14 - Le Boiteux

Par Elodie

Si Lily se décrivait spontanément comme réservée et peu sûre d’elle, elle pouvait facilement passer pour extravertie et munie d’une extraordinaire confiance en soi à côté de Sam. Surnommé sans ménagement « Le Boiteux » depuis qu’il s’était cassé le pied lors de son premier jour de travail dans la Consultation d’Enfants Prédisposés, il était certainement l’esprit le plus aiguisé de ses membres. « Le Puits de Science » aurait paru plus adapté selon Lily mais Sam lui-même s’était approprié ce sobriquet, prenant cette raillerie comme une signe d’intégration. Malheureusement, cet assentiment avait plutôt été perçu comme un aveu de faiblesse et Sam devint irrémédiablement le mouton noir de la consultation. Il était pourtant le responsable des Archives et avait, de ce fait, un grade supérieur à nombre d’entre eux. Néanmoins, son statut ne revêtait aucune importance pour les confrères et consœurs infatués de Lily.

D’ordinaire peu investi ou ostensiblement ignoré par ses collègues, il se retrouvait généralement isolé lors des Tables Rondes et réunions d’équipe. Lily l’avait elle-même peu côtoyé, tout d’abord parce qu’elle n’avait guère besoin de faire appel aux services des Archives étant donnée sa mémoire singulière mais, surtout, parce qu’elle avait immédiatement ressenti chez lui un certain intérêt pour elle qu’elle aurait qualifié de romantique si son propriétaire avait eu la moindre chance d’y croire. Dès la perception de cet attrait de la part de Sam, Lily lui avait coupé l’herbe sous le pied en l’évitant le plus possible. Il était déjà bien assez malmené par l’équipe pour ne pas devoir supporter un rejet supplémentaire ! Entendre les petites voix des autres pouvait être bien utile dans certaines circonstances… Lily lui parlait donc peu et se montrait toujours très pressée lorsqu’il la sollicitait, à la fois malheureuse pour lui et soulagée de ne pas entretenir un climat inutilement embarrassant.

Elle essayait d’apaiser sa conscience en se répétant qu’elle était toujours restée sobrement courtoise à son encontre et que jamais elle n’avait participé aux joutes de moqueries régulièrement lancées à la cafétaria quand il s’installait avec son plateau repas comme seul convive. Évidemment, les railleries étaient faciles face à un homme d’une telle corpulence qui affichait aux yeux de tous un sens aigu de la doctrine d’Epicure. Comme s’il n’avait pas réellement compris que le menu était à choix, Sam se servait généralement de l’ensemble des mets proposés au buffet, masse nutritive considérable si l’on comptait les plats végétarien et hypo-allergène en plus des quatre propositions standard. Même Lily n’avait pu réprimer son malaise lorsqu’il avait dégusté à lui seul la mythique coupe « tête à tête » avec ses modiques douze boules de glace en guise de dessert.

Toutefois, rien ne justifiait un tel acharnement de la part d’adultes responsables, travaillant dans les Soins de surcroît. Car les confrères de Lily ne s’étaient pas restreints à proscrire Sam de leur cercle émérite, ils ne cessaient, en outre, de se payer sa tête. A plusieurs reprises, elle avait surpris la tablée fière de ses calambours culinaires en se levant au milieu du repas sans un mot. Si elle n’avait pas la force de caractère pour s’insurger à voix haute contre toute une escouade, elle espérait que le message non verbal pourrait, au moins, porter ses fruits. Pour l’instant, que nenni. Le seul réconfort de Lily résidait dans le fait que Lucien ne participait pas non plus à cette exclusion digne d’une cour de récréation. Ou d’un camp de concentration. Régime anti-gros.

Dans ces moments, elle avait honte d’être assimilée à cette assemblée élitiste. La philanthropie de ses membres semblait finalement n’être qu’un simulacre. Bien qu’elle ne cherchât en aucun cas à se présenter sous son meilleur jour auprès de Sam, Lily espérait toutefois que ni lui ni quiconque ne la mettait dans le même panier. Privilégiant néanmoins l’évitement, elle n’était jamais allée vérifier l’état des dorures de son blason auprès du principal intéressé. Il ne fallait pas exagérer : le tenir à distance, même poliment, comportait le risque de ne pas être haute dans son estime. Elle ne pouvait pas avoir la laine, le mouton et le Tisserand. Elle le savait et continuait à esquiver l’Archiviste. Le prix à payer semblait raisonnable.

