13 - Culpabiliser

Par Seja

La nuit est avancée, Mathilde l’a vu tomber par la fenêtre. Elle a vu les ténèbres s’installer, elle a senti l’angoisse s’installer.

La nuit dernière, ils sont venus. Ils sont venus et ils ont emmené quinze personnes. De ceux qui étaient là avant eux, de leur groupe à eux. Ils les ont emmenées sans un mot.

La cellule est silencieuse. Ceux qui sont restés attendent. Ils écoutent la nuit, ils écoutent le bruit des bottes dans le couloir. Ils craignent qu’elles approchent d’ici.

Mathilde entend des pleurs. Étouffés, là, dans un coin. Elle ne tourne pas la tête dans cette direction, elle n’a plus la force de donner de sa pitié.

Elle ne tourne pas la tête parce qu’elle a mal. Partout. Elle a mal et elle sent qu’elle ne va pas tenir longtemps.

Ce soldat qui l’a interrogée, peut-être qu’elle l’a rencontré avant. Lui ou un de ses semblables. Ils avaient souvent affaire aux militaires quand elle bossait encore comme détective. Ils venaient souvent leur déposer les gens arrêtés pendant les manifestations.

Peut-être qu’elle l’a croisé, peut-être qu’ils ont parlé. Sûrement qu’ils ont parlé. A l’époque où ils étaient encore du même côté. A l’époque où il ne lui serait pas venu à l’idée de torturer des prisonniers. A l’époque où ne le lui avait pas encore autorisé.

Elle a mal et pas seulement à son corps. Elle a mal de réaliser ce qu’est devenu ce pays. Elle a mal de voir que la vie humaine n’a plus aucune valeur. Elle a tellement mal.

Elle a mal aussi parce qu’elle a réalisé une chose. Que rien ne va jamais s’arranger. Ils ont tout le pouvoir qu’ils pourraient désirer. Ils peuvent faire arrêter les gens, ils peuvent les torturer, ils peuvent les tuer. Sans que jamais personne ne vienne contester quoi que ce soit. Ils peuvent faire ça, oui. Personne ne devrait avoir ce pouvoir.

Elle inspire, essuie les larmes qui lui coulent silencieusement sur les joues.

La vérité, c’est qu’elle n’est pas sûre de pouvoir supporter s’ils recommencent. Elle n’est pas sûre de pouvoir tenir la douleur, l’humiliation. Elle n’est pas sûre et elle a honte de le réaliser.

Les gens qu’ils ont emmenés hier, ils comptaient sur elle. Ils l’avaient rejointe quand ils n’avaient plus nulle part où aller. Elle l’avait vu dans les regards qu’ils avaient posés sur elle.

Elle se recroqueville, elle se sent trembler.

Quand le soldat l’a interrogée, quand ils l’a torturée, elle a eu cette pensée. Cet espoir qu’il pourrait lui donner le coup de trop, le coup qui mettrait fin à toute la souffrance, toute la douleur. Le coup qui l’effacerait. Jamais jusque là, elle n’avait pensé avec autant d’envie à la mort. Jamais.

Elle ferme les yeux, écoute les bruits de la nuit.

Personne ne parle, tout le monde a peur d’attirer l’attention sur lui, tout le monde a peur de subir ce que les autres ont enduré.

Parce que tout le monde se sait condamné. Les gens qui disparaissent, ils ne savent pas vraiment ce qu’ils deviennent. Peut-être qu’on les emmène ailleurs. Peut-être dans d’autres prisons, peut-être dans des camps. Ou peut-être qu’on les fait descendre dans la cour, qu’on les aligne devant un mur et qu’on donne l’ordre de tirer.

Peut-être que ceux qu’ils ont emmenés, ce ne sont plus que des cadavres dans une fosse commune. Peut-être qu’ils n’existent plus, qu’ils seront effacés à tout jamais de la mémoire collective. Peut-être qu’eux aussi, ils les rejoindront.

Mathilde a du mal à inspirer. Sa gorge est crispée, son nez est bouché. Elle a mal parce qu’elle sait qu’elle a trahi tous ces gens. Elle n’a pas été assez prudente, elle a laissé les soldats approcher trop près. Elles les a laissés embarquer tout le monde sans même riposter. Peut-être que mourir là-bas en se défendant aurait été mieux que d’attendre ici le coup qui les tuerait.

Peut-être.

Elle ne sait pas. Pas vraiment. Elle ne sait pas parce que si on lui donnait maintenant l’occasion de s’enfuir, elle se raccrocherait à elle de toutes ses dernières forces.

Elle ne sait pas.

Mais ce qu’elle sait, c’est que dans les gens qu’ils ont emmenés, il y avait Lisa. Elle l’a regardée, elle a inspiré. Puis, les soldats l’ont poussée et elle a disparu de sa vue.

Elle ne sait pas si elle est encore en vie. Elle ne sait pas ce qu’ils lui ont fait. Elle espère juste que c’était rapide. Et pas trop douloureux.

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Jupsy
Posté le 18/04/2020
Quand tu viens à espérer que ce n'est ni trop long, ni trop douloureux, c'est que la situation est vraiment désespérée. Mathilde vit un enfer, se fait vivre un enfer, ce qui est terrible parce que ce n'est pas sa faute. Elle a refusé de fermer les yeux sur les exactions de son pays. Elle a fait le choix de réagir, elle a essayé de changer les choses et tout ne s'est pas passé comme prévu.

