13 - IACAFER SA

Par Elodie

Lily arriva pensive dans l’amphithéâtre. Les réponses du Donateur Pi l’avaient interpellée. Ainsi, lui-même était un rouage captif de cet engrenage qui s’était progressivement immiscé dans le fonctionnement de la communauté tout entière. Visiblement, la Consultation d’Enfants Prédisposés en était qu’un infime aperçu. Apprendre que l’Algorithme lui-même en était un autre échantillon rendait Lily encore plus soucieuse car le Donateur Pi était de composition ni influençable ni flexible quant à ses principes. Savoir que les Hautes Autorités avaient réussi à l’instrumentaliser impliquait des motivations et une détermination bien plus pressantes qu’elle ne se le représentait auparavant.

L’arrivée de Lucien au cœur de l’auditoire coupa court à ses ruminations. Ce jour-là, il portait un jean’s noir élimé et, pour l’occasion, une chemise blanche froissée, aux manches retroussées sur des avant-bras émaciés. Au poignet, il affichait une suite de bracelets hétéroclites, souvenirs de ses derniers concerts. Cette dégaine insouciante contrastait totalement avec le maintien raide et guindé du Donateur Pi – en dépit de ses bretelles fantaisistes – qui l’avait suivi et se tenait en retrait.

- Bonjour à tous, commença Lucien en posant chaleureusement sa main sur l’épaule de son acolyte engoncé, geste amical qui déclencha chez son destinataire toute une série de tics spasmodiques.

Faignant n’avoir rien remarqué, Lucien ôta sa main et continua le ton léger devant un public amusé.

- Je n’ai pas besoin de vous présenter le Donateur Pi, vous le connaissez tous. Certains mieux que d’autres…

Sur ces paroles, il lança un clin d’œil enthousiaste à Victorine, rayonnante de mille feux, sans même considérer Lily, ulcérée.

- Pour les autres, et bien ! que pourrais-je dire ?! jactait-il en se tournant tout sourire vers le Donateur Pi. Vous êtes titulaire d’un Sésame en économie-politique et le fondateur de la Société IACAFER, c’est-à-dire, et bien… je ne suis pas vraiment doué avec les acronymes… Société Anonyme pour l’Intégration des Citoyens…

Lily ne put s’empêcher de sourire. Lucien connaissait parfaitement le nom complet de la IACAFER SA mais il avait cette fâcheuse – et délicate – habitude de faire l’imbécile pour rendre son interlocuteur plus à l’aise alors qu’il devait prendre la parole. Toutefois, Lily connaissait bien le Donateur Pi et savait que ce dernier, bien loin de considérer cette pseudo ignorance comme une invitation encourageante à s’exprimer, s’en trouvait insulté. Encore plus cérémonieux, il s’avança et intervînt.

- Je suis contrarié de devoir vous interrompre mais je souhaite rectifier : IACAFER SA est bien une Société Anonyme, vous avez débuté grosso modo correctement, mais pour l’Intégration Avantageuses des Concitoyens Atteints grâce à une Formation Epanouissante et Rentable.

Il avait mécaniquement récité cette appellation avant de battre en retraite, à nouveau quelques pas derrière Lucien, le laissant respectueusement reprendre son introduction.

- Je ne l’aurais certainement pas aussi bien dit, merci cher Donateur Pi. Mais rien de plus normal étant donné que vous en êtes à l’origine et cela depuis… depuis ?

S’apercevant que sa nouvelle incitation à s’exprimer tombait dans l’oreille d’un sourd (du moins aux conventions sociales), Lucien y alla franchement, les yeux pétillants comme s’il racontait la blague la plus marrante de l’année.

- Donateur Pi, je vous passe la parole afin que vous puissiez vous présenter de manière plus fiable que je n’en serais capable.

