faillis vomir, elle n’a rien dit et on s’est sauvés. On est partit dans un bar glauque de quartier plein de supporter. Cali a commandé une bière. J’étais ahurit, elle qui ne jurait que par le Chardonnay à cent cinquante dollars la bouteille. Je lui ai demandé des explications sur tout cela, sa famille, son changement. Elle ne m’a pas répondu franchement et m’a fait jurer de ne le raconter à personne.

Après son long monologue, Abby avala d’une traite le reste de son déca.

—  Étrange, n’est-ce pas ? conclut-elle.

—  Très, admit Ethan.

Une vague d’excitation le traversa : cela collait parfaitement avec ce qu’il en était venu à soupçonner. Il se leva d’un bond et tendit la main à Abby.

—  Merci beaucoup pour votre aide, Abby.

La soudaineté de son départ étonna la jeune femme qui mit un temps avant de lui serrer la main. Ethan coucha ses réflexions sur papier dans le métro qui le ramenait chez lui. Le lendemain, il devait voir Alexander.

 

Mr Wilton le reçu un peu abruptement. Il prit immédiatement des nouvelles de sa femme, après des échanges cordiaux, Ethan posa la question qui lui brulait la langue et le tourmentait depuis la veille.

—  Vous avez déjà rencontré les parents de Calience ?

—  Non, elle ne voulait pas. Même pour notre mariage, ils n’étaient pas présents, je pense même qu’elle ne leur pas informé qu’elle s’était mariée. J’ai l’impression qu’elle avait honte d’eux…

Jo lui avait expliqué que le père de Cali avait été plusieurs fois condamné pour agressions, vols et viols. Son frère ainé prenait le même chemin, il était incarcéré à la prison de l’Etat. L’homme qu’avais mentionné Abby, c’était certainement lui. Après sa conversation de la veille, Ethan comprenait pourquoi Cali avait refusé que son mari les rencontres.

—  Abby Devlin Sutherland vous a-t-elle raconté qu’elle lui avait rendu visite à Hidden Springs ?

—  Non… Je ne savais pas. Cali ne me l’avait jamais dit. C’était quand ?

—  L’été de sa première année à Princeton. Comment a évolué votre relation dans les mois qui ont suivi le meurtre d’Amanda Sterling ?

—  Je dirais que ça nous a rapprochés. Nous avons fêtés la Saint Valentin ensemble, je l’avais emmené voir un spectacle d’opéra, nous avons dîné chez Le Bernardin puis nous avions passé la nuit au Plaza. Ensuite, nous sommes partis skier dans le Colorado.

—  Un spectacle d’opéra ? Vous êtes sûr ?

—  Oui, pourquoi ? C’était la foutu Traviata.

Ethan consulta ses notes.

—  Votre femme m’a dit que vous étiez allés voir Grease à Broadway.

—  C’était l’année suivante. Cali fait toujours ce genre de trucs.

—  Quels trucs ?

—  Elle mélange tout. Elle oublie toujours les dates. Je repense à cette fois où nous avions rendez-vous à Manhattan et où elle n’est pas venue. C’était notre premier rendez-vous après notre retour d’Hawaï. Je suis allé frapper à son appartement. Elle s’y trouvait en train de manger un plateau télé devant l’écran. J’étais vraiment en colère, j’ai hurlé sur elle. Et elle a fait comme à son habitude : elle s’est éteinte.

—  Éteinte ?

—  Oui comme une bougie que l’on aurait soufflé. Ses yeux se vident de toute expression, son corps se glace, elle ne bouge plus. Ensuite, elle reprend vie soudainement, elle s’excuse et devient toute gentille ou alors elle se transforme en furie.

Ethan prenait frénétiquement des notes. Il commençait à entrevoir un problème psychologique sur Cali et il devait en avoir la certitude.

—  Docteur Cooper, quand-est-ce que je pourrais la revoir. Elle me manque tellement, gémit Alex.

—  Bientôt. Encore deux à trois semaines de patience et vous pourrez être réunis.