Mais elle a essayé. Ce qui doit lui paraître bien mince vu les conséquences que cela a entrainé. Cela renvoie au chapitre de ce directeur d'école, qui a fait le choix de ne pas fermer les yeux lui aussi. Tout comme Mathilde.

Et le prix est élevé pour essayer de sauver un pays qui n'en a peut-être pas envie.

Bref c'est clairement pas la joie, et je me demande si t'as osé tuer Lise ou non. Cela ne m'étonnerait pas de toi. :P
Dédé
Posté le 23/09/2019
Je voulais m'arrêter au chapitre 12 et je me suis dit : "Allez... encore un chapitre." Et maintenant que j'ai fini le chapitre 13... comment dire… j'aurais préféré être raisonnable. Parce que ce chapitre 13... Waouh !

Mathilde est dans un tel état que ça fait peine à voir… Et la fin qui révèle l'air de rien que Lisa est peut-être morte. Tu veux tuer ton lecteur en fait, c'est ça ? Mon petit cœur saigne et pleure...

On ressent là encore ta grande capacité à nous faire entrer dans la tête du personnage. Je pense même que c'est l'une des grandes forces de ton histoire. Pouvoir se mettre à la place de tous les personnages.

Cette fois-ci, normalement, je m'arrête là pour ce soir. J'ai peur de ne pas passer la nuit sinon...

A la prochaine !
Seja Administratrice
Posté le 18/04/2020
T'as été faible, quoi :p Oui, j'adore faire saigner le coeur de mes lecteur, c'est mon petit plaisir pas si coupable que ça !
Bon, en tout cas, j'espère que la nuit du 23 septembre a été bonne. Elle est loin cette époque où on pouvait circuler librement :p
Elga
Posté le 29/08/2019
Ce que j'aime dans ce chapitre, c'est le dilemme de Mathilde. Pas facile d'être résistante. Qu'aurions-nous fait à sa place?

Par contre y'a un truc que j'ai pas bien compris: elle était encore avec Lisa il,y a 2 chapitres? Est ce que tu fais une ellipse comme je le comprends et qu'il s'est passé un truc depuis? Pour moi ce n'est pas très clair parce que quand tu parles du moment où ils l'emmènent javais limpression que tu parlais de la 1ere arrestation, quand ils ont emmenés tout le monde. Et si tu ajoutais un petit indicateur de temps du style "quand ils l'ont emmenée ce soir/il,y a 2h..."?
Et coquille en début de chapitre, il doit manquer un "on" (mangé par le ne sûrement, j'ai remarqué que les ne étaient friands des on) " A l’époque où ne le lui avait pas encore autorisé."
Seja Administratrice
Posté le 29/08/2019
Alors oui, du coup, la séparation s'est passée il y a quelques heures. Je ne fais pas référence à la forêt, mais bien à une ellipse. J'essaierai de rendre ça plus clair, merci !
Keina
Posté le 27/08/2019
Ah put*** ça a l'air bien pire qu'un camp de redressement la phase suivante, j'ai peur pour Lisa... T_T Déjà qu'il n'y a pas beaucoup de personnages, tu ne vas quand même pas déjà nous en trucider une sans avoir le temps de lui dire au-revoir, hein, hein ?
Seja Administratrice
Posté le 27/08/2019
Jamais je ne ferais ça, allons. Ou alors si <3
Sorryf
Posté le 26/08/2019
J'ai rattrapé les 3 derniers chapitres, je suis toujours autant a fond! Tout est solide et fort, mais j'ai été particulièrement touchee par le chapitre de johanna, qui fait la gentille et ne comprend pas que le gamin lui résiste, alors qu'ils ont abattu ses parents sous ses yeux. Encore un dialogue incroyable !
Seja Administratrice
Posté le 26/08/2019
Tiens, c'est marrant, chacun accroche à des trucs différents :P Du coup, j'en suis très contente ! Merci d'être encore là après tout ce temps et tout ce bobo aux persos <3
cirano
Posté le 26/08/2019
J'aime vraiment beaucoup le côté minimaliste de ton écriture, ça fait bien ressortir les émotions. Et en parlant d'émotions ... on sent vraiment bien la peur et la culpabilité dans ce chapitre, on comprend Mathilde et on peut se rattacher à elle. Je pense juste peut-être que ça fait un peu longtemps que la situation n'a pas vraiment évolué, on a eu un panel d'émotions très large et une représentation glaçante de la dictature, mais l'action de premiers chapitres commence à être loin et on sent une sorte de frustration au fait qu'il n'y ait plus grand chose qui bouge (bon évidemment ce n'est que mon avis un ^_^)

Mais sinon, super chapitre, super écriture, super ambiance !
À la prochaine ^_^
Seja Administratrice
Posté le 26/08/2019
Hey ! Ca va alors si les émotions sont là :P
C'est vrai que ça bouge pas des masses en ce moment. Mais tu sais ce qu'on dit. Le calme avant la tempête, toussa :P En fait, j'avais besoin d'un moment un peu plus calme pour poser le décor après un début in media res. Bon, si c'est vraiment trop chiant à lire, je verrai ce que je peux faire pendant une récriture !
cirano
Posté le 27/08/2019
Oui hn je comprend parfaitement, et c'est absolument pas trop chiant à lire, c'était à titre préventif, ça commenceras à faire vraiment long dans deux ou trois chapitres sans action à mon avis ^_^
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