12. Hommes de la mer

 Chapitre 12 - Hommes de la mer

 

Andrev s'essuya le front du revers de la main. Le labeur lui avait donné chaud. Il lui semblait y avoir passé des heures, mais la cale où il travaillait sur ordre de Donovan était enfin en ordre. 

Il ramassa sa tunique, abandonnée au profit de son seul tricot, souffla la lanterne qui l'avait éclairé pendant sa besogne et quitta l'obscurité des cales. Un premier escalier le mena au pont des dortoirs. L'endroit était large, presque d'une seule pièce, garni de hamacs. Des draps grisâtres pendus çà et là apportaient aux marins un minimum d'intimité - trop peu au goût d'Andrev. Ils entreposaient visiblement leurs affaires dans des meubles de tailles, couleurs et formes diverses, systématiquement fixés au sol et aux cloisons. 

Le Nordiste longea la rangée de hamacs vers l'escalier qui menait à l'air libre. Deux portes entrouvertes, à sa droite, attirèrent son attention. L'une donnait sur une cabine visiblement habitée, au grand lit défait - peut-être réservée au capitaine ou à son second ? - et la seconde servait probablement de remise. Andrev y aperçut fugitivement des tabourets cassés, du linge sale et des paquets de cordages. 

Il gravit les dernières marches, soulagé de retrouver la lumière du jour. La première bouffée d'air lui fit du bien après l'odeur de poussière des cales ; la seconde, toutefois, transportait un goût de sel qui le fit grimacer. Le vent, qu'il n'avait pas pu sentir dans les entrailles du bateau, fouettait les voiles et lui arracha un frisson. Il était encore couvert de sueur, et passa prestement sa tunique par-dessus son tricot sans manches. 

-      Il se rhabille déjà ? Si c'est pas dommage, avec d'aussi beaux bras, lança quelqu'un non loin.

Andrev leva la tête, pas certain qu'on s'adressait à lui. Il avisa une jeune femme nonchalamment installée sur la hune, visiblement en train de resserrer des cordages. Elle lui adressa un sourire malicieux en passant la main dans ses épais cheveux bruns. Plus haut, un deuxième marin, agrippé au mât, travaillait à quelque chose qu'Andrev ne distinguait pas.

-      Laisse-le tranquille, Gabriele, commenta le marin du haut de son perchoir.

-      On peut plus complimenter, Pierrot ? Ose me dire que t'as déjà vu d'aussi jolis bras. Ils ont dû en soulever, des choses...

Elle regardait Andrev droit dans les yeux ; il les détourna, pas très à l'aise. La femme s'exprimait en sudique, alors il n'avait qu'une idée assez vague de ce qu'elle disait exactement, mais son expression était assez parlante. Être observé de cette façon n'avait rien d'agréable.

Pour éviter l'attention de la matelote, il regarda autour de lui. Une petite cahute se trouvait à l'avant du pont - un autre débarras sans doute. À la poupe, une deuxième plus large tenait lieu de cuisine, ou de cambuse, comme lui avait glissé Nilssen tout à l'heure. Le toit consistait en une plateforme à laquelle on accédait par un escalier, et où se trouvait le gouvernail.

Andrev s'éloigna du mât, les mains dans les poches. Le vent malmenait ses cheveux longs, attachés à la va-vite, et il devait sans cesse les chasser de ses yeux. Il risqua un regard par-dessus la balustrade. La mer, brillante et tourbillonnante, dardait sur lui son œil narquois. 

-      Hep, garçon !

Il se retourna. Derrière lui, Donovan arrivait à grands pas.

-      On prend une petite pause, c'est ça ? Déjà marre du boulot ?

Le Nordiste n'eut pas le temps de répondre. La femme qui l'avait interpellé juste avant descendit lestement de son perchoir et se planta devant le colosse. Sa tunique légère et son pantalon étroit soulignaient ses courbes avantageuses.

-      C'est quoi ce ton de tyran, Dono ? l'apostropha-t-elle.

Elle devait lever le nez pour regarder le second dans les yeux, mais leur différence d'envergure n'avait pas l'air de l'effrayer le moins du monde.

-      Occupe-toi de tes fesses, toi ! la rabroua-t-il en l'écartant avec impatience.

Il s'approcha d'Andrev, agitant un doigt dans sa direction.

-      Retourne dans la cale immédiatement, et si je te reprends à tirer au flanc...

-      T'essayes d'en faire quoi, du gamin, un larbin ? coupa encore la jeune femme avec un grand sourire. On est plus dans la marine, ici, fous-lui la paix...

-      Ferme-la, Gabriele ! Laisse-moi faire mon boulot.

Elle haussa les épaules, recula et s'assit sur la rambarde à proximité. Les belles boucles brunes de ses cheveux étaient battues par le vent et ses yeux brillaient de malice.

-      Bref, retourne travailler, garçon, maugréa Donovan que le regard inquisiteur de Gabriele avait l'air de mettre mal à l'aise.

Quelques instants s'écoulèrent. Andrev ne bougea pas.

-      Tu comprends ce que je te dis ? Retourne en bas - va travailler ! répéta Donovan.

-      Ah, mais... J'ai fini.

-      Pardon ?

-      La cale est rangée, dit Andrev en articulant du mieux qu'il pouvait. 

À cet instant, la porte de la cuisine s'ouvrit dans un grand fracas. 

Un homme à l'allure étrange se tenait dans l'encadrement. Sa silhouette longiligne semblait flotter dans les nippes usagées dont il était vêtu. Il avait l'air plus vieux que tous les autres marins ; il devait frôler la soixantaine. Pourtant ce qu'on apercevait de son expression, partiellement dissimulée par une barbe clairsemée, avait quelque chose de juvénile. Ses cheveux gris, rassemblés en tresses emmêlées, lui descendaient jusqu'aux coudes et il portait sur la tempe un tatouage dont l'encre s'était estompée. Ne subsistait qu'une empreinte bleutée aux contours indistincts. 

-      Dono ! s'exclama le nouveau venu avec enthousiasme. 

-      Je suis occupé, Tadi, répondit précipitamment Donovan.

-      Ouais, il est occupé, lança Gabriele. C'est sa passion, d'emmerder le monde, alors asticoter un jeune gars bien foutu, tu parles s'il prend son pied !

-      La ferme, toi !

Tadi avisa Andrev et une expression de surprise ravie se peignit sur ses traits. Il avança jusqu'au Nordiste d'un pas presque dansant.

-      Tadi, je viens de te dire que...

-      Tadi doit présenter, protesta le vieux marin. Tu peux-tu raconter ton histoire après, Dono ?

-      Le sel me ronge, marmonna le second entre ses dents. Je suis pas en train de raconter une histoire, je bosse

Tadi sembla ne pas l'entendre et, s'arrêtant à deux pas d'Andrev, il s'inclina légèrement, la main sur la poitrine, plongeant ses yeux d'un bleu gris très clair dans ceux du nomade.

-      Tadi, articula-t-il soigneusement. Qui tu es-tu, jeune ?

-      ... Je m'appelle Andrev, bredouilla le Nordiste, pris par surprise.

-      Oh-oh, s'amusa Tadi. Fils du Nord, vois ? 

Andrev acquiesça.

-      Alors qu'est-ce que raconte-tu le Nord ? demanda Tadi, les yeux brillants.

-      Comment ?

-      Tadi, ça suffit, intervint Donovan en lui mettant la main sur l'épaule. Les présentations sont faites, alors maintenant retourne à la cuisine, s'il te plaît. 

Tadi acquiesça, toujours souriant, et s'en alla de son drôle de pas chaloupé. Le visage muré dans une expression exaspérée, Donovan se retourna vers Andrev.

