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Charles ouvrit la porte à Ninon non sans une certaine trépidation ; mais elle se contenta de lui faire la bise avec son habituelle expression sérieuse, avant de regarder autour d’elle.

— Il serait temps que tu penses à ton empreinte carbone, Charles, fit-elle avec un geste vers les deux caisses de bouteilles vides entassées dans un coin de la cuisine.

— Le verre, ça se recycle entièrement, répliqua-t-il aisément. Pas comme les bouteilles d’eau en plastique que tu traînes à ta salle de sport.

— Ah, j’ai acheté une gourde, tu ne peux plus les retenir contre moi…

Sans attendre, elle alla s’installer sur le canapé et il la suivit. À chaque fois qu’il voyait Ninon, il était étonné de la facilité avec laquelle elle s’immisçait dans sa vie – il détestait laisser des gens entrer dans son appartement, être obligé de nettoyer les choses, et un jour il lui avait même fait l’affront de la laisser entrer en laissant tout en l’état après une semaine difficile. Elle s’était contentée de s’asseoir au même endroit que d’habitude, et avait commencé la discussion comme si le désordre et l’odeur ne la gênaient en rien – et c’était sans doute vrai. Sous ses airs respectables, Ninon cachait en fait un profond dédain pour la majorité des conventions sociales.

Elle glissa les pieds hors de ses sandales pour s’installer en tailleur avant de sortir une boîte de son sac.

— Tiens, j’ai emmené des petites choses à grignoter.

— Et tu oses me parler de mon empreinte carbone, ironisa-t-il en attrapant la boîte de surgelés pour aller les mettre au four.

— Oh, ça va. Ils sont bio, au moins.

Charles secoua la tête, mais ne répondit rien, trop occupé à tenter de comprendre comment fonctionnait son four. Il fallait vraiment qu’il reprenne sa vie en main si un simple appareil électroménager lui résistait ainsi.

— Tu veux boire quelque chose ? demanda-t-il lorsqu’il eut enfin trouvé comment faire.

Depuis le salon, Ninon leva un sourcil.

— Tu veux dire qu’il reste encore quelque chose à boire ici ?

— Il y a du jus de fruit, fit-il en haussant les épaules. Et je peux toujours faire du thé.

— Du jus de fruit, c’est très bien.

Il prit son temps pour leur servir un verre chacun, puis jeta un œil au four – mais les feuilletés étaient loin d’être prêts ; il allait devoir se résoudre à revenir affronter son invitée.

— À quoi tu penses, Charles ?

Il manqua sursauter en entendant la voix juste derrière lui et se retourna pour trouver Ninon juste là, avec ses grands yeux sérieux. Elle lui prit son verre des mains, mais ne bougea pas, et il s’appuya contre l’évier pour tenter de retrouver un peu de stabilité.

— Je ne sais pas si j’ai vraiment envie de penser, admit-il.

— Oui, c’est normal. Tu es allé jusqu’au château, l’autre soir ?

— Non, seulement en ville. À l’hôpital.

Ninon ne le quittait pas du regard, mais il détourna lâchement les yeux. Il ne voulait pas affronter ce qu’il pourrait y voir – la pitié, la compréhension.

— Cela faisait longtemps que tu n’y étais pas retourné, fit-elle observer.

— Trois ans.

Trois ans, quatre mois et deux jours, en réalité. Il avait fait le compte durant ses nuits d’insomnie où le temps semblait s’étirer sans fin. Il ne savait pas si cela le rassurait de savoir que le temps avait passé depuis ce jour atroce, ou si cela empirait encore les choses.

— Et tu n’as jamais envie de retourner au château ? De t’y confronter ?

— Surtout pas !

Il s’interrompit, hésita, se mordit les lèvres. Ninon ne le lâchait pas du regard. Finalement, il capitula.

— Je ne sais pas. Peut-être, des fois. Je n’arrête pas de faire des rêves, ces derniers temps…

— Tu as des photos ?

— Je crois qu’il y en a dans les affaires de ma tante.

Le silence retomba entre eux. Charles se sentait à l’agonie, pris dans la toile de ce qu’il n’osait pas vouloir, de ce qu’il ne voulait pas se rappeler. Revoir la Fresny lui semblait insupportable ; mais pourtant il avait encore son image gravée dans son esprit, ravivée par ce qu’il avait entraperçu ce soir-là à l’hôpital, sur l’appareil photo de l’urbexeuse.

— Je vais te les montrer, lâcha-t-il dans un souffle.

Il fouilla le placard jusqu’à dénicher l’album rangé dans un carton, qu’il passa rapidement à Ninon, comme si la couverture de cuir pouvait le brûler. Elle se rassit sur le canapé pour examiner les photographies une à une, penchée sur chacune avec un regard perçant. Au début il resta à l’écart, alla mettre la table, sortit les plats qu’il avait commandés du réfrigérateur, ramena les feuilletés chauds – mais rapidement, il ne réussit plus à se contenir et vint se percher sur l’accoudoir à côté d’elle. C’était des photos datant de plus de quarante ans, pas exactement le château de son enfance – cela rendait leur vue moins difficile. Il contempla la façade symétrique, avec ses grandes fenêtres et son fronton triangulaire, ses toits d’ardoise sombre ; sur la gauche, à côté de la fenêtre de la salle de musique, on devinait le lierre qui commençait à pousser. Lorsqu’il était enfant, ce lierre avait mangé presque un quart de la façade. Il se souvenait de son père en train de pester contre la façon dont il abîmait le crépi.

