12. Le temps qui passe

Par Lydasa.

Samuel

 

Je vois la déception se dessiner sur le visage de Raphaël. Ses amis viennent de lui tourner le dos, préférant partir que de parler avec lui. Il a les yeux qui s’embrument de larmes avant qu’il ne se cache sous la couette en sanglotant. Marvine me lance un regard en biais, avant de me faire un signe de tête significatif et de me laisser. Je m’approche de mon amant, me glissant moi aussi sous la couette pour le prendre dans mes bras tendrement contre moi. J’ai l’impression que ses sanglots augmentent, mais il se blottit encore plus contre moi. Je lui caresse avec douceur la tête, attendant qu’il se calme.

Il finit par se clamer, je le prends délicatement dans mes bras avant de venir le plonger dans la baignoire, le rejoignant pour toujours le prendre contre moi. Je vois ses traits se détendre, profitant de mes bras en fermant les yeux. Il me laisse le frotter doucement avec un gant et un savon, toujours silencieusement. Finalement, il ouvre les yeux pour les plonger dans les miens.

— Finalement vous… avez gagné votre pari, murmure-t-il.

— Ne dis pas ça. Au début je voulais ça, mais pas maintenant. J’ai fait en sorte qu’eux aussi soient bien, avec Marvine ils avaient une meilleure place.

— Mais là ils sont partis… comme si je les dégoûtais.

— Ils t’aiment, je crois… qu’ils sont juste déçus, je tente de le rassurer.

— Ils m’aiment ?

Il n’a pas compris que ses deux amis l’aiment ? Il n’a pas vu leurs regards, leurs petites attentions ? Je me frotte le visage, soupirant face à ça. Je suis amoureux de lui, mais parfois j’ai des doutes sur ses capacités mentales, pourtant il a été accepté dans l’armée. Il est peut-être comme moi, maladroit avec les sentiments, ne sachant comment les reconnaître et les exprimer correctement. Je lui caresse tendrement la joue, l’embrassant sur le front.

— Tu peux aller leur parler, leur expliquer comment c’est arrivé.

— Je ne vais pas leur donner de détails sur ce qu’on a fait…

— Nan, mais… Je me demande si tu raisonnes comme tout le monde parfois.

— Ce n’est pas gentil, boude-t-il.

— Peut-être, mais tu ne sembles pas comprendre quand quelqu’un te veut du bien, ou que deux de tes amis sont amoureux de toi.

— Avouez que vous êtes content que je sois tombé dans vos bras et pas les leurs.

Je lâche un soupir, oui je suis plutôt content de ça, que ça se soit passé comme ça, mais le voir triste me serre le cœur.

— Tu iras leur parler, leur dire… que je suis prêt à les accueillir dans mon équipage à condition qu’ils me jurent fidélité. Ils éviteront de dormir dans la cale, ils seront considérés comme des hommes et non des esclaves.

— C’est vrai vous accepteriez ?

— Oui, pour toi.

Je vois son visage s’illuminer d’un grand sourire avant qu’il ne m’entoure de ses bras, posant sa tête contre mon torse. Je me sens frissonner, j’aime beaucoup qu’il me sourie avec tant de joie, qu’il me prenne dans ses bras spontanément. On finit par sortir du bain, on s’habille avant que je ne lui propose de sortir de la cabine. De toute manière il ne peut pas aller bien loin en pleine mer, alors je vais lui faire confiance. Il me suit sans rechigner, mais avant d’ouvrir la porte je me tourne une dernière fois vers lui.

— Cependant… que je ne te surprenne pas à aller dans la cale. Mes hommes auront forcément les yeux sur toi, ils ne te laisseront pas faire et ne seront pas doux avec toi.

Il me fait un petit oui de la tête.

— J’aimerais juste parler avec Elias et Grégoire, me demande-t-il tout bas.

— Je dirai à l’un de mes hommes de les remonter sur le pont s’ils s’y sont cachés.

— Merci capitaine.

— Appelle-moi Samuel… et tutoie-moi s’il te plaît.

— D’accord, merci, Samuel, me sourit-il tendrement.

Je me sens rougir quand j’entends mon prénom de sa bouche, il sonne tellement bien quand c’est lui qui le prononce. J’ouvre enfin la porte, suivi de Raphaël qui me colle de près, tous les yeux se tournent vers nous, enfin surtout vers lui. Les prisonniers froncent tous des sourcils en le voyant libre à mes côtés, mes hommes détournent juste le regard. Conrad s’approche de nous en fixant Raphaël.

— Tu es au courant qu’il est libre sur le pont ? sort-il avec une certaine ironie.

— Oui, l’emmerde pas OK ? Sache qu’il a le droit de se balader sur le pont s’il en a envie, du moment qu’il ne parle pas aux prisonniers, sauf à Elias et Grégoire, il n’a pas non plus le droit d’aller en cale.