-      Tu disais donc, garçon ? reprit-il.

-      J'ai fini de ranger la cale, répéta Andrev pour la troisième fois.

Le colosse lui adressa un regard suspicieux.

-      T'es sûr ? Et ça va pas se casser la gueule au premier coup de gouvernail ? Je vais aller vérifier ça, et si c'est bâclé, t'y retournes sans discuter. 

Puis il s'éloigna à grands pas. La matelote - Gabriele - émit un petit rire et Andrev lui jeta un coup d'œil. Elle était accoudée à la rambarde, les cheveux battus par le vent du grand large.

-      Te laisse pas faire, lui lança-t-elle. Donovan se donne des airs de capitaine de marine parce qu'il pourra jamais le devenir, mais t'es pas obligé de jouer son jeu. 

Elle s'étira langoureusement. Pendant ce temps, le marin accroché au mât avait amorcé sa descente, s'agrippant à des poignées creusées dans le bois. Le temps s'était un peu rafraîchi et le soleil se dirigeait tranquillement vers l'horizon, à l'Ouest. 

-      C'est Andrev, ton nom, c'est ça ? demanda Gabriele.

Il hocha la tête - ça, au moins, il comprenait. Elle sourit.

-      Et tu causes pas des masses, constata-t-elle.

-      J'crois qu'il comprend pas ce que tu jactes, surtout, lança l'autre marin en mettant pied à terre.

Andrev constata avec surprise qu'il s'agissait d'un garçon bien plus jeune que lui-même - peut-être douze, treize ans - et plutôt petit et maigre. Il avait un visage rond, les cheveux coupés très court et des yeux d'un brun clair qui tirait sur le jaune. Cette couleur singulière et leur forme en amande parurent familières au Nordiste.

-       C'est ça, hein ? lança-t-il à l'intention d'Andrev en détachant soigneusement les mots. Tu parles pas bien le sudique ?

-       ... Pas vraiment bien, confirma Andrev.

Le sourire de Gabriele s'élargit.

-       Ouh, le bel accent du Nord ! s'amusa-t-elle. Pierrot, tu le parles, toi, le nordique ?

Le matelot secoua la tête et reporta son attention sur Andrev.

-      Fais gaffe, prévint-il en roulant des yeux. Donovan cherche un larbin et Gabriele cherche un amant - et je sais pas lequel des deux est le moins dangereux.

-      Si je cherchais sérieusement un amant, j'aurais déjà fini de chercher, répliqua Gabriele avec bonne humeur. Range-moi ces bouts au lieu de dire des bêtises.

Le dénommé Pierrot haussa les épaules, saisit des cordages qui traînaient et les enroula savamment autour des attaches de la balustrade, exécutant des nœuds bizarroïdes à toute vitesse. 

-      Là où il a pas tort, reprit Gabriele plus lentement, en se rapprochant à nouveau d'Andrev, c'est que t'es sacrément mignon, Andy. Les Nordistes sont tous aussi costauds ? Ça donnerait presque envie de monter jusque chez vous. - Bref, dommage que...

Elle s'interrompit quand Donovan ressurgit sur le pont, l'air contrarié.

-      C'est du bon travail, garçon, lança-t-il froidement à Andrev. Tu peux disposer.

Puis il pointa Gabriele du doigt.

-      Et toi, je te rappelle que tu es de quart, alors laisse tomber ton numéro de charme et ramène-toi.

-      J'arrive, j'arrive...

Le colosse s'éloigna en direction de la plateforme de commandement et Gabriele adressa un nouveau sourire à Andrev. Il savait de moins en moins comment réagir.

-       Dommage que la langue représente une telle barrière, hein ? reprit-elle. Mais bon - parfois le courant passe par autre chose que des mots.

-       ... Désolé, je ne comprends pas, dit Andrev.

-       Je dis juste qu'on devrait trouver moyen de s'amuser un peu, articula Gabriele en s'approchant. À moins que tu sois déjà...

-      Gabriele ! rugit Donovan depuis le gouvernail.

La jeune femme soupira d'un air excédé. Puis, agitant la main comme pour s'excuser, elle s'éloigna d'un pas léger.

-      On reprendra cette conversation plus tard, Andy, lui lança-t-elle. Je t'ai dit l'essentiel.

Elle gravit les escaliers et disparut. Andrev resta un moment sur le pont sans trop savoir quoi faire. Il ne se sentait pas très bien - le ballet des marins et ses efforts pour comprendre ce qu'ils disaient lui avaient donné mal à la tête. 

Le matelot qui s'occupait des cordages lui fit signe d'approcher.

-       Ça va ? demanda-t-il. Pas trop le tournis ?

-       Un peu, admit Andrev.

-       Normal. Mais je rigolais tout à l'heure, hein. Gabriele est pas méchante, elle aime bien jouer avec les gens, c'est tout.

Il parlait lentement, s'efforçant de rester compréhensible. Andrev ne saisissait pas pour autant toutes ses paroles, mais il appréciait l'effort. Il observa de plus près les nœuds que Pierrot avait sanglés autour du mât. Le garçon suivit son regard et demanda :

-      Vous avez jamais navigué, non ? Toi et ta copine - je connais pas son nom.

-      Elle s'appelle Endrin.

-      Va falloir que vous appreniez vite à vous débrouiller. Sinon Polok et Donovan vont vous refiler tous les trucs chiants à faire, dans les soutes. Moi, ça me rend dingue de rester là-dedans. 

Il secoua la tête. Andrev le regardait avec attention. Son attitude lui rappelait quelque chose, mais il ne parvenait pas à mettre le doigt dessus. 

-      Demande à Pa de t'apprendre les nœuds et tout le reste, conseilla Pierrot. Le plus vite possible. Il maîtrise les bases.

-      Pa ? répéta Andrev.

Le matelot hocha la tête.

-      Ouais, ton guide. 

-      Nilssen ? 

Pierrot afficha alors un air à la fois amusé et embarrassé, puis il roula des yeux - des yeux de la même couleur que ceux de Nilssen, ce brun jaune qui évoquait le regard des oiseaux de proie. Andrev se demanda comment ça avait pu lui échapper. Confirmant ses soupçons, Pierrot déclara :

-       C'est mon père. Il vous a pas parlé de moi, hein ? 

-       ... Non.

-       Boh, rien d'étonnant. Au moins comme ça, tu sais. Mon nom, c'est Piers Gilssen - mais tout le monde m'appelle Pierrot - et mon paternel oublie souvent que j'existe.

Puis il se pencha pour ramasser un bout qui traînait et, après s'être assis à califourchon sur la balustrade, l'enroula autour de son épaule. Andrev le regarda faire, hésitant à s'éloigner - aborder un tel sujet avec quelqu'un qu'il venait de rencontrer, ça lui paraissait un peu délicat. Mais Pierrot lui adressa un sourire.

-      Hé, c'est bon, s'amusa-t-il. Pas la peine d'être gêné.

Alors Andrev s'accouda à la rambarde à côté de lui. Jusqu'ici, c'était la seule personne sur ce bateau qui avait fait l'effort de s'exprimer clairement en s'adressant à lui. Cela l'inclinait à penser que sa compagnie serait plus agréable que celle des autres. Il se demanda fugitivement ce que penserait Endrin en apprenant le lien de parenté entre Nilssen et le jeune marin. Elle avait paru en meilleure forme ce matin ; peut-être pourraient-ils bientôt communiquer normalement à nouveau.

Il faisait étrangement froid sur le pont. Étrangement, parce que c'était un froid très différent de celui qu'il connaissait ; si calme, si sage en comparaison de celui qui sévissait au Nord. Ce n'était pas déplaisant, mais lorsqu'Andrev balaya la mer du regard, la nausée le saisit et il se retourna bien vite vers l'intérieur du bateau.