Sa mère, elle, avait toujours adoré ce lierre, et Thomas aussi, bien sûr.

— C’est magnifique, finit par dire Ninon en reposant l’album sur la table basse. Je t’envie d’avoir pu grandir dans un endroit comme celui-là.

— Pourquoi, c’est si différent de ta maison d’enfance ? demanda-t-il, curieux.

Il connaissait Ninon depuis des années – depuis sa formation d’infirmier, en fait ; ils s’étaient côtoyés dans le même hôpital durant un temps –, mais elle parlait peu de son passé.

— Je pense que ce serait différent de la maison de n’importe qui, s’esclaffa-t-elle. Je ne connais que toi qui ait grandi dans un château, Charles, et pourtant tu sais que je connais beaucoup de monde. Les gens qui ont ce genre de domaine y vivent rarement autrement que durant des vacances. Mais effectivement, c’était différent. Déjà, j’ai grandi dans des appartements – des appartements à la pointe de la modernité. Aucune histoire, tout était neuf.

— Ça explique sans doute ton dédain pour le carcan des traditions, sourit-il en réponse.

— Je ne renie pas l’importance des traditions, le reprit-elle en croquant dans un feuilleté. Elles sont une part essentielle de la psyché de nombreuses personnes. Je pense juste qu’elles gagnent à être pesées et réfléchies régulièrement.

— Mais alors, est-ce que ce serait encore des traditions ?

— Je ne sais pas. Quelles traditions aviez-vous, à la Fresny ?

Le retour au sujet heurta Charles de plein fouet. Il dut prendre un moment, sirotant son verre de jus de fruit, pour reprendre contenance. Tant de souvenirs lui revenaient simultanément qu’il ne savait pas quoi faire de toutes ces images.

— Il y a une vieille fontaine dans le parc, finit-il par se mettre à raconter, à sa propre surprise. Quand nous sommes revenus de vacances à Rome, je me souviens que Thomas a tanné mon père jusqu’à ce qu’il accepte de la remettre en eau. Elle a marché pendant un mois, et je crois que nous y avons passé une bonne partie de notre argent de poche. Tous les jours, il insistait pour qu’on aille y jeter une pièce.

Ninon eut un léger sourire, mais ne l’interrompit pas. Il lui en était reconnaissant ; il ne savait pas comment ces paroles pouvaient sortir de sa bouche sans se muer en cri de douleur, et il avait peur que le sort ne dure pas.

— Quand elle s’est éteinte – je ne sais même pas si mes parents ont vraiment essayé de la faire réparer, ça devait coûter trop cher – on a bouché toutes les évacuations et transformé la fontaine en mare. L’eau est devenue verte, des plantes ont poussé… mais tous les ans, le 3 août, on retournait jusqu’à la fontaine pour y jeter une pièce et faire un vœu.

— Pourquoi le 3 août ?

— C’est le jour où nous avions jeté notre première pièce, à Rome.

Le silence retomba et Charles sentit le regard de Ninon qui pesait sur lui. Il passa son verre d’une main à l’autre, puis se leva brusquement. Il alla vers la table, hésita un instant devant le placard où se trouvait la dernière bouteille de vin. Il mourait d’envie de l’ouvrir – mais il savait déjà quelle réaction cela provoquerait chez son invitée.

— Charles, dis-moi, reprit soudain Ninon juste derrière lui. Est-ce que tu es retourné à cette fontaine, depuis que Thomas est mort ?

— Bien sûr que non, souffla-t-il en fermant les yeux. Je ne peux pas, Ninon. Je ne peux pas retourner là-bas. Je suis le seul qui reste maintenant.

C’était trop difficile, d’être le dernier survivant de sa famille. Trop difficile et trop injuste. Soudain, la colère froide remonta en lui. Il haïssait cette Alexia Vermay de lui avoir mis le nez dans ses photos, de l’avoir obligé à revivre ça. Mais Ninon le regardait de ses yeux perçants et il ne voulut pas s’attarder sur le sujet, de peur qu’elle finisse par se sentir obligée de revêtir sa veste de psy. Il faisait un piètre ami, mais il pouvait au moins éviter de la faire travailler encore alors qu’elle venait de finir une garde.

— Désolé, fit-il en se redressant. Peu importe ; de toute manière, il sera bientôt vendu. Parle-moi plutôt de toi. Qu’est-ce que tu te deviens ? Tu vois toujours cette Isabelle ?

Elle lui lança le regard qu’il connaissait bien, celui qui disait qu’elle n’en avait pas fini avec lui. Mais pour ce soir au moins, il voulait retrouver un peu de tranquillité, à défaut de paix.

La paix, il ne la connaîtrait jamais plus ; mais ça, cela faisait longtemps qu’il le savait.

 

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