- Merci. Je suis effectivement le fondateur de la Société Anonyme pour l’Intégration Avantageuse des Concitoyens Atteints grâce à une Formation Epanouissante et Rentable qui a vu le jour il y a quatre ans. Avant toute chose, pour ceux qui l’ignorent, je tiens à préciser que je déplore la connotation péjorative du terme « atteints ». Comme c’était le mot historiquement donné pour « prédisposés » et que j’aime par-dessus tout les traditions, j’avais trouvé élégant de l’intégrer dans le titre de ma société. Ce n’est que récemment que j’ai appris qu’il pouvait être mal interprété. Vous devez savoir que, à l’époque, l’usage du concept d’« atteinte » ne comportait aucun sous-entendu condescendant mais qu’il exprimait la capacité d’avoir accès à quelque chose. Fidèle à cette définition, je n’ai pas voulu remplacer ce terme mais il me semblait important de vous transmettre cette précision. De toute manière, il était impossible de prononcer IACPFER et je n’apprécie guère les chamboulements.

Ne marquant aucune pause malgré les tics qui avaient repris de plus belle durant son discours, le Donateur Pi poursuivit avec une prosodie si rapide et monocorde qu’il était difficile de discerner la fin du milieu d’une phrase. Se retrouvant bien incapable de l’interrompre pour orienter la présentation, Lucien décida dans un haussement d’épaule désinvolte de s’asseoir pour écouter le monologue du Donateur Pi.

- La mise sur pied de la IACAFER SA est le résultat d’un travail de réflexion et de conceptualisation mathématique visant l’application politico-économique de l’idéologie développée par les Hautes Autorités, la Noble Cause : une intégration de tout un chacun dans la communauté à travers la perception positive de sa différence. Comme je suis moi-même quelqu’un d’atypique, j’ai pu personnellement éprouver, grâce à l’aide de Madame Lily qui m’a suivi durant toute mon enfance – mouvements de tête en direction de Lily qui se mît aussitôt à rougir et se recroqueviller sur sa chaise – qu’il y a de la beauté qui sommeille en chaque esprit et que l’important est de vivre parmi les autres et non comme les autres[1]. Ainsi, j’ai décidé d’utiliser la richesse de mon esprit différent, que l’on peut aussi qualifier d’affuté, pour développer un Algorithme qui permette de trouver le milieu d’intégration social optimal de chaque personne atypique ou atteinte ou prédisposée, choisissez le terme que vous préférez. Le but étant que chacun puisse ainsi se former et exercer dans son secteur de prédilection pour participer activement et avec satisfaction à la vie communautaire et ne pas se retrouver en marge. Pour ce faire, mon Algorithme prend en compte différentes données telles que… heu… oui ?

Comme il allait entrer dans des détails techniques probablement incompréhensibles pour l’assemblée, Victorine s’était levée, interrompant d’emblée l’orateur à la fois sidéré et secoué de spasmes incontrôlables. Lui offrant un sourire qu’elle souhaitait probablement bienveillant mais qui fût totalement ignoré par le Donateur Pi insensible à ce type de réconfort, Victorine prit la parole dans un chuchotement doucereux.

- Merci mon cher Donateur Pi. Que penseriez-vous de laisser la place aux questions ?

- Oui bien sûr, oui. Très certainement. Je vais laisser la place aux questions. Oui, incontestablement. Les questions, oui. Assurément, Sans aucun doute, je vais laisser la place aux questions…

De nombreuses mains se levèrent dans la salle, faisant cesser la saccade compulsive d’approbations. Victorine se redressa de tout ce que permettait sa petite taille pour désigner une à une les mains de l’auditoire, adoptant ainsi le rôle de médiatrice. Le Donateur Pi reprit sagement sa position de figurant et entreprit de répondre brièvement et précisément aux questions prémâchées par Victorine. Lucien, quant à lui, était resté assis, muni de son habituel air absent. Lily, peu intéressée par la tournure que prenait la présentation, retrouva rapidement le chemin de ses pensées qui l’emmenèrent voyager bien loin de ce qui se déroulait dans l’amphithéâtre.

Comment se pouvait-il que Lucien soit si peu concerné par la tournure des évènements ? Cela ne ressemblait pas à l’homme qui l’avait engagée, formée, fait grandir en tant que Thérapeute. Elle avait puisé tellement de ses valeurs en travaillant à ses côtés qu’il lui était incompréhensible d’imaginer qu’il restât insensible dans pareille situation.