-      T'as peur de l'eau ? demanda Pierrot à brûle-pourpoint.

-      Non.

Croisant les bras et respirant profondément, le Nordiste s'adossa à la balustrade.

-      Pas la peine de baratiner, répliqua le matelot. T'oses pas regarder la mer dans les yeux, depuis tout à l'heure. Enfin, c'est peut-être normal. Après tout, vous allez jamais en mer, au Nord, non ?

-      Si, un peu, répliqua Andrev du bout des lèvres. Dans les fjords.

-      Les quoi ? Ça doit cailler comme pas permis. Tu sais nager, au moins ?

Il mima une brasse, gonflant les joues comme pour retenir sa respiration. Comprenant la question, Andrev plissa les lèvres et secoua la tête. 

-      Ah ben voilà, fit Pierrot avec un geste d'évidence. Comment tu veux être à l'aise à bord si tu sais pas nager ? Et ça va pas aller en s'améliorant !

Le Nordiste haussa les épaules. Il se sentait de moins en moins bien. Les longues heures qu'il avait passées dans la cale lui avaient permis d'oublier l'omniprésence de la mer ; oublier qu'ils se trouvaient sur, quoi, quelques morceaux de bois et de métal qui flottaient au milieu de nulle part, cernés par l'eau - beaucoup d'eau. La nausée lui contracta l'estomac.

-      Je n'ai jamais vraiment quitté la terre avant, déclara-t-il à mi-voix.

-      Ah ? C'est marrant. Moi j'y ai pas passé beaucoup de temps, sur terre.

Pierrot balança ses pieds nus au-dessus des embruns.

-      J'suis né sur le bateau où ma mère bossait, expliqua-t-il lentement. Pas celui-là, un autre plus grand. Mais je me souviens pas bien, j'étais trop petit. Ça doit faire huit ans que je suis là, maintenant. Pa m'a laissé à Polok et Donovan quand Ma est morte... Euh, morte, tu vois ce que ça veut dire ?

Andrev tourna la tête pour capter son regard, comme ils le faisaient au Nord en apprenant un deuil.

-      Oui, je vois. Désolé, dit-il quand il croisa les yeux jaunes du garçon.

-      Pas de quoi être désolé, fit Pierrot avec un petit sourire.

Puis il reporta le regard vers l'eau. Le soleil couchant perçait les nuages qui s'amoncelaient à l'horizon et sous ses rayons, le vert, le bleu, le gris de la mer s'enflammaient. Les vagues heurtaient la coque et éclataient en gerbes d'écume mousseuse. Andrev ne parvenait pourtant pas à s'immerger dans la beauté du paysage. Il respirait de plus en plus profondément pour chasser la nausée qui s'installait. C'était encore pire que dans le train... Il n'arrivait plus à se concentrer sur quoi que ce soit d'autre. 

Pierrot le considéra en faisant la moue.

-      Tu devrais aller dans la cambuse. Tadi te donnera un truc à manger.

-      Je n'ai pas très faim.

-      Justement, faut que tu manges, fais-moi confiance. Hé là Homme de la terre, écoute l'Homme de la mer, chantonna Pierrot.

-      Quoi ?

-      C'est une ballade. Tu connais pas ?

Andrev secoua la tête. La nausée tambourinait à ses oreilles.

-      Ça fait rien, dit Pierrot en descendant de la rambarde. Je dois y aller, j'ai du boulot - mais mange un bout, hein ! Je t'assure que ça ira mieux après.

Le Nordiste acquiesça avec la ferme intention de ne rien avaler. Pierrot s'éloigna en fredonnant la ballade des Hommes de la terre et de la mer dans la nuit qui s'installait.

 

*

 

Au son de la cloche du dîner, les marins délaissèrent leurs occupations pour s'entasser dans la cambuse. Trois manquaient à l'appel, dont Donovan ; ils étaient de quart. De toute façon, il aurait été difficile de faire asseoir une seule autre personne à table, tout l'espace étant déjà occupé par l'équipage et leurs passagers.

L'agencement de la pièce produisait un effet étrange. Pour éviter les accidents en cas de roulis, on refermait toujours d'un tour de clef soigneux les placards qui, comme tous les autres meubles, étaient fixés aux murs ou au plancher. Le mobilier était du même goût que partout ailleurs sur la Bulle : abîmé, rafistolé et dépareillé, couvert de peinture écaillée, avec par endroits des motifs et des gravures que Tadi ajoutait par fantaisie. Il y avait une vieille cuisinière à gaz et un petit poêle à bois qu'on n'allumait qu'en hiver. Deux rangées de fenêtres étroites couraient de chaque côté de la pièce, mais à cette heure-ci, on s'éclairait à la lanterne.

L'ambiance était détendue. Les marins riaient, s'asticotaient réciproquement à propos de vieilles histoires. Endrin écoutait sans en avoir l'air, concentrée aussi sur son assiette. Les repas au cours du voyage avaient été nourrissants, la plupart du temps, mais jamais très savoureux. Elle se délectait en silence des filets de poisson frits et des pommes de terre aux herbes servis ce soir-là.

Andrev était assis à l'autre extrémité de la table et il ne décrocha pas un mot de tout le repas. Il ne comprenait probablement pas ce qui se disait. 

Endrin prit une nouvelle bouchée de poisson qui lui parut encore meilleure que la précédente. Puis elle s'aperçut que Tadi, le vieux marin barbu assis à côté d'elle, l'observait avec grande attention.

-      Tu aimes-tu ? La poisson ? demanda-t-il avec enthousiasme.

-      Oui... C'est très bon, répondit Endrin. 

Elle baissa la tête vers son assiette dans l'espoir de passer inaperçue, mais Tadi avait parlé trop fort. Les marins assis le plus près d'elle la dévisageaient avec curiosité, certains en mâchant la bouche ouverte. Endrin posa sa fourchette.

-      Alors dis-moi, gamine... commença une des matelotes en la regardant d'un œil vitreux. 

C'était une très grosse femme aux yeux cernés et aux cheveux courts semblables à de la paille. Un peu plus tôt, Nilssen la lui avait présentée comme Kelly. 

-      C'quoi son blase déjà ? s'enquit-elle à la ronde.

Endrin considéra la bouteille d'alcool que Kelly avait vidée à elle seule en se servant de grandes rasades tout le long du repas. Personne n'avait semblé s'en formaliser.

-      C'est Enrin ! gueula un marin à l'autre bout de la table.

-      Endrin, rectifia Polok qui se balançait sur sa chaise.

-      Ah ouais. Et l'gaillard, là, comment qu'il s'appelle ?

-      C'est Andy ! lança Gabriele avec un grand sourire.

-      Andrev, précisa à nouveau le capitaine, qui avait l'air de bien s'amuser.

Kelly pouffa bruyamment.

-      Z'avez d'ces noms, là-haut... 

-      Parce que le tien est mieux, pochtronne ? railla Nilssen.

Les marins s'esclaffèrent sans retenue puis leur conversation, de l'autre côté de la table, passa à autre chose. Kelly haussa ses larges épaules et fit couler ce qui restait d'alcool dans son verre avant de l'avaler d'un trait.

-      Et alors, Endriv... bafouilla-t-elle à l'intention d'Endrin. C'est où qu'vous allez comme ça ?

Endrin hésita. Une partie d'elle aurait préféré rester en retrait, comme les derniers jours, et ne pas avoir à communiquer avec qui que ce soit. Une seconde partie, cependant, vibrait doucement sous l'effet de la curiosité qu'elle ressentait à l'égard des marins. Si elle avait pu, elle serait restée purement spectatrice, juste un esprit sans corps qui les aurait observés de tout près, eux et leur bateau et tout ce qui faisait leur quotidien. Mais ce n'était pas possible et Endrin sentait que si elle voulait en savoir plus sur tous ces inconnus, elle devrait se livrer elle aussi, au moins un peu. 

