11. La soumission

Par Yannick

Le retour dans les canoés s’effectua dans un silence de mort. Le visage sombre, tous tremblaient encore de peur, les oreilles bourdonnantes, les narines pleines de fumée. Ces hommes blancs possédaient des pouvoirs surnaturels, il paraissait vain de lutter contre eux. Aussitôt à terre, Guacanagarix était reparti dans les montagnes où se trouvait son yacuyeque. Mabó resta seul. Il maudissait le cacique d’avoir flanché au dernier moment, alors que tout avait fonctionné comme prévu. Mais lui aussi avait été saisi d’une terreur incontrôlable lorsque les canons avaient craché leur feu et aucun d’entre eux ne pouvait se vanter d’avoir été plus brave que les autres. Il passa la nuit dans la montagne, au pied d’un aplomb rocheux d’où il pouvait observer les caravelles. Son sommeil fut agité, ponctué de longs moments éveillé et de brefs cauchemars dans lesquels les éclairs de Guataubá frappaient sans relâche et brulaient ses proches, le laissant seul au milieu des blancs qui riaient autour de lui.

Bien avant que la lune ne soit retournée dans sa grotte et que le soleil sorte de la sienne, il distingua les voiles des caravelles qui se déployaient dans la nuit. Une légère brise soufflait de la terre vers le large et les deux embarcations se mirent lentement en mouvement, poursuivant leur route vers le levant. Machinalement, il ramassa son baluchon et se mit en marche dans la même direction.

 

Le jour était à peine levé que des douzaines de canoés entouraient les navires. Il redescendit jusqu’à la côte pour constater que les Taïnos n’y amenaient plus seulement de la cassave et de l’eau fraiche, mais aussi des bijoux en or et d’autres morceaux du précieux métal. En repartant, Guacanagarix avait laissé ses instructions : « Donnez-leur autant d’or que vous en trouverez ». En échange, les Taïnos revenaient avec des perles et autres babioles. Les blancs semblaient heureux de ce commerce et, tant qu’ils seraient satisfaits, ils ne dirigeraient pas leurs pouvoirs contre le peuple d’Ayiti. Las, Mabó ne savait qu’en penser. Peut-être valait-il mieux agir de la sorte et ne pas courroucer ces hommes si puissants.

Les allées et venues des canoés durèrent tant que la lumière du jour le permît. Puis, tous rentrèrent se reposer pour la nuit. Le ballet incessant reprit le lendemain avec les premières lueurs. Les canoés partaient remplis de cassave, de poisson, de patate douce, de fruits, d’eau fraiche et évidement d’or, pour revenir avec quelques bijoux, perles et autres grelots. Mabó s’approcha de l’un des équipages.

- Vous demandent-ils d’où vient l’or ?

- Toujours, lui répondit une pêcheur d’un village côtier.

- Et que leur répondez-vous ?

- Nous leurs disons que l’or vient du Cibao et qu’il y en a autant qu’ils voudront en emporter. Ils sont satisfaits de nos offrandes. Malgré leur apparence humaine, je crois que ce sont de grands zemis. Tant que nos présents leurs plairont, ils nous protègeront.

 

La nuit suivante, malgré la fatigue, Mabó ne trouva pas plus le repos que la veille. Il fallait absolument avertir les autres caciques, le plus rapidement possible. Lui-même avait été trop impliqué dans les évènements de cette dernière lune pour être certain de l’attitude à adopter. Les grands caciques, en particulier Bohechio et Caonabo, sauraient prendre les bonnes décisions. Au petit matin, il décida de chercher des messagers pour qu’ils avertissent le reste de l’ile. Après s’être lavé dans une petite rivière côtière aux eaux saumâtres, il se rassasia de crabes et de fruits frais et jeta un dernier regard aux caravelles pour savoir si elles continuaient leur route vers le levant. Elles n’avaient pas bougé depuis la veille, mais quelque chose semblait anormal. Il lui fallut un certain temps pour comprendre : au large, l’une des embarcations flottait paisiblement, les voiles enroulées aux mats – les traducteurs des Lucayes lui avaient expliqué qu’il ne s’agissait pas de hamacs. La seconde, bien plus proche de la rive, reposaient sur les hauts fonds sableux. Elle était couchée sur le flanc et son grand mat avait été abattu. Autour d’elle s’affairaient déjà de nombreux canoés qui venaient décharger de tout ce qu’elle contenait.

Un groupe de pêcheurs lui apprit que le navire s’était échoué pendant la nuit et que l’Amiral avait envoyé ses hommes pour avertir Guacanagarix. Il ne passa qu’une nuit avant que celui-ci ne revienne. Mabó eut une moue de dégout : la soumission du cacique était totale. La terreur se lisait sur son visage larmoyant et il était facile de la comprendre : après tant d’efforts pour que les blancs soient satisfaits et bienveillants, dans quel état de fureur allait-il maintenant les trouver ? Le cacique envoya ses propres frères trouver l’Amiral sur le navire au large. Ceux-ci revenant sains et saufs, il s’y rendit à son tour. Cette fois, Mabó ne put l’accompagner. De toute façon, il ne faisait aucun mystère que Guacanagarix offrirait aux blancs toute l’aide dont ils avaient besoin, quand bien même il aurait pu profiter de ce moment de faiblesse.

 

Mabó réunit un groupe de messagers pour les envoyer dans les quatre autres cacicazgos de l’ile. Pendant qu’il leur faisait apprendre le message destiné aux caciques, les va-et-vient des canoés entre le navire échoué et la terre se poursuivit inlassablement. Ils continuèrent bien après que les messagers furent partis, chacun dans une direction : Jaragua, Maguana, Magua et Higüey.

Pendant ce temps-là, Guacanagarix se pavanait avec l’Amiral. Il portait des chausses, c’est ainsi que l’on appelait ces drôles de petites poches dans lesquelles les blancs enveloppaient leurs pieds ; des bijoux faits de divers matériaux inconnus sur Ayiti, qui brillaient mais étaient fragiles ; des pièces de tissus de couleurs variées qui tantôt lui couvraient les épaules et le dos, tantôt les membres inférieurs. Ses mains également étaient dissimulées par des gants qui lui donnaient une allure étrange. Mabó n’aurait su dire s’il s’agissait d’une stratégie pour que les étrangers soient satisfaits et cléments, ou si le cacique avait simplement perdu la tête après la frayeur qu’ils avaient tous ressentie sur la caravelle. Son frère et son fils l’accompagnaient partout. Des rumeurs circulaient, selon lesquelles les deux hommes avaient proposé aux blancs de partir avec eux lorsqu’ils retourneraient sur leurs terres.

 

Dans l’après-midi, Guacanagarix organisa un divertissement pour ses hôtes : les guerriers du Marien allaient prouver leur bravoure et leur habilité au tir à l’arc. Ils placèrent une cible sur la plage - un sac tressé de fibres de maguey et bourré de coton - se reculèrent de plusieurs douzaines de pas puis, l’un après l’autre, tirèrent chacun une flèche en direction de la cible. Malgré la distance, presque toutes l’atteignirent. Guacanaguarix regardait fièrement l’Amiral qui frappait les paumes de ses mains l’une contre l’autre, un large sourire illuminant son visage. Mabó comprit que cette manière de faire des blancs montrait leur joie ou leur admiration. Lui-même se sentait rempli d’orgueil devant cette démonstration. Peut-être que Guacanagarix avait repris ses esprits et montrait enfin à son hôte que, même s’ils ne maitrisaient pas la foudre, les guerriers taïnos n’en étaient pas moins redoutables. L’Amiral appela alors plusieurs de ses hommes, ces fameux torses gris qui portaient une sorte d’habit dur comme la pierre qui protégeait leur corps. Ces derniers se mirent en ligne face à la cible, à la même distance que les Taïnos qui avaient tiré leurs flèches. Ils pointèrent leurs bâtons devant eux, exactement comme ils l’avaient fait lorsque le canoé descendait la rivière, puis restèrent immobiles. L’Amiral cria un ordre et un nuage de fumée sortit de chaque bâton, en même temps que se produisait l’explosion. Mabó, qui commençait à s’habituer au vacarme et à la fumée, observait sans bien comprendre. D’où venait et à quoi servait ce feu que crachaient les bâtons, ce fracas qui rendait sourd, cette vibration qui provoquait des frissons ? Pourquoi cette fumée qui piquait le nez et la gorge et qui laissait un gout amer dans la bouche ? Puis, comme l’Amiral montrait la cible de son bras tendu, il tourna le regard dans cette direction : le sac était complètement déchiqueté, des morceaux de coton se balançant tristement, tandis que d’autres étaient éparpillés tout autour. Des flèches fièrement fichées dans la cible auparavant ne restaient que des échardes de bois éclaté, certaines dispersées avec les bouts de coton, d’autres pendant lamentablement du sac éventré. « Par quel prodige ? » se demanda Mabó.

L’Amiral s’esclaffa bruyamment, ses mains battirent de plus en plus fort. Il semblait s’amuser de l’étonnement des Taïnos et sa gaité se transmettait à ses troupes : les autres visages poilus riaient aux éclats. À l’inverse, Guacanagarix était si pale qu’on aurait pu le croire mal portant. L’Amiral donna alors d’autres instructions et pria le cacique et ses proches de rester à ses côtés. Deux hommes apportèrent une pièce grise de la forme et de la taille d’un petit tronc et s’activèrent autour. Les Taïnos n’émettaient pas le moindre bruit, se demandant ce que pouvaient encore préparer ces étrangers venus du ciel. D’un bras, l’Amiral entoura les épaules de Guacanagarix et, de l’autre, il pointa au large la carcasse de son navire qui gisait sur le flanc. Tout ce qui se trouvait à bord avait été sauvé grâce aux instructions du vieux cacique et à l’efficacité des Taïnos. Les mats avaient été démontés, ainsi qu’une grande partie de la coque. Il n’en restait presque rien, à peine distinguait-on encore la forme de la caravelle, comme on reconnaissait un cadavre de baleine à son squelette. De nouveau, l’Amiral leva le bras, marqua une pause, puis le baissa soudainement. Le tonnerre éclata de nouveau, comme un ciel qui se déchire un soir d’orage. Le bruit se dissipait à peine quand les Taïnos virent la carcasse de la caravelle exploser en morceaux, projetés en l’air dans toutes les directions avant de retomber dans la mer.

 Les hommes présents sur la plage restèrent silencieux un long moment. Les blancs rendaient un dernier hommage au navire qui les avait menés à la découverte de terres nouvelles, promesses de fortune et de gloire. Leurs visages étaient tournés vers le large, absorbés par son immensité et convaincus qu’il ne tenait qu’à eux de conquérir tout ce que l’ils pourraient y trouver. Les Taïnos fixaient la même direction, le regard terrifié. Jamais aucun d’eux n’avait vu ni même imaginé que des hommes puissent détenir une telle puissance. De manière intuitive, tous ceux qui assistaient à cette démonstration surent que leur vie, leur ile, leur monde ne seraient plus jamais les mêmes. Mais aucun n’aurait pu dire s’il deviendrait meilleur ou pire.

Comme s’il devinait leurs pensées, l’Amiral se tourna vers Guacanagarix et appela les hommes des iles Lucayes qui l’accompagnaient depuis plus de deux lunes.

- Dis à ton roi qu’il n’a plus rien à craindre des cannibales dont vous m’avez tant parlé ces derniers jours. Nous ne les craignons pas et nous vous en débarrasserons. Dis-lui que je vais repartir pour nos terres, mais que je reviendrai avec des centaines de navires. Je laisse des hommes pour que vous leur montriez la source de votre or.

Lorsqu’il eut écouté la traduction, Guacanagarix appela quelques gens de sa suite et ordonna qu’ils apportent un grand masque dont les yeux, les oreilles, le nez et la bouche étaient en or. Il le remit à l’Amiral, puis il lui offrit la couronne, également d’or, qu’il portait uniquement pour les grandes cérémonies. L’Amiral s’en coiffa aussitôt et regarda les siens, les bras écartés et les paumes vers le ciel. Tous s’agenouillèrent devant lui, autochtones et colons. Il se tourna de nouveau vers le cacique, qui maintenant était aussi nu que ses semblables, sans ceinture, sans masque, sans couronne.

- Nous reviendrons très vite. Durant notre absence, montre à mes hommes où se trouve l’or.

 

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

(Work in progress)

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annececile
Posté le 10/08/2020
C'est un excellent chapitre que j'ai lu avec beaucoup d'interet. Les emotions des indigenes, la facon dont le pouvoir entre les deux camps evolue est depeint clairement et de facon si convaincante que je ne peux pas imaginer que ca se soit passe autrement a l'epoque.

Une question que je me suis posee : on voit que les arrivants posent beaucoup de questions sur l'or et les reponses varient. Qu'en etait-il exactement? Beaucoup d'or ou pas tant que ca?

Le personnage de Mabo est tres attachant, son sens de l'observation et sa frustration devant les decisions de ceux qui ont autorite pour agir mais prennent des decisions desastreuses... On se sent proche de lui malgre les siecles et la distance!

J'ai hate de lire la suite!
Yannick
Posté le 10/08/2020
Merci !

Christophe Colomb tenait absolument à justifier son expédition à la reine d’Espagne. Voilà pourquoi, dès qu’il a vu un peu d’or, il n’a eu de cesse d’en chercher plus.

Pour les techniques de l’époque, il n’y en avait pas tant que ça. Les Espagnols ont alors continué vers le Mexique et le Pérou, où il y en avait beaucoup plus. La production à Santo Domingo a rapidement baissé et l’économie s’est tournée vers la canne à sucre, à l’origine du commerce mondial des esclaves venus d’Afrique. J’espère arriver à cette époque dans les parties 3 et 4 (les 2 dernières).
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