- 13 -

Notes de l’auteur : Une image : https://goopics.net/i/0ALPJ

Le lendemain de leur arrivée, il n’y avait toujours rien à signaler. Andrej avait réussi à faire établir une facture d’électricité à leur nom en prétextant la division d’un bâtiment en plusieurs appartements : ils n’avaient à présent plus qu’à attendre de recevoir les papiers en gardant profil bas. Alexia avait recommencé à se ronger les ongles. Elle détestait devoir rester comme ça à attendre.

— Et si on nous repère avant d’avoir les papiers ?

— Alors on reste barricadés et on tiens le plus longtemps possible, répondit Andrej, qui n’en était apparemment pas à son premier squat.

Ils s’étaient réunis dans le plus grand des salons – il y en avait deux rien qu’au rez-de-chaussée, même si le deuxième ressemblait plutôt à une salle de musique avec son piano et sa harpe. Ils n’avaient qu’entrouvert que les volets donnant sur l’arrière, mais lo avait emmené une bonne quantité de bougies et le château ne manquait pas de chandeliers.

Ils avaient passé la nuit dans leurs sacs de couchage sur l’épais tapis. Alexia ne savait pas pour les autres, mais elle en tout cas ne se sentait pas encore assez confiante pour aller dormir dans l’une des chambres de l’étage. En-dehors de sa mauvaise expérience avec les planchers, elle avait l’impression d’être une intruse. Rester dans le salon, tous ensemble, la rassurait – mais Andrej et Lo avaient déjà commencé à explorer les chambres disponibles. Apparemment, ils risquaient d’en avoir vite assez d’être les uns sur les autres.

Van avait installé un réchaud sur une plaque métallique par terre et était en train de leur préparer à tous une de ses infusions d’herbe. Alexia fronça le nez en sentant l’odeur qui se répandait dans la pièce : s’il y avait bien une chose qui ne lui avait pas manqué, c’était bien les infusions de son ex. Elle se leva et finit sa pomme avant de fourrer le trognon dans le sac poubelle qu’ils avaient accroché à la poignée de la porte.

— Non, pas celui-là, le compost c’est dans l’autre !

— Ah, désolée Van. Je monte voir comment sont les combles.

— Vas-y, fuis ma tisane…

— Attends, je viens avec toi ! lança aussitôt Lo.

Sous les imprécations de Van, elles s’échappèrent et montèrent quatre à quatre les marches, hilares. Arrivée à l’étage, Alexia ralentit le pas et suivit le couloir avec prudence jusqu’à trouver enfin un escalier de service dissimulé derrière une porte, qui les emmena sous le toit.

Les combles n’avaient heureusement pas été isolés, constata-t-elle en entrant : cela leur faciliterait la tâche. Il n’était encore que neuf heures, mais la chaleur était plus forte ici, accumulée depuis le début de l’été. L’espace était encombré de vieux mobilier, de malles et d’objets divers, couverts ou non de draps et de bâches en plastique – une accumulation qui devait remonter à des décennies, voire plus peut-être. Alexia s’y fraya un chemin en examinant ce qui lui attirait l’œil. La plupart des meubles étaient trop abîmés pour valoir quoi que ce soit, mais elle s’arrêta tout de même devant une causeuse qu’elle estima dater du premier Empire, impressionnée.

— Il a eu de la chance que celle-ci n’ait pas pris la flotte, siffla-t-elle en levant les yeux vers le trou dans le toit – qui se situait à peine deux mètres plus loin.

— De toute manière, qu’est-ce que ça peut valoir, ces machins-là ? demanda Lo en s’y asseyant nonchalamment.

— Ça ? C’est du premier Empire ! Sans même parler du prix qu’il pourrait en tirer, ça a dû être dans la famille depuis des générations. Tu imagines ?

— Ah, en fait t’es une maniaque d’antiquités ? Je croyais que t’étais menuisière…

— Charpentière. Et je ne suis pas une maniaque, ronchonna Alexia en effleurant le dossier. Seulement, c’est quand même quelque chose, cet objet qui a survécu tout ce temps… Ah, il est attaqué par des insectes, j’espère que la charpente n’est pas infestée…

Lo se pencha vers les trous de vrillette.

— Et ça, ça ne va pas faire baisser le prix ?

— Bof, pas forcé. Ça m’étonne qu’il n’ait pas déjà tout vendu, s’il sait que le château va être détruit…

— Peut-être qu’il est minimaliste.

Elles poursuivirent leur exploration chacune de leur côté. Alexia se mit à étudier les dégâts dans la charpente en essayant de penser à tout le matériel dont elle pourrait avoir besoin, pendant que Lo explorait les curiosités cachées un peu partout.

— Eh, Lex, regarde !

Elle rejoignit Lo, qui tenait un cadre – récent, avec de fausses dorures et un travail de marqueterie médiocre.