Autre chose l'inquiétait : elle ne pouvait pas mentionner l'Université à la légère, car ce n'était pas un lieu qui laissait indifférent. Les réactions des Rassemblés lorsqu'elle avait annoncé qu'elle s'y rendrait le lui avaient prouvé. Certains avaient grimacé, d'autres secoué la tête comme s'ils s'y attendaient, d'autres encore échangé des regards inquiets. 

Elle ignorait ce qu'on en pensait ici et aurait mille fois préféré qu'on ne lui demande rien - c'était le genre de question qu'un Nordiste n'aurait posé qu'à un proche. Mais elle avait devant elle des Sudistes et ne pouvait pas se défiler.

-      On va à l'Université, répondit-elle assez bas.

-      Quoi ça ? fit Kelly en se penchant en avant.

Tadi aussi écoutait avec intérêt. Endrin s'apprêtait à répéter quand Gabriele frappa deux fois du plat de la main sur la table.

-      Au fait, Polok, s'écria-t-elle pour couvrir le bruit que faisaient les autres, où qu'ils dorment, nos Nordistes ?

-      Pas dans ton lit, en tout cas ! lui lança un marin en haussant les sourcils d'un air évocateur.

-      Qui sait, fit Gabriele avec un grand sourire.

Polok cessa de se balancer et se pencha vers la table. Les autres se turent, mais le cliquetis des couverts contre les assiettes et des verres qu'on prenait puis reposait se poursuivit.

-      Puisque tu poses la question, Gabriele, tu vas aller leur accrocher des hamacs, annonça tranquillement le capitaine.

-      Quoi, des hamacs ? Vous allez les exposer à vos regards lubriques ?

Hormis Andrev et Endrin, tout le monde éclata de rire, brisant aussitôt le calme relatif que Polok avait installé un instant plus tôt. Il eut un demi-sourire, sans se formaliser de la vivacité de son équipage.

-      C'est bien toi la plus lubrique ici, Gaby, s'exclama un homme en se servant un autre verre.

-      Et c'est pas toi qui vas t'en plaindre, hein Renan ? répliqua Gabriele. - Mais sérieux, des hamacs ! Tu pourrais pas leur céder les cabines, Pol ? Histoire qu'ils puissent dormir tranquillement...

-      Non mais écoutez-la ! pouffa quelqu'un d'autre. Dis-le tout de suite que tu veux rendre visite au Nordiste, vaurienne !

La matelote se défendit assez mollement. Polok se pencha vers Endrin pour se faire entendre malgré l'agitation générale.

-      Tu la veux, la cabine ? demanda-t-il avec un sourire bienveillant. C'est vrai qu'elle ferme à clef, t'y seras peut-être mieux.

-      Non merci, pas besoin, déclina Endrin.

Elle avait eu le temps d'apercevoir ce qu'ils appelaient cabine - un espace tout réduit, à peine éclairé par un hublot. Elle n'avait aucune envie de dormir confinée là-dedans. Polok hocha la tête sans discuter. Puis, après un moment, il sonna la fin des festivités et distribua les quarts. Les marins empilèrent les assiettes en se disputant.

-      Laissez-moi le dernier, les gars, je dors debout, supplia Gabriele.

-      Si t'as encore assez d'énergie pour draguer du Nordiste, t'en as encore assez pour prendre la barre, lança Polok d'un ton sans réplique.

Endrin ne les écoutait que d'une oreille. À côté d'elle, Tadi s'était mis à chantonner et elle essayait d'entendre les paroles.

-      La fille du Nord écoute Tadi ! remarqua immédiatement le vieux marin.

Il lui décocha un immense sourire auquel manquaient une ou deux dents puis se rapprocha d'elle, faisant cliqueter les perles accrochées à sa chaise. Malgré son allure dépenaillée, il sentait bon - une odeur fraîche qu'Endrin ne connaissait pas mais qui la fit sourire en retour.

-      La fille du Nord veut-y une histoire ? Tadi peut raconter tout. 

Prise au dépourvu, Endrin jeta un coup d'œil aux autres. La plupart étaient encore en train de se chamailler ; seul Polok semblait attendre sa réponse, avec toujours cet air à la fois aimable et nonchalant sur la figure. Et Tadi la contemplait avec espoir. Alors Endrin répondit, en essayant de ne pas trop marmonner :

-      Oui, je veux bien. Si ça ne vous dérange pas.

-      Déranger Tadi ? Impossible, fille du Nord, impossible, déclara-t-il joyeusement. Alors, une histoire, vois... Vite-vite une histoire...

Il promena autour d'eux un regard perçant, puis frappa dans ses mains.

-      Bulle, fille du Nord, Bulle ! Sur Bulle tu marches, tu manges, mais tu sais pas qui c'est-y ? Non ! Tadi va te raconter Bulle.

Endrin remarqua que les autres marins s'étaient tus. Tous ne regardaient pas Tadi - Kelly lorgnait sa bouteille d'un œil vitreux et Pierrot léchait consciencieusement son assiette - mais elle eut la certitude qu'ils lui accordaient tous leur attention. 

-      Vas-y, bafouilla Kelly avec un geste d'impatience, conte-z'y donc.

Tadi se mit à se balancer d'avant en arrière, lentement.

-       Bulle, vois, Bulle... Fille du Nord, Bulle est née dans le fond les océans. Bulle était poisson mais Bulle a regardé les bateaux tellement, qu'un jour Bulle a transformé. 

Il écarta les mains devant lui dans un geste qui rappelait l'éclosion d'une fleur.

-       Écailles ont tourné bois, nageoires ont devenu voiles, Bulle s'est poussé des mâts et une coque et vite-vite, elle s'est lancée sur-dessus les vagues. Avant Bulle avait pas connu vent ni pluie, mais elle a tombé en amour avec. 

Les perles de la chaise cliquetaient au rythme des mouvements de Tadi. Il faisait onduler ses mains devant lui comme pour figurer la danse des vagues.

-       Après Bulle est venue pour nous. Nous tous, nous sommes enfuis et perdus et interdits, mais nous sommes-tu libres, vois ? C'est Bulle qui fait liberté. Le vent l'aime alors il porte et nous aidons. Parfois le vent dispute Bulle et là on est leurs enfants, on joue à réconcilier.

Il mima des caresses dans les airs, les yeux brillants de tendresse. Ses gestes auraient pu paraître grotesques chez quelqu'un d'autre, mais Tadi possédait ce rare don d'insuffler à tout ce qu'il faisait une grande sincérité. Le résultat était bizarre et assez fascinant.

-      C'est cette façon qu'on vivons avec Bulle, nous tous, et ajoute chacun son fil. Nos fils sont tous pas pareils, peu troués, peu abîmés à cause les naufrages - mais on mêle-tu tous les fils ensemble et ça comble les trous - ça fait, on est une corde.

Ici, les marins grimacèrent. Deux d'entre eux saisirent une pincée de sel et la balancèrent derrière leur épaule, tandis que Kelly frappait du poing sur la table.

-      Le sel me ronge, Tadi ! Pas d'ce mot-là à bord, on a dit !

Tadi leva les mains devant son visage en un geste d'excuse.

-      C'est le mot vrai ! protesta-t-il. L'histoire dit corde, alors Tadi dit corde... 

-      Tu sais que t'as pas le droit, Tadi, intervint sévèrement Polok. 

-      Et comment on raconte-tu les histoires sans les mots vrais, vois ? grommela Tadi. 

Il parut réfléchir un instant, puis se retourna vers Endrin.

-      Bon. Fil, on dit, gros fil. Mais pas entrave, fille du Nord - pas entrave à bord de Bulle, Bulle veut-y pas - juste fil qui relie. Fil pour la vie, tu vois-tu ? Et vos fils à vous, enfants du Nord... Vos fils enroulent nôtres, vous sentez-tu ? 

Il plongea ses yeux clairs dans ceux d'Endrin.

-      Bulle c'est ça, conclut-il. Mais Tadi connaît pas la fin d'histoire. 

-      T'avais dit qu'elle avait pas de fin, la dernière fois, protesta Pierrot.

-      Vois, Tadi a trompé, jeune Piers. Mais la fin est loin encore. - Tu reviendras-tu quand Tadi connaît la fin, fille du Nord ?

Elle acquiesça machinalement. Les images nées des paroles de Tadi lui roulaient dans la tête. Il y avait sans doute bien d'autres choses cachées derrière cette liberté, derrière ces naufrages et ces fils qui s'emmêlaient, mais pour l'heure Endrin s'en moquait. À présent, le vieux marin pourrait lui raconter ce qu'il voudrait sans jamais trouver chez elle autre chose que la même écoute fascinée. 

 Après quelques instants de silence, Gabriele s'étira en bâillant ostensiblement.

-      Fatiguée, Gabriele ? lui lança Polok. Ça tombe bien, tu vas pouvoir aller dormir dès que t'auras accroché les hamacs des Nordistes.

-      Mais pourquoi moi ? fit-elle mine de gémir.

-      Avec un peu de chance, le Nordiste remarquera rien si tu te glisses dans le sien, blagua le marin qui s'appelait Renan.

Les autres jetèrent un coup d'œil à Andrev, s'attendant à ce qu'il réagisse. Mais il n'avait rien dit de tout le repas et ne parla pas davantage. Sa figure était très pâle.

-      Ho, garçon, ça va pas ? lui lança Nilssen en nordique.

Andrev secoua brièvement la tête.

-      Ah, j'te l'avais dit ! lança Pierrot avec amusement. Fallait manger !

-      Oh-oh, je vois ce que c'est, fit Nilssen en se levant pour prendre le nomade par le bras. Allez viens, on va prendre l'air.

-      Non, non...

Andrev grimaça mais le mercenaire n'eut aucun mal à l'obliger à se lever ; après quoi il le traîna vers la porte sans plus de cérémonie et ils quittèrent la cambuse. 

-      Mal de mer, annonça Pierrot à la cantonade. C'est les poissons qui vont être surpris de se recevoir tout ça sur la tronche.

Les marins ricanèrent puis reprirent le débarrassage de la table. Certains sortirent pour aller prendre leur quart. Endrin se leva, pas très sûre de ce qu'elle était censée faire, encore sous le charme du récit de Tadi.

-      Dis, Endrin, lui lança Polok. S'il a la gerbe, ton pote sera plus à son aise si on l'installe en cabine plutôt que dans le dortoir, non ?

-      ... Sans doute.

-      Bon. Il peut prendre la deuxième, alors, celle à droite quand tu descends l'escalier. J'peux te demander de la préparer ? - Oh, et puis, il pourra fermer à clef, s'il veut être bien tranquille, précisa Polok avec un petit sourire.

 

*

 

Endrin manqua trébucher en entrant dans la pièce sombre - la porte était un trou aménagé dans la paroi et elle n'avait pas remarqué le rebord, au sol. Elle alluma la lanterne suspendue au crochet et rempocha son briquet. Cette cabine était vraiment petite ; il y avait tout juste la place de poser une chaise entre le lit et le mur.

Après avoir ouvert le hublot pour dissiper l'odeur de renfermé, Endrin commença par sortir de la pièce les tabourets cassés, le linge usé et les morceaux de cordage abandonnés là. Après quoi elle frappa le matelas pour en chasser la poussière. Gabriele fit irruption dans la pièce.

-      Tiens, des draps propres pour ton amoureux, claironna-t-elle en les lui fourrant dans les bras. 

Endrin resta un instant figée, puis remercia d'un hochement de tête sans se fatiguer à détromper la matelote. Mais celle-ci s'adossa à l'encadrement de la porte et l'observa, un petit sourire sur ses lèvres pulpeuses. Endrin déplia le drap et l'étendit sur le matelas en essayant de l'ignorer.

-      Tu te donnes du mal pour lui, hein ? lança Gabriele.

-      ... Ce n'est pas grand-chose.

-      Hm, je peux te dire que je ferais pas le lit de n'importe qui, moi. 

Sans répondre, Endrin finit de caler le drap sous le matelas.

-      Vous êtes quoi, au juste, l'un par rapport à l'autre ? insista l'autre. Vous êtes ensemble, pas vrai ? 

-      Non. On se connaît juste depuis toujours.

-      Ah, donc amis, c'est tout ? Tant mieux.

Endrin lui jeta un coup d'œil en enfilant la taie d'oreiller.

-      ... Pourquoi tant mieux 

-      Parce qu'il est mignon comme tout, tiens.

La matelote se rapprocha d'Endrin, les mains sur les hanches.

-      Regarde-moi, petite, ordonna-t-elle. C'est tout simple : si ça t'embête que je l'approche d'un peu plus près, dis-le-moi. Je sais respecter ça.

-      Je n'ai aucune raison de vous empêcher de faire quoi que ce soit, dit Endrin en se détournant.

Gabriele rit.

-      Le sel me ronge ! s'exclama-t-elle. Laisse tomber ces trucs de Nordistes et tutoie-moi, tu veux bien ? Et tu devrais faire attention, prévint-elle avec un sourire malicieux, parce que ton Andrev te regarde pas comme on regarde une amie.

-      Ça ne change rien, marmonna Endrin.

-      Vraiment ? Il te plaît pas ?

Elle déplia une couverture, une nouvelle fois sans répondre.

-       Hmm, vous êtes vraiment pas bavards, hein ? s'amusa Gabriele. Petite, laisse-moi quand même te mettre en garde. Faire le lit d'un gars à qui tu plais, c'est courir le risque qu'il se fasse des idées, si tu vois ce que je veux dire.

-       ... Écoutez, vous ne me connaissez pas et vous ne le connaissez pas, souffla Endrin en se tournant vers elle. Vous pouvez me laisser finir ?

Gabriele la considéra d'un air songeur, sans pour autant que son petit sourire quitte complètement ses lèvres. Ses yeux brillaient d'une façon qui ne plaisait pas à Endrin. 

À ce moment, la voix de Nilssen se fit entendre depuis l'escalier - il encourageait Andrev à descendre les marches.

-      Venez, leur lança Gabriele, on a terminé !

Et sans un autre regard pour Endrin, elle ramassa un dernier tas de linge sale et quitta la pièce. Le mercenaire y entra aussitôt, soutenant un Andrev toujours aussi pâle. La présence d'Endrin sembla l'étonner.

-      Bah, c'est toi qu'as fait le lit, gamine... ?

-      ... Il reste juste une couverture.

Elle termina sa besogne assez maladroitement, troublée et agacée de se sentir troublée. Elle avait autre chose à penser, autre chose à faire que de se préoccuper des insinuations d'une inconnue. 

Le poids qui avait tout juste commencé à s'ôter de ses épaules revint y peser insensiblement. Gabriele lui parlait de choses tellement dérisoires. Vides de sens et insignifiantes, comme les plaisanteries des marins, comme le mal de mer d'Andrev, comme ce qu'il disait ressentir pour elle. Tout cela était tellement loin d'Endrin, et tout le reste aussi, tous les marins, tous les autres, tout le monde. 

