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Charles était en train de déchiffrer les hiéroglyphes dont sa tante se servait pour écrire lorsque son portable sonna – Pierre. Il sentit aussitôt son sang se glacer et décrocha.

— Oui ?

— Mon petit Charles !

Pierre mesurait un mètres quatre-vingt-dix et pesait au moins cent kilos ; mais cela faisait une éternité qu’il n’avait pas appelé Charles « mon petit ». Cela voulait sans doute dire qu’il n’appelait pas pour une nouvelle intrusion dans le château, se prit-il à espérer.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Eh, toujours aussi froid toi. Ni bonjour, ni comment ça va ?

— Bonjour. Tu n’es pas censé travailler à cette heure ?

— On est sur la route, on passait pas loin de ta ruine, j’ai pensé à toi. Marie te dit bonjour.

Il y eut des protestations lointaines d’une voix féminine – ladite Marie, qui devait sans doute conduire.

— Une de tes collègues, je suppose ? Il faut que tu arrêtes de harceler les gens, Pierre.

— Harceler, harceler… maugréa Pierre. Je ne vais pas recevoir de leçons de conduite d’un ermite comme toi. Les cons n’ont pas de conseil à donner, comme dirait l’autre.

— Je ne sais pas qui est cet autre que tu accuses de toutes tes grossièretés, mais je m’inquiète de tes fréquentations, fit Charles de sa meilleure voix pincée, provoquant un éclat de rire à l’autre bout du fil.

— T’inquiète. Bon, ça va ?

— J’ai un dossier gros comme ton fils à lire pour demain, mais j’imagine que oui.

— S’il est moitié aussi beau et intéressant que mon loulou, ça va être une partie de plaisir !

— Hélas…

— Tourne là. Bon, Charles, on arrive bientôt, faut que je fasse vite. Marc m’a dit qu’il devait aller au château le week-end prochain, Fatima voulait en profiter pour vous inviter tous les deux. Tu es libre ?

Le silence tomba entre eux tandis que Charles cherchait une excuse et n’en trouvait pas. Pierre enchaîna :

— Tu peux venir direct à la gendarmerie depuis l’autoroute, tu sais, sans passer par la Fresny. Ça serait bien que Léa te connaisse autrement qu’en photo. Tu es son parrain, tu te rappelles ?

— C’est bas, d’utiliser ta famille pour me culpabiliser, soupira Charles.

— Si tu culpabilises, c’est que tu as une bonne raison. Viens nous voir. Barbecue, samedi à 18 heures, d’accord ? Tu peux amener un cadeau pour Léa, tu seras son préféré pour la soirée.

Charles ferma les yeux, essaya d’imaginer faire le trajet jusque là-bas, se retrouver dans cette ville. Peut-être… Peut-être qu’il pourrait le faire. Travailler pour sa tante, se sentir à nouveau utile, lui faisait du bien, il se sentait revivre. Peut-être tout cela était-il à sa portée, en fin de compte.

— Je viendrai, lâcha-t-il finalement.

— Génial. Bon, je te laisse. À samedi !

Charles reposa le téléphone avec l’impression d’avoir fait le premier pas pour déménager une montagne. C’était moins insurmontable que ce qu’il aurait cru – mais cela viendrait sans doute plus tard, se dit-il en se replongeant dans son dossier taille nourrisson.

Au bout d’une heure, il décida de passer à autre chose et se mit en quête de l’urbexeuse, que sa tante lui avait remis en tête. Il n’eut aucun mal à la trouver : elle avait pour pseudonyme Alexia_urb sur les réseaux sociaux, et son visage souriant était bien en évidence, gommant le moindre doute qu’il aurait pu avoir. Il comptait simplement l’utiliser comme point de départ pour ses recherches, mais se prit à étudier les photos qu’elle avait postées en ligne. Elle avait un compte assez suivi, remarqua-t-il avec intérêt : plusieurs milliers de personnes étaient abonnées. Il s’arrêta sur une photo mise en avant qui datait de quelques mois plus tôt. Elle y était assise en tailleur sur un canapé, une bouteille de bière à la main, penchée sur un atlas avec un regard en coin vers l’objectif - « préparation de la prochaine sortie urbex. Des idées ? » demandait-elle à ses abonnés.

Il s’attarda un moment sur la photo. Il y avait quelque chose de doux dans la composition, de relaxant, comme s’il s’était trouvé dans la pièce à côté d’elle, son propre verre à la main, sans doute en train de débattre sur la question de s’introduire en douce dans des lieux interdits au public…

Secouant la tête, Charles fit défiler les commentaires pour passer à la photo suivante. Il ne savait pas d’où lui était venu cette idée, mais elle était ridicule ; il ne connaissait même pas Alexia Vermay. Il ne l’avait vue qu’une fois, et ça ne s’était pas exactement bien passé. Juste parce qu’elle faisait de belles photos… ça n’en faisait pas moins quelqu’un avec qui il ne pourrait sans doute jamais s’entendre. Il regarda un instant de plus son visage encadré de mèches brunes qui s’échappaient d’une queue de cheval.

Elle était jolie, réalisa-t-il avec un choc au creux du ventre.

Il se rabattit en arrière, les yeux écarquillés, toujours fixés sur la photo où elle semblait le narguer – non, même avec toute la mauvaise foi du monde il ne pouvait dire ça. Elle semblait lui sourire, à lui personnellement, et l’inviter à se joindre à elle pour faire quelque chose de si intéressant qu’il ne verrait même pas le temps passer.

Il secoua la tête, rabattit l’écran d’un geste brusque et se remit à travailler sur son dossier indigeste. Tout valait mieux que d’avoir à affronter ce genre d’idée saugrenue.

Plus tard, il repenserait à ce jour, et se demanderait comment les choses auraient tourné s’il avait regardé les photos les plus récentes – s’il avait vu, alors, la première photo de la Fresny avec son commentaire #viedechâteau. Il aimait à penser que les choses se seraient peut-être mieux passées ; mais il ne pourrait bien sûr jamais le savoir.

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