Le Donateur Pi lui avait appris, juste avant le début de la conférence, que les Hautes Autorités s’étaient emparées de son Algorithme et qu’il en avait perdu la propriété intellectuelle. Il ne pouvait donc plus s’en servir pour consolider le projet de Lily. En revanche, quand elle lui avait évoqué son ambition de fixer un âge minimal de maturation des phénomènes, elle avait retrouvé espoir dans sa réponse concise : « Je vais réfléchir à cette idée quand je serai de retour au calme. Je pourrais peut-être concevoir une nouvelle formule mathématique. Rien n’est exclu au niveau probabilité. »

Il fallait maintenant de la patience à Lily. Le Donateur Pi la recontacterait le jour où il serait prêt. Pendant ce temps, elle devait continuer à rassembler des témoignages afin d’étayer sa théorie.

L’attention de Lily se porta à nouveau sur Lucien. Le voyant toujours la tête d’apparence complètement ailleurs, elle se demandait bien à quoi il pensait. Pour renforcer ses recherches, elle aurait tellement voulu avoir accès à la mémoire de son chef. Lily sourît : il devait y régner un joyeux capharnaüm. Pourtant, en tant que responsable de la Consultation d’Enfants Prédisposés, il avait un regard global sur tous les suivis non archivés des vingt dernières années. Ces informations auraient représenté un apport plus récent et, de ce fait, d’une richesse infinie pour son étude.

Comme s’il avait senti l’intérêt qu’elle lui portait à cet instant, Lucien se retourna vers elle et leurs regards se croisèrent. Il lui rendit son sourire et Lily sentit une chaude bourrasque. Dehors, le soleil l’éblouit, la forçant à cligner des paupières. Alors que Lucien s’était retourné, elle fût rappelée à la réalité par une remarque de Victorine.

- Je crois que ce n’est pas le sujet aujourd’hui et je vous propose de passer à la question suivante.

Lily essaya de rembobiner sa mémoire vive pour savoir quelle question avait mené à cette réprobation péremptoire. Malheureusement, ses souvenirs étaient emmagasinés uniquement si elle se montrait concentrée sur l’information, ce qui n’avait clairement pas été le cas. Sans aucune raison tangible, elle ne put s’empêcher de penser que Lucien l’avait fait exprès. Contrariée, elle se pencha vers sa voisine de gauche pour la questionner mais reçut un cinglant « chut ! » en guise de réponse. Levant les yeux au ciel, Lily se tourna de l’autre côté à la recherche d’une meilleure assistance mais les places étaient vacantes. Trop intriguée pour en rester là, elle décida d’aller creuser plus en profondeur. Sans savoir pourquoi, elle avait l’intuition qu’il fallait le faire. Que l’effort allait payer.

Fermant les yeux, elle se mit à respirer profondément afin de faire le vide en elle-même. Bien des années auparavant, Séraphin lui avait appris à cloisonner son monde intérieur pour se protéger des petites voix des autres. A force d’entraînements, Lily s’était aperçue qu’elle était également capable de sélectionner des intervalles plus ou moins longs durant lesquels elle pouvait se munir d’une écoute active. Ne plus être envahies des pensées et émotions intrusives ne l’empêchait pas d’aller volontairement à leur rencontre. De ressentir les émotions de son vis-à-vis et d’écouter ses petites voix. C’était certainement cette aptitude qui faisait d’elle une Thérapeute appréciée par ses patients qui se sentaient compris avant même d’avoir besoin de parler.

A quelques occasions, Lily avait opté pour cette écoute particulière de manière plus collective, comme elle s’apprêtait à le faire en ce moment. Se détachant de son propre ressenti, elle pouvait ainsi se concentrer sur les émotions d’une masse de différents individus. Elle commençait d’ordinaire à ressentir l’ambiance générale puis, moyennant de gros efforts de concentration mais aussi de lâcher prise, elle avait la possibilité de guider son focus sur l’un ou l’autre des membres du groupe. Comme un astronaute planant dans une galaxie peuplée d'émotions et d'affects, elle pouvait ainsi admirer la vue d’ensemble ou se poser sur une planète en particulier, perdant par ce biais la perception plus générale de ce qui se déroulait mais gagnant en précision sur le vécu individuel.

Afin de connaître le déclencheur de la censure de Victorine, Lily décida d’exécuter ce voyage en poursuivant les réactions de frustration ou d’opprobre que pouvait avoir provoquées la remarque catégorique de Victorine chez son auteur.