A cet instant pourtant, à la suite du petit discours intérieur qu’elle avait intercepté chez lui en réponse au soufflet de Victorine, Lily avait pesé le pour et le contre et s’était résignée, une fois n’est pas coutume, à lui parler. Au plus vite. Dès la fin de la conférence dispensée par le Donateur Pi, en l’occurrence.

- Sam, l’interpella-t-elle discrètement lorsqu’il sortait de l’auditoire.

- Lily !

Qui rougit devant son enthousiasme. Elle éprouva immédiatement une vague de joyeuse surprise et de satisfaction qui ne venait à l’évidence pas d’elle malgré toute l’impatience qu’elle avait de lui parler. En plissant le nez, elle accepta sans broncher les bises nerveuses qu’il déposa sur ses joues en feu. Était-ce sa légendaire maladresse ou un geste délibéré ? Lily ne voulait pas trancher mais, comme à chaque fois qu’il la voyait, Sam ne pouvait s’empêcher de l’embrasser juste à la commissure des lèvres. Alors qu’elle subissait ce fâcheux assaut en grimaçant malgré elle, Lily se rappela pourquoi elle l’évitait. Beurk.

- Que me vaut cet honneur ? lui adressa -t-il avec une pointe de guilleret cynisme.

Lily alla droit au but. Inutile de tourner autour du pot.

- Que penses-tu de la réponse de Victorine à ta question ?

Surprise. Hésitation. Malaise.

- Je… heu… de quelle question tu parles ?

- Tu en as posées plusieurs ? ironisa allègrement Lily à son tour.

Sam sourit, un peu honteux, très mal à l’aise, follement dépité, pas du tout ravi.

- Ne me dis pas que toi aussi maintenant tu t’intéresses à mes maladresses… Oui je sais, je n’aurais pas dû, c’était déplacé…

- Comment ? l’interrompit Lily qui poursuivit à voix basse. Détrompe-toi, je me pose les mêmes questions que toi ! Je croyais être la seule, d’ailleurs…

À ces mots, Sam avait ouvert sa bouche et ses yeux si grands que ses globes oculaires auraient pu glisser de ses orbites tout droit dans sa cavité buccale, dont les grosses lèvres humides pendaient, flasques, autour d’une langue échouée sur une rangée de dents minuscules. Mais pourquoi fallait-il qu’il soit si vilain ? La vie était décidément cruelle.

Cherchant à le libérer de son air ahuri, Lily continua. Pour le coup, c’était elle qui s’enflammait tandis que son interlocuteur demeurait sur la réserve.

- Comment en es-tu arrivé à douter de l’Algorithme, dis-moi ?

Le visage de Sam cilla à peine, Lily aperçut uniquement ses babines s’agiter pour formuler à grande peine :

- Les… les Archives…

Mais bien sûr ! A quoi s’évertuait-elle ces dernières semaines si ce n’était à creuser dans les abîmes de sa mémoire transgénérationnelle ? Et qui d’autres pouvait mieux la comprendre que le garant de la mémoire de leur société, le responsable des Archives, Sam, « Le Boiteux » ?!

L’œil pétillant, Lily ne put camoufler son sourire grandissant, fidèle reflet du nouvel espoir qui s’éveillait en elle. Semblant retrouver sa contenance, Sam lui sourit timidement en retour.

- Ecoute Lily, il faut que je t’avoue quelque chose…

La voix de Sam était nerveuse mais il y avait une surprenante détermination dans son regard.

- Cela fait des années que j’ai commencé mes recherches, bien avant de travailler ici. C’est même ce qui m’a mené à intégrer cette consultation, en réalité. Mon mandat premier est complètement différent de celui qu’on m’a attribué dans la consultation.

Sam se tut. Son regard fixait maintenant ses sandales usées et ses dodus orteils qui tentaient vainement de s’extirper de ce traquenard. Sa voix tremblait quand il reprit :

- Ecoute Lily : je dois réaliser une étude approfondie et elle ne porte pas sur les enfants prédisposés ni sur l’Algorithme du Donateur Pi. Ce n’est que dernièrement que certains éléments m’ont interpelé mais je ne me suis jamais complètement détourné de ma cible… Comment te le dire avec les bons mots, ce n’est pas mon fort, tu sais, parler…

- Alors ne dis rien, Sam.

Lily avait saisi l’essentiel. Envahi par les émotions de son interlocuteur, elle n’avait pas pu résister à l’appel de sa petite voix. Elle savait ce qui le tracassait tant. Et ce qu’elle avait découvert était déroutant : Sam l’étudiait, elle, Lily. L’intérêt qu’il lui portait n’avait finalement rien de sentimental. Elle était son sujet d’étude, sa cible, une curiosité scientifique. Et, de ce fait, ou était-ce pour cette raison justement, mais de manière encore inexplicable, il savait.