— OK, OK, bienvenue sur le pont Raphaël, glousse mon second avant de retourner à ses occupations.

Je regarde une dernière fois mon amant avant de me diriger vers la barre. Je regarde le compas qui est posé sur le poteau qui maintient le gouvernail. Le navire a légèrement dérivé, depuis la tempête que nous avons essuyée la dernière fois, le navire n’arrive pas à garder le cap, dérivant toujours de trente-cinq degrés sur tribord au bout de plusieurs heures. Je sors ma boussole et la pose à côté du compas. Je prends la barre avant de la tourner sur bâbord, faisant tourner le navire légèrement pour qu’il reprenne son cap.

— Anthonyo ! je hurle.

Un de mes hommes s’approche de moi, très grand avec des cheveux châtain clair, il a un œil en verre et une dent en or. Il aime me sourire pour bien la montrer, c’est l’une de ses fiertés.

— Capitaine ?

— Tu pourrais vérifier que toutes les voiles sont intactes, et qu’elles sont bien fixées ? Le navire dérive légèrement depuis quelques jours, j’ai l’impression qu’une des voiles du haut tire plus que les autres. Ou moins, je ne sais pas.

— D’accord j’y vais de ce pas, me répond-il joyeusement.

Il est le meilleur grimpeur de l’équipe, il monte sur les mâts sans se sécuriser et avec l’agilité d’un singe. Il est très fin et possède de longs bras qui lui permettent d’aller vite entre les cordes du voilier. Il grimpe directement sur le mât qui se trouve derrière moi. Je lâche la barre avant de me rendre compte qu’elle bouge légèrement. Je relève les yeux pour voir Anthonyo vérifier la première voile. C’est à ce moment-là qu’une toute petite voix curieuse me parle.

— À quoi tu vois que le navire dérive ?

Je me tourne vers Raphaël, qui regarde la boussole et le compas avec curiosité. J’ai un sourire au coin des lèvres, me penchant vers lui je commence à lui montrer du doigt l’aiguille du compas.

— Le compas fonctionne un peu comme une boussole, mais de façon inversée.

Je lui montre du doigt le trait rouge face à nous.

— Le trait rouge, c’est là où on va, actuellement le nord. Le nord est indiqué vers nous, mais contrairement à une boussole le compas nous indique où on va.

Je prends la boussole pour lui montrer la différence entre les deux. Ses yeux sont illuminés, il est fasciné par ce que je lui raconte. Je pose ma main sur son épaule pour le placer au niveau de la barre.

— Tourne-la jusqu’à ce que tu voies deux cent dix sur le compas, on ne se dirige pas totalement vers le nord.

Il a les yeux écarquillés, agrippant la barre avec le sourire d’un enfant à qui on donne un bonbon. Il regarde la barre, puis le compas, avant de la tourner légèrement, le navire prenant alors la direction que je lui ai indiquée. Anthonyo se met à hurler qu’une voile est totalement déchirée et enroulée contre la grande barre qui la maintient. Je fais alors une grimace, on ne va pas pouvoir continuer à naviguer en haute mer si elle n’est pas réparée.

— Tourne la barre sur cent cinquante, Raphaël.

Il me lance un regard et me sourit avant de tourner la barre pour prendre la bonne direction. Nous allons vers une île que je sais sûre. Nous n’allons pas accoster sur le continent, beaucoup trop loin pour pouvoir réparer la voile. J’entends Anthonyo crier qu’une autre voile est légèrement abîmée. On va donc devoir accoster un certain moment pour réparer ça.

— Tiens la barre jusqu’à ce qu’elle ne force plus dans tes mains, je vais voir Conrad.

Je reviens sur le pont, entrant dans la cabine de la cuisine pour apercevoir Conrad en train d’aider Marvine avec des sacs de grain. Il relève les yeux vers moi, cherchant rapidement Raphaël avant de froncer des sourcils.

— Il tient la barre, il y a des voiles qui sont abîmées, on va accoster sur notre île pour les réparer. On va réquisitionner les prisonniers pour les réparer, sinon on va y passer trop de temps.

— Tu n’as pas tort, on les fait débarquer ?

— Ouais, sur l’île il n’y a pas trop de risques qu’ils nous faussent compagnie, je réplique.

— Et ton Raphaël, il se balade où ?

— Il tient la barre, on dirait que ça le fascine. Il venait de commencer l’armée il n’a pas encore dirigé de bateau.

Mon second me fait un grand sourire avant qu’il ne se remette à ses occupations. Je reviens sur le pont et remarque que Raphaël n’est plus à la barre. Je me précipite sur la mezzanine et le vois coincé dans un coin, deux de mes hommes face à lui. Ils ont tous les deux leurs sabres sortis, pointés sur lui. Il est aussi blanc qu’un linge, les bras en l’air, les yeux au bord des larmes.