L’atmosphère générale qui imprégna immédiatement Lily lorsqu’elle débuta son incursion dans le subconscient de ses collègues était plutôt agréable. Une douce enveloppe de curiosité, de calme et de sécurité. Lily s’y attarda quelques minutes, savourant ce sentiment de plénitude qu’elle-même n’avait plus ressenti depuis bien longtemps. Avec un mouvement subtil de conscience, elle dirigea son attention vers des affects détonnant. Cet exercice était très difficile car il comportait le risque de se faire happer par le monde émotionnel d’un individu, surtout s’il était intense. En bon cosmonaute, Lily était soumise aux lois de l’attraction et devait tâtonner à une distance raisonnable afin de sonder les différentes planètes sans s’y soumettre. Pour cela, elle ne s’attarda pas plus d’une seconde auprès de chaque membre de l’auditoire.

Ainsi spectatrice d’un folioscope émotionnel, Lily ressentit en elle défiler à grande vitesse une foule d’affects, d’intentions, de désirs, de préoccupations, sans qu’un seul de ces ressentis ne lui soit propre. En quelques secondes, elle fut successivement charmée, captivée, fière, harassée, passionnée, distraite, curieuse, comblée, blasée, intriguée, déçue, triste, irritée, lasse…

Persévérante, elle se résolut à enquêter plus en profondeur sur les derniers échantillons d’émotions pour s’étendre aux petites voix qui les accompagnaient. Tout d’abord envahie par la lassitude du Donateur Pi qui endurait en bon petit soldat l’interrogatoire d’un auditoire en répondant sans conviction au sujet du travail de sa vie volé par les Hautes Autorités, Lily s’immergea ensuite dans l’irritation de Madeleine qui ne semblait pas plus apprécier qu’elle-même cette très chère Victorine. Un rictus irrépressible ramena Lily malgré elle dans l’auditoire.

Avec application, elle referma les yeux et se concentra sur la tristesse qui l’avait traversée quelques instants plus tôt. Réalisant aussitôt qu’elle appartenait à Lucien, elle se rebiffa dans la foulée, se refusant à violer son intimité mais fut toutefois stupéfaite d’entendre bien malgré elle l’esquisse de sa pensée. « Comment se fait-il que je le préoccupe toujours autant ? » s’interrogea silencieusement Lily en repensant à la remarque de Séraphin. Elle était pourtant restée discrète depuis leur rencontre glaciale. Devrait-elle creuser un peu plus loin pour être au courant de ce qu’il savait de sa recherche défendue ? Non, elle n’avait pas le droit. Sermonnant sa curiosité, elle laissa de côté cette indiscrétion involontaire et continua son exploration en se penchant, cette fois, sur le sentiment de déception qui flottait chez l’un de ses condisciples.

Pfff ! A quoi bon l’avoir invité si c’est Victorine qui répond à toutes ses questions… Enfin, sans surprise ! Peu importe… Ce n’est pas mon problème, aucune raison de m’y attarder. Zut ! J’ai oublié d’acheter du lait pour ce soir… Mais quand même, je pensais qu’il aurait pu nous éclairer sur les risques que comporte l’usage abusif de son Algorithme… Ho et puis on s’en moque, je n’ai rien à voir avec ça, ce n’est pas mon mandat… Je dois rester focalisé sur mon objectif. Peut-être que je réussirai à l’attraper à la fin de la conférence. Pfff ! C’est long. Est-ce qu’on finira assez tôt pour que je puisse passer à l’épicerie avant qu’elle ferme ? ça va être serré…

Lily relâcha son attention et tous ses muscles en même temps. Son exploration lui avait donné la migraine mais elle savait maintenant qu’elle n’était pas la seule personne perplexe dans cet auditoire. L’effort avait payé. Se pinçant les lèvres, elle se retourna tout doucement vers l’auteur de la petite voix râleuse qu’elle venait d’écouter attentivement. Elle appartenait à son collègue tristement surnommé par l’ensemble de la consultation « Le Boiteux ».

 

[1] Tiré de « Je suis né un jour bleu » de Daniel Tammet

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez