11. Qu'est-ce que tu fais là ?

Par Elka

Désormais, Lysander se mit à surveiller la fille afin de l’éviter. Chaque fois, il prit soin de ne pas sortir avant d’être sûr qu’elle soit partie. L’autre, avide de rencontrer l’un des siens, le lui fit chèrement payer. Lysander tint bon néanmoins, confiant à Ismael que c’était trop dangereux et effrayant que d’autres lycans s’intéresse à lui.

Son ami joua à chaque fois le rôle de guetteur.

Ce que Lysander ne lui avoua pas, c’était le plaisir coupable de la découvrir soudain au milieu du paysage. Quand leurs regards se croisaient, une étincelle d’adrénaline lui courrait sur la peau. La nuit, il restait les bras croisés sous la nuque à s’inventer divers scénarios sur sa présence.

Un matin, il eut autre chose à penser. Il se réveilla les membres courbaturés, l’estomac retourné et une pulsation désagréable derrière les orbites. La proximité de la pleine lune se faisait sentir. L’autre commençait à se frayer un chemin dans son corps pour prendre sa place.

La transformation n’étant que le lendemain soir, il s’efforça de se rendre en classe, où son père le conduisit exceptionnellement. Ismael resta à ses côtés toute la journée, mais silencieux, respectant son besoin de tranquillité. Ce soir-là, Lysander se coucha avec un marteau dans la tête et un intense sentiment de déception : bien sûr, la fille n’était pas apparue de la journée.

 

 

 

Lysander

« Pas d’école pour moi aujourd’hui. Tu pourras me passer tes cours ? »

 

« Bien sûr. Je peux venir en fin d’après midi ? »

 

Ismael hésita avant d’envoyer son message, puis fourra son téléphone dans sa poche comme le bus arrivait. C’était donc aujourd’hui, ce soir, que Lyz allait… Non, c’était vraiment trop bizarre à formuler.

— Isma, coucou !

Il sursauta. Lucy avait quitté le fond du bus pour le rejoindre.

Sorry not sorry, plaisanta-t-elle avec ce petit air mutin qu’il adorait. Viens avec nous, s’il te plaît. Allez.

Elle lui prit la main mais ce fut la force de son regard qui empêcha Ismael de refuser. Lucy avait des yeux en amande légèrement globuleux ; quand elle insistait ainsi, on ne voyait que ces belles billes brunes au creux de son visage laiteux. Leur séparation ne changeait rien au fait que, pour Ismael, elle était l’une des plus jolies filles de leur école.

Rapidement, il se trouva à sa place d’avant, l’épaule de Lucy contre son bras en guise de soutien, un Damian bougon mais s’efforçant de passer outre à ses côtés et le sourire d’Alejo pour lui remuer l’estomac. Ce dernier racontait qu’il avait dormi chez Damian.

Le portable d’Ismael vibra alors qu’ils entraient dans l’école. Damian n’avait pas caché son plaisir d’apprendre que Lyz était absent, mais Ismael s’était abstenu de commenter. Le coup d’œil réprobateur qu’Alejo jeta à Damian le satisfit amplement.

 

Lysander

« Si tu veux. »

 

Un frisson d’impatience remonta le long de sa colonne vertébral. Il savait à quel point ce soir était particulier pour son ami, il n’oublierait jamais la voix de Lyz quand il lui avait parlé des pleines lunes, mais on venait de l’autoriser à y prendre part. C’était excitant. Il aurait aimé lui répondre, mais ne voyait pas quoi dire. D’ailleurs, Lyz apprécierait sûrement davantage qu’il n’en rajoute pas.

— T’es dans la lune, Ismael ? demanda Alejo.

— Totalement, répondit-il avec un petit rire.

Ce fut tout à la fois agréable et étrange de renouer avec son trio d’amis. Il réalisa à quel point Lyz était toujours grave ou sur le qui-vive et que, même quand il plaisantait, ses traits tirés, ses cernes et sa pâleur rappelaient ses tourments.

Ce n’était pas le cas de Lucy, Alejo et Damian. À leur contact, Ismael passa une journée douce et apaisante. Quand il monta dans le bus pour se rendre chez Lyz, ce fut avec une sérénité qui se tassa durant le trajet. Le contraste entre les deux aspects de sa journée lui parut encore plus tranchant, une fois au bout de la rue.

Il marcha doucement, le cœur battant un poil trop vite et la gorge serrée. De quoi avait-il peur, en fait ? D’être en danger ? Non.

Il ne s’était jamais senti en danger avec Lyz, c’était idiot.

De mettre un pas dans un monde trop bizarre pour être vrai ? Peut-être. Mais alors, presque aussitôt, il pensa à son père. Amir Hassan était archéologue. Gamin, Ismael pensait que son papa faisait comme Indiana Jones : donner un cours le lundi matin et partir à l’aventure à travers le monde le reste de la semaine. Il se trouvait qu’Amir Hassan donnait surtout des cours à l’université et que ses plus grandes aventures consistait à être invité sur des chantiers de fouille, toujours en rapport avec l’Antiquité.