— C’est bien beau d’être le chouchou du capitaine, mais tu ne nous la fais pas à nous Aavec tes petits yeux de merlan frit. Tu dois sacrément bien le sucer pour qu’il te laisse à la barre, sort l’un d’eux.

— Tiens tu vas nous tailler une petite pipe, tu es un peu la pute du navire du coup, renchérit l’autre.

C’en est trop, je ne peux pas tolérer qu’ils parlent ainsi à Raphaël, il n’est pas la pute du navire. Il n’est pas ma pute, mais mon amant, mon pupille, mon protégé, il n’est qu’à moi et personne d’autre. Sur un coup de colère je sors mon arme et la pointe derrière la tête d’un de mes hommes qui se fige. Je vois l’autre pivoter et se décomposer en me voyant, mon expression de colère déforme mon visage dans une grimace.

— Si vous osez poser ne serait-ce qu’un petit doigt sur lui, je vous assure que je vous coupe les couilles pour vous les faire bouffer avant de vous faire marcher sur la planche.

— P… Pa… pardon capitaine, dit-il en se pissant littéralement dessus.

— Putain, et nettoie ça gros dégueulasse !

Je retire mon arme et les deux détalent en quelques secondes. Je prends Raphaël par les épaules avant de le ramener dans ma cabine, au calme.

— Je suis désolé Raphaël, je ne pensais pas qu’ils s’en prendraient à toi.

— Ce… n’est rien. Tu es arrivé à temps pour me sauver.

Je lui fais un doux sourire avant de l’embrasser tendrement. Il répond à mon baiser, de plus en plus fougueusement. Mais je m’écarte de lui, gloussant.

— On ne va pas faire de câlin plus approfondi, il faut que je donne les directives à suivre. On va accoster sur une de nos îles. Il faut réparer les voiles, toi et les prisonniers vous allez pouvoir descendre vous dégourdir les jambes. Je vais réquisitionner le plus de monde pour réparer les voiles.

— Oh super, je veux aider…

— Bien sûr. Allez repose-toi ici un peu, tu es encore très pâle, je ne veux pas que tu rechutes.

Il me vole un dernier baiser avant de se diriger vers le lit. Moi je ressors, marchant jusqu’au milieu du pont avant que je ne me mette à hurler.

— Que tout le monde soit bien d’accord ! Le premier qui touche, menace ou regarde Raphaël de travers, ira nourrir les poissons. Est-ce bien clair ?

Le silence se fait quelques minutes avant que je ne repose la question encore plus fort. Cette fois, tout mon équipage me répond à l’affirmatif. Elias et Grégoire sont un peu plus loin, ils me regardent étrangement. Je m’approche d’eux, me plantant en face d’eux pour les fixer froidement.

— Il est malheureux que vous lui ayez tourné le dos.

— C’est de votre faute aussi, me répond froidement Grégoire.

— Ma faute ? Juste parce qu’il a accepté de partager mon lit et son cœur.

— Il ne vous aime pas…

— Ne soyez pas jaloux, je glousse. Acceptez de lui parler quand il viendra vous voir, pour le moment il se repose dans la cabine car il est encore fatigué de sa pneumonie.

Je tourne les talons, je n’ai pas à me justifier devant eux, après tout ils ont été incapables de gagner son cœur. Moi si et à présent je n’ai pas l’intention de le céder à qui que ce soit. Je remonte à la barre, nous avons encore dérivé et l’intervention de mes hommes alors qu’il essayait de mettre le cap n’a vraiment rien amélioré. Je regarde au loin, sortant ma longue-vue, je peux voir l’île en question, d’ici quelques heures nous y serons et nous pourrons nous reposer.

— Marvine, ça en est où avec les vivres ?

— On a assez pour deux semaines.

— Parfait, on ne mettra pas plus d’une semaine à réparer les voiles. Anthonyo, elles sont abîmées comment ?

Le concerné saute juste à côté de moi.

— L’une d’elles est déchirée en plein milieu, mais c’est une petite voile. Une autre a les attaches des cordes déchirées, si on la déplie elle pourrait s’envoler et endommager autre chose. On ne va pas pouvoir avancer plus vite, j’ai dû replier d’autres voiles pour éviter de mauvaises tensions sur le mât.

— Du coup, on est à notre vitesse maximum actuellement ?

— Oui je le crains, me répond-il.

— Ça ira dans trois heures on y sera, au lieu d’une heure, ce n’est pas grand-chose.

Il retourne à la vérification des cordages avec l’aide d’autre homme, je tiens alors fermement la barre qui ne demande qu’à tourner pour aller sur tribord. Je regarde droit devant moi, le vent caressant mon visage. J’aime tenir mon navire, l’amener droit vers ma destination, j’aime aussi ce genre de moment où tout ne se passe pas comme prévu, c’est ce qui fait l’aventure. C’est ce qui fait que je suis un pirate, un aventurier, je vis au jour au jour au gré du vent et de la mer.

Quelques heures plus tard, nous arrivons enfin sur les côtes de l’île. Il y a un petit quai que nous avons construit dans une crique creuse et profonde. Le navire est à l’abri du vent et de grandes vagues. Nous avons même fait tout un chemin pour arriver au sommet d’une falaise où se trouve un grand champ. Il n’y a rien qui pousse, c’est une île rocheuse et nous l’utilisons juste pour nous y reposer et faire des réparations. C’est l’une des îles que d’autres pirates utilisent aussi, nous n’y cachons donc aucun trésor à nous.

Une fois le navire amarré on décroche toutes les voiles endommagées, pour cela nous avons besoin d’être à cinq hommes car elles sont extrêmement lourdes. Le tissu humide peut être vraiment lourd. Heureusement nous avons dans la cale de quoi le réparer avec des fils de lin très épais. Une fois qu’elles sont démontées, je dis à Conrad de mener les prisonniers sur la falaise pour les mettre au travail, moi je reviens dans ma cabine pour réveiller doucement ma belle au bois dormant.

— Raphaël, on est arrivés.

— Déjà ? Mais ça fait dix minutes.

— Non ça fait trois heures.

Il se réveille en s’étirant tel un chat bâillant avant de sauter du lit, un grand sourire aux lèvres. Il me suit donc sur le pont avant de regarder où nous avons amarré. Il déglutit en voyant que nous sommes entourés essentiellement de roche. Il me suit jusqu’au ponton en bois avant de commencer l’escalade sur les marches en bois. Arrivé en haut, il se tourne vers l’océan, les yeux écarquillés.

— C’est tellement beau la mer vue d’ici.

— Oui, mais pas autant que toi, je réponds.

Il se met à rougir, le toussotement de Conrad nous fait sursauter tous les deux.

— Pardon de vous déranger dans vos élans de niaiserie, enfin surtout le capitaine…

— Je t’emmerde Conard.

— Les voiles sont un peu plus abîmées que ce que pensait Anthonyo.

— Elles sont réparables ? je demande, un peu paniqué.

— Oui, mais il nous faudra au moins deux semaines, grince-t-il des dents.

— Marvine a dit qu’il restait juste assez pour deux semaines…

— Il faudra qu’on jeûne une journée pour gagner le continent rapidement.

Je lâche un soupir, me frottant le visage en regardant l’océan. Il y a bien une solution pour ne pas manquer, mais cela veut dire qu’il y aura moins de mains pour réparer les voiles.

— On va demander à Ratoune et le vieux Jacobe de pêcher, on fera un roulement pour économiser un peu la nourriture. Certains ne supporteront pas un jeûne, surtout le vieux il nous claquerait entre les doigts s’il loupait ne serait-ce que le goûter.

Conrad et Raphaël explosent de rire, mais en soi je n’ai pas tort. Jacobe a plus de quatre-vingt-dix ans, le plus vieux pirate du navire, mais aussi mon plus fidèle homme. Il a mené des batailles plus fièrement que les plus jeunes du navire, il est comme les cafards, increvable, sauf que s’il n’a pas à manger, il devient grognon. Mon second tourne les talons, appelant Ratoune et le vieux pour donner les directives, j’entraîne alors Raphaël avec moi. Je vois Elias et Grégoire sur l’une des petits voiles. J’attrape mon amant par les épaules avant de l’entraîner vers ses amis.

— Bon Raphaël, tu vas faire tout comme eux, tu vas prendre une aiguille et commencer à raccommoder la voile. Conrad leur a montré comment faire tu n’as qu’à leur demander.

Il tourne les yeux vers moi et met quelques instants avant de comprendre que si je lui demande de réparer les voiles, c’est aussi pour qu’il puisse parler à ses amis. Il me fait un doux sourire avant de finalement s’asseoir à côté d’eux. Moi je tourne les talons, rejoignant Marvine pour en savoir un peu plus sur l’état des stocks.

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Reiko
Posté le 12/02/2021
C’est vraiment triste de voir que ses deux amis ne le croit pas ni lui, ni Samuel sur leurs sentiments, mais vu qu’ils sont prisonniers, beaucoup auraient pensés comme eux. Tu as bien retranscrit tout ça. Le passage avec les voiles déchirées est bien trouvés aussi pour encrer le récit dans le réel du contexte que tu as choisi !
Lydasa.
Posté le 21/02/2021
Oui l'histoire ne se passe pas que dans la cabine du capitaine même si pour le pauvre raphael c'était moitier le cas.
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