Ils me manquent- les échos murmuraient à nouveau.

-       Ça va aller, garçon ? demandait Nilssen à Andrev qui venait de se laisser tomber assis sur le lit.

-       Oui, oui, marmonna le Nordiste. Vous pouvez y aller.

-       Je me sauve. Dors bien, ça ira mieux demain.

Il hocha la tête, visiblement penaud. Endrin allait sortir derrière le mercenaire, mais Andrev l'appela avant qu'elle ne passe la porte.

-       Quoi ? demanda-t-elle en essayant de masquer son impatience.

-       Rien, juste... Merci, fit-il sans la regarder. Pour le lit.

-       ... De rien. 

Elle frissonna ; le hublot était resté ouvert, laissant entrer l'air froid de la nuit. Rasant le mur, Endrin alla le fermer rapidement pendant qu'Andrev ôtait ses bottes avec des gestes fatigués.

-       Endrin, est-ce que... Comment tu te sens ? demanda-t-il.

-       Bien, mentit-elle. Occupe-toi plutôt de toi. 

-       Je... (Il hésita, puis enchaîna) Bon. Bonne nuit.

-       Bonne nuit.

Elle s'apprêta à nouveau à franchir le seuil. Là-bas dans le dortoir, parcourant les rangées de hamacs avec des couvertures dans les bras, Gabriele chantonnait la ballade que Pierrot avait mise dans la tête de tout le monde. Endrin se retourna vers le lit. Andrev tenait encore la lanterne dont il venait de souffler la flamme.

-       Polok a dit que tu pouvais fermer la cabine à clef, dit alors Endrin. 

Andrev releva les yeux vers elle.

-       Pour être tranquille, précisa-t-elle.

-       ... D'accord. Mais ça devrait aller sans. Un peu de bruit ne me gêne pas.

Il se pencha pour accrocher la lanterne à son clou. Dans l'obscurité, Endrin plissa les lèvres.

-       Tu devrais fermer quand même.

Cette fois, Andrev la dévisagea avec plus d'attention. 

-       Pourquoi ?

-       Écoute, c'est juste pour toi. Tout à l'heure, Gabriele parlait de t'approcher d'un peu plus près, ou je ne sais quoi...

Le nomade la considéra en silence.

-      Et alors ? demanda-t-il prudemment.

-      Quoi, et alors ? Tu les as entendus, au dîner ?

-      ... Non. Mais depuis quand tu t'inquiètes de qui m'approche de plus près ? 

Endrin serra les poings.

-      Je ne m'inquiètepas, rétorqua-t-elle. Je m'en fiche - c'est juste pour que tu puisses te reposer, mais tu fais ce que tu veux.

Alors elle vit sur la figure d'Andrev quelque chose qui faillit la faire bondir - un sourire. Et ses yeux étaient remplis de - remplis de quelque chose qu'elle ne voulait pas nommer.

-      Andrev, dit-elle tout bas, arrête ça.

-      Je n'ai rien dit. 

Un instant passa, puis il ajouta lentement :

-      Mais tu sais, si ça t'embêterait qu'elle vienne, tu peux juste le dire.

-      Ce n'est pas - arrête, répéta Endrin. Tu ne comprends rien...

-      Vraiment ?

-      Arrête ça !

Le sourire d'Andrev glissa alors de son visage. Endrin avait envie de fuir à toutes jambes. Ses mains tremblaient.

-      Qu'est-ce qui te... commença Andrev, l'air inquiet.

La porte de la cabine grinça, coupant sa phrase, et le visage de Pierrot apparut dans l'embrasure. 

-      Bonne nuit, Andrev - hé, qu'est-ce que vous fabriquez dans le noir ? 

-      Rien du tout, souffla Endrin en ouvrant grand la porte pour sortir.

-      Endrin, attends, calme-toi...

Sans écouter Andrev plus longtemps, elle sortit à grandes enjambées. Il y avait du monde au dortoir, alors elle gravit quatre à quatre les marches de l'escalier. Dehors, il faisait noir et frais. Endrin resta sur le pont quelques minutes sans pouvoir se débarrasser de son irritation. 

Quelque chose lui pesait sur la poitrine et ses mains tremblaient toujours - ce sourire qu'Andrev avait eu, elle aurait voulu l'arracher de sa figure, et envoyer promener toute la tendresse que ses yeux avaient pu contenir.

Tout ça était tellement petit et idiot - qu'est-ce qu'elle faisait là ? Sa place n'était nulle part ici. Ils me manquent, ils me manquent. Endrin s'entoura de ses propres bras en regardant la mer s'agiter dans la nuit. 

 

 

Elle court le soleil tape trop fort - le soleil court sur ses bras nus ses jambes nues s'infiltre entre ses cheveux autour de son cou - elle court sur terre le soleil court sur elle - ça brûle et pourtant il faut bien qu'elle coure - ils me manquent - les silhouettes des autres sont toujours présentes dans son esprit toujours là toujours - mais ils ne sont plus là 

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Louison-
Posté le 25/04/2021
Hey hey !
Alors toute chouette l'ambiance ! Haha, je l'avais déjà dit dans le chapitre précédent, mais j'aime l'ambiance marine, alors là j'étais comblée, perdue en pleine mer ^^
Et cool aussi de découvrir des nouveaux personnages, j'aime bien la dynamique que les marins entretiennent entre eux, entre piquade et moquerie, ça vivifie l'interaction entre eux :) d'autant plus que c'est pas évident, je trouve, de faire parler plusieurs personnes en même temps, et en fait c'est quelque chose qui m'était déjà passée dans la tête, dans des chapitres précédents (par exemple lorsqu'ils se retrouvent à plusieurs en train de discuter autour du feu, quand le pain d'Endrin veut pas cuire), je trouve que tu fais interagir tes personnages avec brio :) On se croirait vraiment parmi eux et on aurait envie d'intervenir haha ^^
Et à propos des persos : désolée mais je vais ramener cette histoire de fulgurance hahaha. Tu vois là, Gabriele et Pierrot, je me fais une image assez nette d'eux, une image fulgurante justement, et moi je trouve que c'est un bon point. Ils ne me paraissent pas stéréotypés ou quoi, alors peut-être que pour les personnages secondaires, avoir une forme de fulgurance n'est pas plus mal? Enfin là où je veux en venir : tes personnages dans ce chapitre-ci sont bien différenciés et je trouve bien :)

Sinon, j'ai bien aimé le fait qu'Andrev ne comprenne pas tout à cause de la barrière langagière, ça donne lieu à des malentendus intéressants haha, super chouette à la lecture, ça me faisait bien marrer ^^
Et la fin, je souriais comme une tarée hahahah, tout ça à cause du sourire d'Andrev que j'ai envie de serrer dans mes bras moui-moui-moui j'ai envie de le secouer mais secouer avec beaucoup de douceur ce petit bout de chou d'amour mimi.
Et la partie en italique, sans étonnement, je la suraime <3 Un vrai bonheur.
Et je suis désolée si mon commentaire est finalement bien inutile, parce que j'ai rien à te suggérer comme amélioration. Oh et aussi: j'aime bien, c'est super aéré le fait qu'il y ait souvent l'intervention des personnages, ça dynamise le tout :) Donc bon dosage entre description et dialogue !