 

***

 

Calience regardait le bouquet d’anémones et de lys disposé dans un vase, sur la petite table basse devant elle. En face, assis dans son siège de consultation, Ethan la regardait, se demandant ce qui se cachait dans cette jolie tête.

—  Elles sont belles, n’est-ce pas ? remarqua-t-il.

—  Oui, répondit-elle d’une petite voix. Il y avait les mêmes à mon mariage.

—  Calience, comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

—  Ça va, dit-elle en haussant les épaules.

—  Vous savez, j’ai vu Alexander, hier. Il pense beaucoup à vous, vous lui manquez.

D’habitude, Cali réagissait tout de suite quand Ethan lui parlait de son mari. Là, elle sourit et rien de plus.

—  En revanche, il m’a dit une chose bizarre. Il m’a raconté qu’il ne se souvenait pas avoir passé la soirée de la Saint Valentin. Vous m’aviez parlé être allé voir une comédie musicale. Lui se souvient d’être allé à l’opéra.

—  Non, je ne crois pas.

—  Il a raison, Cali. J’ai vérifié le programme du Metropolitan Opera, ils passaient La Traviata cette année-là. Vous avez dû aller à Broadway l’année suivante. Vous ne vous souvenez pas avoir dîné chez Le Bernardin ?

Elle secoua la tête.

—  Il a dit que le serveur vous a donné une rose rouge. Alexander vous avez commandé votre plat préférer, des ravioles à la truffe avec du saumon poché à l’aneth, il vous a offert un collier de saphir bleu et diamant en trois rangs. Il y avait des ballons en forme de cœur accroché à votre chaise. Ensuite, il vous a fait l’amour avec uniquement ce bijou autour du cou dans la chambre au Plaza. Vous vous en rappelez ?

Elle fit de nouveau non de la tête. Une larme silencieuse coula sur sa joue.

—  Cali, j’ai aussi vu Abby il y a deux jours, à Greenwich. Elle m’a raconté des choses intéressantes…

Il la vit se recroqueviller sur sa chaise.

—  Que pensez-vous qu’elle aurait pu me raconter ?

—  Je ne sais pas…

—  Vous vous souvenez qu’Abby est venue vous rendre visite à Hidden Springs ?

—  Elle n’est jamais venue ! s’exclama-t-elle, d’une voix plus aiguë que jamais.

—  Elle est venue en juillet, l’été après votre première année à Princeton. Elle vous a trouvée dans le garage de vos parents. Vous l’avez emmenée dans un pub plein à craquer de supporters des Hogs qui regardait le match à la télé.

Cali secouaient la tête de toutes ses forces, des larmes dévalant ses joues.

—  Vous lui avez fait promettre de ne rien dire une fois rentrée à Princeton. Pourquoi ? Et pourquoi avez-vous dit à tout le monde que vous vous appeliez Calience, alors qu’en fait vous vous appelez Cléopâtre ? Il connaissait la réponse, mais il voulait ébranler la jeune femme.

Cali tremblait de tout son corps. Soudain, Ethan la vit s’éteindre, exactement comme Alex le lui avait décrit. Une bougie soufflée. Elle se raidit sur sa chaise. Ses yeux dans le vague, comme ceux d’une poupée. Ethan observait, fasciné, retenant sa respiration. Elle resta dans cet état pendant quelques secondes seulement. Tout à coup, elle frissonna et cligna des yeux. Elle se tourna vers lui.

—  Je suis désolée, Ethan, dit-elle d’un ton très calme.

Elle se pencha pour prendre un mouchoir dans la boîte sur la table et essuya ses larmes tranquillement, comme si elle était simplement en train de se démaquiller.

—  Qu’est-ce que vous me demandiez ?

—  Je vous demandais votre nom, mentit-il.

—  Eh bien, dit-elle dans un sourire. Je me demandais quand vous alliez enfin comprendre. Je m’appelle Heather. Enchantée de vous rencontrer… en bonne et due forme j’entends…

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