Lily n’avait pas saisi la manière dont il avait pris connaissance de ses spécificités mais Sam connaissait l’étendue de sa mémoire et avait un petit aperçu de sa compétence à entendre les petites voix du subconscient de ses semblables.

Tout ce que sa mère redoutait semblait s’être produit. Quelqu’un savait et l’étudiait. Lily n’avait aucune idée de l’identité de ses mandataires mais Sam remplissait une mission qui consistait à l’observer. Et elle ne s’était rendu compte de rien. Une fois de plus, quel manque de clairvoyance !

Alors que les questions et craintes affluaient dans sa tête, Lily savait qu’elle ne pouvait pas en parler librement. Dans sa famille, on donnait plus que sa parole quand on faisait une Promesse. Et elle avait Promis. A sa mère. Plus important : sur sa Vie. Son serment était inviolable. Il l’avait déjà tant de fois réduite au silence malgré ses besoins et tentations. Là encore, Lily s’autocensura docilement. Interroger Sam comportait trop de risques. Sa mère était un tyran démissionnaire mais elle ne méritait pas le repos éternel pour autant.

- Tu… tu as, comment dire, entendu ? Tu sais ce que je sais ? la questionna Sam maladroitement.

- Oui, Sam. Je ne sais pas comment tu connais mon « petit secret », railla-t-elle en voulant alléger l’atmosphère avant de reprendre son sérieux face au visage horrifié de son vis-à-vis. Mais peu importe. Un jour tu m’en parleras, un jour je voudrai comprendre comment, et surtout pour qui, je suis devenue ta « cible ». Mais pas aujourd’hui. Sam, je ne peux pas.

Après un bref silence amer, Lily reprit la parole en découvrant la bouche gluante de Sam s’agiter pour se justifier. Elle devait détourner le sujet de la conversation. Passé le choc de la nouvelle, elle se concentra à nouveau sur ce qui l’avait menée à interpeler Sam.

- Revenons à nos moutons : notre scepticisme concernant l'Algorithme. Tu sais, j’ai de gros doutes concernant l’avenir de notre consultation, l’avenir des enfants que je prends en charge, les enfants que je suis supposée aider. J’aimerais qu’on parle de l’Algorithme, que tu me dises ce que tu en penses, si tu es d’accord car, pour la première fois depuis bien longtemps, je me sens moins seule entre ces quatre murs.

Sam avait repris un peu de sa contenance.

- D’accord. Mais pas ici, pas maintenant, lui répondit-il avec un regard par-dessus son épaule.

Durant leur court échange, le couloir s’était rempli et Lily se doutait que Victorine rodait dans les parages. Elle hocha la tête d’un air entendu et lui lança, de nouveau à voix haute :

- Peut-être pourrions-nous envisager manger ensemble après les Tables Rondes dorénavant. Qu’en dis-tu ?

Lily sentait les visages intrigués de ses collègues se retourner vers eux. Si les murs avaient réellement des oreilles, ils allaient être servis ! « Ça va jaser dans les couloirs » rigola-t-elle toute seule : la favorite du chef – car elle n’était pas dupe sur les ragots qui circulaient sur elle – qui avait rencard avec le souffre-douleur de la consultation !

- Avec plaisir ! Et ça pourrait être plus intime si on se retrouvait tous les deux à la petite table en bois dans le parc, tu sais, sous le grand hêtre, répliqua Sam en lui appliquant une bise collante au coin des lèvres.

Cette fois, Lily troqua sa grimace contre un petit rire niais. Feindre les amants éperdus était une plutôt bonne diversion. Sam avait bien réussi à la berner avec cette astuce des années durant. Ils arriveraient somme toute probablement à tromper le reste de l’équipe ainsi. Le plus important pour elle était de trouver un bon prétexte pour retrouver Sam en toute discrétion afin de progresser dans son projet. Quant à Sam, et bien ! il devait certainement gagner quelque chose au change pour se prendre aussi rapidement au jeu. Lily préféra éluder cette question dérangeante mais définitivement pas prioritaire.

Se retournant, elle fit mine de ne pas remarquer le regard critique de ses collègues, le visage réprobateur de Victorine et le bleu délavé et triste des yeux de Lucien. Amusée par la situation, elle lança même à Sam, telle la parfaite petite épouse :

- N’oublie pas le lait pour ce soir.

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