Voili voilou ! Toujours un plaisir de te lire <3
A bientôt !
EryBlack
Posté le 28/04/2021
Coucou ! Trop contente d'avoir tes commentaires au fur et à mesure ^^ Merci beaucoup pour tous ces compliments !
Sur les échanges entre les personnages, ça me fait méga plaisir parce que j'y accorde beaucoup d'importance. Y a trop de bouquins jeunesse / YA qui m'ont débectée parce que les dialogues n'avaient rien de naturel... J'essaye de recréer le ton de vraies conversations, sans tous les "parasites" qu'il peut y avoir. C'est pas évident mais j'aime bien ! Tant mieux si ça marche !
Quant à la fulgurance : oui franchement avec les persos secondaires je trouve ça tellement plus facile !! Surtout quand ils ont nécessaire une coloration "dépaysante" pour les personnages principaux, comme c'est le cas ici.
Merci encore pour tout ça :) Je vais aller répondre à ton commentaire suivant, j'ai vu que j'allais avoir du pain sur la planche encore haha !! <3
Louison-
Posté le 29/04/2021
Tu entends quoi par les "parasites" des conversations? Les euh et les phrases agrammaticales?
EryBlack
Posté le 29/04/2021
Par exemple, mais je pensais aussi à ces phrases qu'on commence et qu'on ne finit pas, ces sauts d'une formulation à l'autre... Ça peut être intéressant (j'y ai pensé en lisant ton chapitre, la façon de parler du brocanteur ^^) mais dans le cadre de cette histoire je voulais trouver un juste milieu. De la vraisemblance efficace, disons ! (Ce qui me débecte c'est plutôt quand ça ne colle pas à la réalité et que ce n'est pas non plus efficace, quand tout est forcé...)
Louison-
Posté le 29/04/2021
Oui haha c'est drôle parce que justement, ces parasites c'est quelque chose que j'adooooore exploiter dans les dialogues ^^ Mais ça ne colle pas avec toutes les histoires et ça peut être barbant aussi, à force ! Et en l'occurrence, pour ton histoire à toi : je trouve que tu as trouvé un bon juste milieu justement, entre le naturel pas trop parasité et le phrasé-parfait-je-parle-comme-un-écrivain. Donc vraisemblance efficace, comme tu dis, oui je pense que c'est bien <3
Envoleelo
Posté le 30/12/2019
Le retour des adverbes !

"L'une donnait sur une cabine visiblement habitée, au grand lit défait - peut-être réservée au capitaine ou à son second ? - et la seconde servait probablement de remise. Andrev y aperçut fugitivement des tabourets cassés, du linge sale et des paquets de cordages." > Visiblement, probablement, fugitivement... Ça fait beaucoup pour un si court passage !

"Les marins riaient, s'asticotaient réciproquement à propos de vieilles histoires." > Le "réciproquement" n'apporte pas grand-chose. Il fait presque "redite" parce que le "s'asticotaient" contient déjà cette idée.

Bon, je crois que tu as saisi l'idée du coup ! À part ça, j'aime bien les nouveaux personnages que tu introduis dans ce chapitre et qui sont si différents d'Endrin et Andrev. Endrin est un poil agaçante, notamment sur la fin, mais bon, elle est déjà perturbée depuis qu'elle a quitté le Nord, je comprends qu'elle ne soit pas d'humeur.