Sa passion, néanmoins, transpirait chaque fois qu’il racontait des histoires d’époques reculées. C’était aussi un rêveur, qui avait tendance à mélanger fiction et réalité pour laisser Ismael démêler le vrai du faux. Cet homme, qui lui parlait d’autres mondes et de vampires détectives, aurait adoré ce que vivait Ismael, et ce serait pris d’une affection à la grandeur de sa curiosité pour quelqu’un comme Lyz.

Cette pensée le fit sourire et accélérer le pas.

La nuit tombait vite en cette saison, mais Lyz lui avait dit que ses heures de métamorphoses étaient en réalité assez fixes, qu’il les sentait venir. Cependant, quand Ismael remarqua la fille assise sur le muret en face de chez Lyz, et que celle-ci posa sur lui deux yeux luisants dans le crépuscule, la peur le harponna violemment.

Elle sauta à bas de son perchoir et l’étudia sans s’approcher. Petite et menue, deux cannes en guise de jambes et une brouille de cheveux noirs auréolant son visage en pointe, la fille dégageait une colère qu’Ismael ne s’expliquait pas. Il baissa la tête et reprit sa marche, le cœur battant, obliquant franchement vers la maison des Lancaster pour ne pas passer devant elle.

— Toi, t’fais quoi ?

La fille avait une voix rauque et nerveuse. Elle avait croisé les bras sur sa poitrine et le feu de ses yeux s’assombrissait avec le ciel, qui n’était plus qu’une bande d’or liquide dans une mer de nuages gris.

— Ça te regarde ? répliqua faiblement Ismael.

— Un peu ouais, tu d’vrais…

La porte des Lancaster s’ouvrit brusquement.

— Entre, Ismael.

Lyz ne le regardait pas, foudroyant la fille du regard, mais Ismael saisit l’urgence dans sa voix et se précipita vers lui avant que Charles et Margaret ne remarquent quelque chose.

— Ne viens plus ici, souffla Lyz quand Ismael entra.

Si la fille répondit, il ne l’entendit pas. Lyz claqua la porte dans leur dos et Margaret surgit à ce moment. Jamais Ismael n’avait lu autant de gratitude sur ses traits, mais jamais il n’avait eu autant cette impression de jolie femme prématurément vieillie.

— Ismael, bonsoir, dit-elle. Ça fait plaisir de te voir.

— Viens avec moi une seconde, coupa Lyz.

Il le tira brièvement par le poignet pour l’inciter à le suivre jusqu’à sa chambre ; Ismael salua Charles en passant, gêné par la rudesse de la situation, mais aucun des parents Lancaster ne s’en formalisa.

— Elle ne m’a rien fait, assura Ismael à voix-basse quand ils furent à l’étage.

— Si mes parents l’avaient vu…

— Mais c’est pas le cas, le coupa Ismael. Tu t’en es assuré, et je suis pas sûr qu’elle voulait que tout le monde la voit. Elle aurait sonné chez toi, sinon.

— Peut-être.

Lyz soupira et se laissa tomber sur son lit, se massant la nuque puis les mains dont il étirait puis contractait les doigts. Il semblait harassé et dérangé par son propre corps. Son teint était crayeux, ses cheveux en épis paraissaient ternes, mais son regard brillait avec force.

— Tu peux encore partir, Ismael, murmura-t-il comme il se savait observé.

Oui, c’était tentant. Personne n’aimait voir un proche dans cet état.

Mais s’il partait maintenant, il ne pourrait jamais revenir en arrière. S’il partait maintenant, Ismael savait qu’ils ne feraient plus que s’éloigner.

— J’ai prévenu ma mère en chemin que je dormais chez toi.

— Ismael…

— Laisse-moi rester, s’il te plaît.

Ils se jaugèrent un instant du regard. Lyz assis au bord de son matelas, Ismael campé sur ses jambes en face de lui.

— D’accord.

L’ombre d’un sourire réchauffa le feu de ses prunelles.

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Ysaé
Posté le 24/04/2020
Salut !
J'ai bien-aimé la partie où Ismaël parle de son père. Je trouve que ça enrichit le récit, et que ça donne plus de profondeur au personnage (niveau de vie, culture familiale etc).
Ce chapitre et le précédant sont intéressants car pour moi ils amorcent le basculement. On sent clairement que la scientifique va être un danger avec ses "recherches". Pour la fille, je la vois maintenant beaucoup plus protectrice, comme si elle veillait sur Lys.
En tout cas ça met du rythme, un peu de tension, je trouve ça sympas !

Pour la relation entre Ismael et Lys, certain passage vont un peu trop loin je trouve dans le sentiment, surtout pour des garçons de cet âge. Cela pourrait être justifié si Ismael développait vraiment un fascination étrange pour son ami (tu en parles un peu mais cela pourrait être plus appuyé)

Voilà je vais continuer ma lecture !