— Là, tu vois, c’est ça que je préfères dans les greniers. Ça, c’est autrement plus vivant qu’un vieux canapé rongé par des insectes…

Le cadre contenait un dessin d’enfant. Alexia le prit avec un sourire amusé devant l’enthousiasme de Lo. Le dessin était plutôt joli dans sa maladresse, avec de belles couleurs vives et les traits d’un enfant déjà assez âgé pour arriver à produire quelque chose de compréhensible pour le reste du monde. Il représentait une famille – le papa et la maman, bien repérables par leur taille ; et de chaque côté du couple, un petit garçon. « Toma » était écrit au-dessus de celui de gauche, affublé d’une tignasse orange vif qui prenait des proportions de forêt vierge ; et…

« Charle » au-dessus de l’autre, et également en bas de la feuille, comme une signature. Elle haussa un sourcil, surprise – s’agissait-il de Charles de Fresny ? Derrière les personnages, on voyait une représentation du château – une bonne représentation, soignée, avec les ardoises tracées sur les toits, les fenêtres soigneusement dessinées, et même le lierre qui grimpait sur la partie ouest de la façade. C’était surprenant : l’enfant qui avait fait ce dessin était de toute évidence très attaché à sa maison, c’était la partie la plus travaillée.

Et pourtant, quand on voyait ce qu’il en avait fait en grandissant…

— Oh la vache, sacré trou !

Alexia s’arracha au dessin dans un sursaut et le reposa sur la pile de cadres, avant de suivre Lo qui s’était avancée jusqu’à l’endroit où le sol s’était affaissé. Ce n’était pas elle qui avait crié, mais Andrej : elles se penchèrent pour l’apercevoir, lui et Van, en-dessous.

— Faites gaffe, le plancher est complètement pourri, vous approchez pas trop, leur lança-t-elle tout en attrapant la manche de Lo pour la faire reculer un peu.

— Tu crois qu’on va pouvoir réparer ça ? lui demanda cette dernière en levant des yeux ronds vers le ciel bleu visible entre les poutres massacrées.

— Mais oui, fit Alexia avec détermination. Ça va le faire.

— Bon. Je redescends les aider à aménager.

— J’arrive.

Une fois seule, Alexia alla s’accroupir devant le dessin. Elle hésita un instant, puis saisit son appareil dont elle ne s’était évidemment pas séparée et prit un ou deux clichés. Elle ne les posterait sans doute pas, en tout cas pas tout de suite… mais il y avait quelque chose qui l’attirait dans ce dessin. Lo avait sans doute raison : le côté vivant.

Elle prit tout de même également la causeuse en photo, sur fond de draps passés par-dessus les formes imposantes de vieilles armoires, puis redescendit rapidement. Il fallait qu’elle fasse une liste de matériel et qu’elle cherche si certains de ses contacts seraient susceptibles de venir l’aider malgré les circonstances. Pas de temps à perdre.

Elle se demandait tout de même où pouvait se trouver le reste de la famille, si le Charles du dessin était bien celui qu’elle connaissait. Est-ce qu’ils étaient tous déterminés à laisser le château être détruit ? Peut-être qu’ils feraient bien de rechercher d’autres de Fresny. Voir si certains d’entre eux étaient moins enthousiastes à l’idée de perdre ce patrimoine…

Mais d’abord, le plan pour la restauration.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Gabhany
Posté le 12/05/2021
Je me pose une question concernant Alexia et Charles aussi : je n'ai pas souvenir d'avoir vu une description précise de l'un comme de l'autre. Ca a pu m'échapper mais je n'arrive pas bien à les visualiser. Sinon j'ai dévoré plusieurs chapitres à la suite, je suis contente que le rythme s'accélère un peu !
Gwenifaere
Posté le 12/05/2021
J'ai tendance à faire très peu de descriptions de mes personnages, c'est vrai. C'est un parti pris : en tant que lectrice, je préfère me faire ma propre idée plutôt que de lire une description trop précise... mais cela étant vu que c'est quand même un peu beaucoup de la romance ce bouquin, j'aurais peut-être intérêt à être un peu plus généreuse dans mes descriptions ^^°
VavaOmete
Posté le 06/05/2021
Recoucou !

Je viens de capter... Alexia cavale vachement bien pour quelqu'un avec une entorse '.' non ? Et a bien récupéré de ses blessures si personne ne fait de remarque sur ses bleus au visage ou la plaie sur son arcade.
J'avoue que je n'ai pas vu de marqueur de temporalité dans les précédents chapitres concernant Alexia. Ceux concernant Charles sont assez clairs depuis qu'il a un travail, mais côté Alexia, on a l'impression que tout se fait à la suite, et du coup que ses blessures se sont simplement volatilisées. Bon après comme je dévore ton histoire, il est aussi possible que je sois passée à côté xD si c'est le cas, toutes mes excuses !
Gwenifaere
Posté le 08/05/2021
Re !

Tu as tout à fait raison sur ce point aussi - effectivement, je manque de précision sur ce point (j'avoue qu'à ce stade de l'écriture j'avais presque un peu oublié qu'elle était censée s'être fait une entorse, la honte). Je vais pouvoir rectifier aussi. Merci beaucoup pour ton regard affûté !
VavaOmete
Posté le 09/05/2021
Hey Coucou !
Mh, surtout qu'à la relecture, Alexia conduit beaucoup et marche beaucoup. Avec une entorse c'est vraiment pas de la tarte... peut-être plutôt faire une bonne grosse élongation ? C'est pénible et ça tire en fin de journée, mais c'est moins handicapant qu'une entorse.
Gwenifaere
Posté le 10/05/2021
Oui, tu as raison. Je vais soit rendre la temporalité plus précise (il se passe du temps après la première intrusion dans la maison, mais je ne l'ai pas vraiment exprimé), soit passer plutôt sur quelque chose de plus léger, élongation, éventuellement foulure plus qu'entorse... sans doute les deux en fait ^^ Merci !
Vous lisez