J'aime beaucoup l'ambiance de ce chapitre. Ça change radicalement du Nord et c'est super agréable, on a l'impression de voyager avec eux.
EryBlack
Posté le 17/12/2020
Haha, le GRAND retour des adverbes 8D
Je note tout ça, je crois de toute façon que j'ai beaucoup modifié ces scènes (voire supprimé...), mais j'essaierai d'y faire plus attention !
Contente que l'ambiance semble différente et agréable, je craignais qu'on retrouve beaucoup les mêmes ingrédients (le côté assez familial, etc.).
Merci encore pour tes retours !
Isapass
Posté le 22/06/2018
Quels changements dans ce chapitre ! On a vraiment changé d'ambiance ! Tu nous emmènes carrément ailleurs, là !
C'est vrai que géographiquement, on sent bien qu'on va vers le sud, mais ça doit leur faire drôle, aux Nordistes : d'être en mer, déjà, et puis la truculence des nouveaux personnages, les thèmes des conversations...
Bref, c'est très bien mené, encore une fois. Ca m'a fait un peu l'effet de sortir au soleil après avoir été dans une pièce sombre : au début, on ne voit pas très net, et petit à petit, on s'habitue. Il faut dire qu'on a vu que trois personnages pendant plusieurs chapitres, et tout à coup, il y en a plein d'autres qui arrivent ! Mais je me suis repérée facilement.
J'ai beaucoup aimé Tadi : sa sincérité, sa diction et l'histoire qu'il raconte. L'utilisation intempestive des "tu" m'a fait penser à la façon de parler des québecois. Pierrot, aussi : il a l'air naturel et dit les choses avec simplicité (peut-être parce que c'est encore un enfant ou presque ?). Donovan est le parfait second : grande gueule, sévère mais juste. Et Polok qui regarde son petit monde avec bienveillance, on a envie de l'aimer aussi. 
J'ai un peu plus de réserves sur Gabriele qui fait un chouillat "cliché" dans son attitude et ses répliques. Au début, on pourrait croire qu'elle joue un peu de cette image "mangeuse d'homme", mais avec la conversation de la fin, on voit que c'est vrai, alors j'ai trouvé que c'était un peu agressif. En plus, j'ai du mal à lui donner un âge, mais je la vois plutôt dans la fin de la trentaine, voire début quarantaine (je ne sais pas pourquoi, sans doute le côté "je prends ce dont j'ai envie"), et ça ne la rend pas très sympa. Mais c'est peut-être justement ce que tu voulais ?
Le pauvre Andrev avec son mal de mer ! Son côté protecteur en prend un coup. 
En ce qui concerne la conversation de la fin entre Endrin et Andrev... En tant que lectrice, je la trouve frustrante (ce qui est probablement volontaire de ta part) parce que je n'arrive pas à saisir si Endrin est attristée/agacée par l'attirance d'Andrev parce qu'elle n'éprouve pas ça du tout, ou parce qu'elle éprouve justement la même chose, et que ça lui fait peur... J'ai aussi bien compris que le retour des "Ils me manquent" l'éloignait de son entourage, y compris Andrev, et distordait un peu sa "vraie nature". Enfin il me semble.
En tant que "relectrice", j'ai été un peu déstabilisée par le fait qu'Andrev pousse Endrin dans ses retranchements pour essayer de savoir si elle "tient" à lui ou pas ("Mais depuis quand tu t'inquiètes de qui m'approche de plus près ?"). J'ai eu l'impression que ça ne lui ressemblait pas. Mais bon, à sa place, je voudrais savoir aussi ! 
Apparemment, l'évocation de l'Université ne leur fait ni chaud ni froid, à l'équipage.
Pendant le repas, on a l'impression qu'Endrin est de nouveau bien "présente", mais ensuite on sent bien qu'elle est de nouveau "happée" par d'autres désirs... Est-ce que la contrariété y est pour quelque chose ou pas du tout ? Je penche plutôt pour le côté inéluctable, mais comme ça a l'air de s'enchaîner...
Deux petites remarques sur la forme (du pinaillage, comme d'hab) :
Il y a une réplique "-      Et c'est pas toi qui vas t'en plaindre, hein Renan" et plus loin : "blagua un marin qui s'appelait Renan." : comme tu l'as déjà évoqué plus haut, ce serait peut-être plus logique de mettre "blagua LE marin qui s'appelait Renan."
" Elle termina sa besogne assez maladroitement, troublée et agacée de se sentir troublée." : répétition de "troublée". 
A très vite ! 
EryBlack
Posté le 22/06/2018
Ah oui, on peut dire qu'on change sacrément de décor ^^ Et c'est pas fini ! Je suis contente que ça passe bien, cette partie a été difficile à rédiger pour moi ; pas tant les marins, qui me sont venus très naturellement avec leur petit monde, mais justement la jonction entre l'ambiance avant et après la Bulle. Donc ouf, si on s'y repère bien, c'est un soulagement.
Hihi, Laure m'a aussi fait remarquer les québécismes de Tadi ! C'est drôle parce que je ne connaissais pas cet emploi des "-tu" en rédigeant les répliques de Tadi, mais finalement ça colle bien si on l'imagine avec un léger accent québécois (mais tout de même, il ne s'exprime clairement pas dans sa langue maternelle, donc c'est un peu différent).
Gabriele est effectivement le personnage qui ne fait pas l'unanimité. Tu n'es pas la première à la trouver un peu clichée, c'est vrai qu'il y a de ça dans son caractère. Mais je suis embêtée si ça donne quelque chose d'agressif et si on a l'impression qu'elle approche de la quarantaine : pour moi c'est une jeune femme, pas encore trentenaire, et oui, elle joue de ce rôle "mangeuse d'hommes" mais il y a quand même une forme de sincérité dans sa démarche, de mon point de vue. Je voulais un personnage très libéré sexuellement et qui ne cache pas la nature de l'intérêt qu'elle éprouve pour tel ou tel homme. Mais ça fait un moment que j'ai écrit tout ça, j'étais peut-être encore  trop "jeune", d'où le cliché... Bon, je ne sais pas trop comment faire ; à voir avec ce qu'on découvre d'elle dans les prochains chapitres, peut-être.
Très intéressant tes deux points de vue sur cette dernière scène ! Pour tout te dire, elle a été rédigée pendant un PaNo il y a quelques années, lors d'un défi du dimanche ; il s'agissait d'écrire une scène qui comporterait comme objet "central" (ou important) une clé. D'où le jeu "fermer/ne pas fermer la cabine". Mais évidemment, emportée par le PaNo, la scène était un peu détachée du reste, moins conforme aux personnages que d'habitude ; et évidemment, comme j me suis quand même éclatée à l'écrire, j'ai voulu la conserver... Mais je suis d'accord avec toi, en temps normal, Andrev ne titillerait pas Endrin de cette façon. Mon "excuse" (pas terrible xD) c'est qu'il est affaibli, à ce moment-là, et aussi qu'il est destabilisé par le fait qu'elle a pris soin de lui, alors que les derniers jours elle lui adressait à peine la parole. Je crois qu'à sa place, j'aurais été la première à me faire des idées. Mais bon, je dis ça, je réfléchis quand même encore à ce que je pourrais modifier dans cette scène. Elle est nécessaire parce qu'elle éloigne à nouveau Endrin des autres mais si elle ne passe pas parfaitement, je dois pouvoir la modifier. Je garde ça en tête, donc.
Merci pour le commentaire et les remarques, je vais corriger ça ! (sauf pour troublée, c'est une de ces répétitions "faites exprès" dont j'use et abuse xD) 
Fannie
Posté le 17/09/2017
Chapitre 12
<br />
Coucou Ery,
Dans ce chapitre, le fait qu’Endrin ait une mission à accomplir semble se préciser. <br /> Le Tisseur, c’est celui qui la considère comme une chose qu’il a confiée à Azar et qui a envoyé un messager pour lui annoncer qu’il voulait la récupérer ? Que ce soit lui ou non, j’ai toujours eu l’impression que celui qui cherchait à récupérer Endrin avait quelque chose d’inquiétant : j’ai toujours douté qu’il soit du côté des « gentils ».<br /> Cette scène avec les Skums est très prenante. L’émotion est intense, mais on ne comprend pas vraiment pourquoi. Les esprits ont l’air de regretter qu’Endrin parte, mais si elle est « la fille du changement », elle doit bien aller là-bas pour faire quelque chose. C’est la première fois que je ressens de la crainte chez les esprits. Pas la peur des fusils et des harpons, mais une crainte liée au domaine spirituel.<br /> C’est bizarre qu’Endrin leur ait demandé de la prendre avec elles et je comprends que les autres puissent interpréter ça comme une envie suicidaire, bien que je sois sûre qu’il ne s’agit pas de ça.<br /> Si les marins ont si peur des esprits, ça m’étonne qu’ils tentent d’en tuer : la peur des représailles éventuelles devrait les retenir. En fait, je me demande dans quelle mesure les esprits sont des créatures surnaturelles et dans quelle mesure on peut les tuer, comme des animaux.<br /> Il me semble qu’Endrin devient de plus en plus agressive face aux sentiments d’Andrev. Je ne sais pas si c’est Gabriele qui l’a énervée en mettant le doigt dessus ou si c’est parce qu’elle commence à se rendre compte qu’elle n’est pas destinée à ce genre de vie.<br /> Tadi qui raconte une histoire, c’est quelque chose ! Moi non plus, je ne suis pas certaine de tout comprendre. Tu as trouvé les mots parfaits en parlant de « semblant de récit ». Tadi est un peu bizarre, mais je l’aime bien.<br /> C’est curieux que Pierrot demande la permission à son père de poser des questions à Endrin et Andrev. S’il obtient des réponses, ça m’intéresse.
Coquilles et remarques :
Non mais écoutez-là ! pouffa Segal [écoutez-la]
les silhouettes des autres sont toujours présents dans son esprit [présentes]
Endrin avait rarement eut l'occasion d'en observer de si près [avait rarement eu]
– Pousse-toi de là, gamine ! lui beugla Nilssen [« beugla Nilssen » suffirait]
– C'est vraiment nécessaire ? grimaça Nilssen [le verbe « grimacer » ne convient pas dans une incise de dialogue. On peut mettre « Nilssen grimaça » sur la ligne précédente pour introduire la réplique]
Andrev acquiesça soutint Endrin à bout de bras, vers le dortoir [cette phrase cloche ; « acquiesça et soutint Endrin » ? « acquiesça, soutenant Endrin » ?]
J’aime beaucoup ce passage :
« Elles cillèrent, toutes en même temps. Leurs yeux reflétaient des espoirs qu'Endrin ne comprenait pas mais qui lui meurtrissaient la poitrine. Elle sentait ses paupières ployer sous le poids de choses qu'elle n'avait pas encore vues, ses oreilles résonner de cris qu'elle n'avait pas encore entendus - et les larmes qui n'avaient pas encore coulé se pressaient dans sa gorge. »
EryBlack
Posté le 17/09/2017
Rebonjour Donna ! Je réponds à tous mes commentaires en même temps, bien qu'avec un peu de retard - navrée pour ça.
Je suis contente que tu aies cette vague inquiétude au sujet de ce personnage ^^ Ce n'était pas si facile à doser, mais c'est un des fils rouges que je souhaitais mettre en valeur (quoique discrètement) pour ce premier tome. 
Contente de lire tes impressions au sujet de la scène des Skums ! J'espère que tout deviendra clair en temps voulu. Les esprits sont clairement des créatures surnatuelles, mais il est possible de les blesser ou de les "tuer" - ou plutôt les "faire disparaître", je pense. Si ce n'est pas clairement abordé, c'est aussi parce que les personnages eux-mêmes ne sont sûrs de rien sur ce sujet. Par contre, la peur des représailles n'est pas vraiment présente, je pense ; les esprits sont un peu comme des animaux, si on les attaque, ils vont répliquer, et parfois attaquer de façon imprévisible, mais l'idée de vengeance n'est pas vraiment ancrée chez eux (bien que ça puisse sans doute être le cas chez certains animaux). Il y a vraiment un côté très aléatoire à leurs actions.
Pour ce qui est de l'agressivité d'Endrin, tu as bien saisi ce que je voulais montrer, c'est cool. Et je suis contente que tu apprécies Tadi !
Merci pour tes remarques, je vais tout corriger dès que possible ! Merci aussi pour ce passage que tu relèves, ça me fait très plaisir :) 
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