A+
Elka
Posté le 24/04/2020
Hello,

Ca me fait beaucoup cogiter tes remarques sur la relation entre Lyz et Ismael. Je m'assure de recouper avec tout ce qu'on me dit autour (Dé a commencé à lire aussi, un retour masculin m'aidera vachement). Je repasserai derrière pour voir comment je peux tourner ça.
Est-ce que tu arriverais à me préciser ce qui te gêne ? Ismael est quelqu'un de sentimental, et comme tu précises que c'est gênant pour des garçons... Tu aurais une idée de comment toi tu le ferais par exemple ? Des choses qui te feraient moins tiquer ?
Ma question est pas spécialement facile, donc si tu vois pas c'est pas grave, mais toute précision est bonne à prendre. Ca ne pourra qu'orienter la reprise dans la bonne direction.

Ton avis sur la fille tourne et change... ça me plaît !

Merci de continuer à lire, tes remarques ne tombent pas dans l'oreille d'une sourde, un texte n'est jamais totalement fini !

Ysaé
Posté le 25/04/2020
Salut,
Effectivement je ne peux pas te dire comment je tournerais ça, c'est toi l'auteure :) Et mes impressions ne seront peut-être pas celles des autres non plus. Ce serait intéressant effectivement qu'un homme te donne son avis.

Du coup j'ai relus les deux chapitres pour te trouver les passages :

Un frisson d’impatience remonta le long de sa colonne vertébral. Il savait à quel point ce soir était particulier pour son ami, il n’oublierait jamais la voix de Lyz quand il lui avait parlé des pleines lunes, mais on venait de l’autoriser à y prendre part. C’était excitant et touchant. Il aurait aimé lui répondre mais ne voyait pas quoi dire.

S’il partait maintenant, Ismael savait qu’ils ne feraient plus que s’éloigner. Et ça, c’était inimaginable.


— Ismael…
— Laisse-moi rester, s’il te plaît.

Depuis leur discussion, Ismael eut l’impression que Lyz se sentait plus à l’aise avec lui, plus ouvert. Plusieurs fois, son ami se révéla souriant et blagueur – généralement loin de la foule -, en classe ils échangeaient des mots via la marge de leurs cahiers. Et quand ils partageaient un banc de la cour sans discuter, l’un sur son téléphone et l’autre plongé dans un livre, il n’y avait rien de pesant.

— Non, ce n’est pas injuste. Je me suis isolé comme un grand, c’est toi qui a été assez patient pour te rapprocher de moi.

— J’ai craqué. Regarde tes yeux, c’est dingue !

Si je ne connaissais pas le contexte, ces passages pourraient me faire penser à une relation amoureuse.
Je pense que le début de ton histoire (la façon dont Ismael s'inquiète pour Lys, la façon dont il le poursuit etc) m'ont aussi amené à avoir ce point de vue. Généralement les garçons construisent des amitiés sur des activités commune (sport ou autre) et versent beaucoup moins que les filles dans le sentimentalisme. C'est peut-être un peu cliché ce que je dis, on est d'accord.

Dans tous les cas ça ne reste que mon avis et le récit n'en est pas moins de qualité :)

A+
Keina
Posté le 25/01/2020
Tiens, c'est drôle, je n'ai pas eu l'impression que la fille loup-garou était spécialement menaçante ici, alors que jusqu'à maintenant je me disais qu'elle faisait partie du camp des "méchants". Là, on dirait juste qu'elle cherche à prévenir Ismaël de quelque chose... sera-t-elle plutôt une alliée ? Ce serait bien que Lyz cesse d'être sur la défensive et essaie d'en savoir un peu plus... Mais bon, déjà, il s'ouvre à Ismaël, c'est un sacré progrès !
Elka
Posté le 01/02/2020
C'est pas le soir pour que Lyz change ses habitudes mais he, pourquoi pas après la pleine lune ? :p
Elle était plus agressive dans la première version, peut-être que je vais quand même reprendre ça parce qu'elle est aussi sur les nerfs que Lyz à cet instant.
Hinata
Posté le 25/01/2020
Woua, c'est trop bien que le premier vrai pas en avant et les premières paroles de la fille lycan soient adressés à Ismael ! Je m'y attendais pas du tout, c'est très cool !
J'adore comment Isamel vit et décrit le décalage entre ses deux différentes amitiés, on comprend très bien et c'est beau.
Et je suis contente que Lyz autorise Ismael à rester !!! (et que Isamel soit venu à la base obviously) Cest si bien qu'il ne le rejette pas bêtement mais qu'ils se soutiennent <3
Elka
Posté le 01/02/2020
Je n'y avais pas pensé ainsi mais c'est vrai qu'on aurait eu raison d'attendre d'elle qu'elle parle d'abord à Lyz. Du coup, c'est parfait si ça te va ainsi ahahaha
Ce jonglage entre ces deux "groupes" d'amis est un casse-tête pour l'autrice autant que pour Ismael, généralement xD Nous prenons ta remarque pour une victoire collective !
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