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— Alors ça, c’est de la baraque, lâcha Andrej avec un sifflement admiratif.

Alexia releva les yeux de son portable tandis que Van et ses deux amis, Andrej et Lo, s’immobilisaient dans le sous-bois pour contempler le château dressé dans son parc embroussaillé.

Elle les avait emmenés jusqu’ici en évitant la route – le gendarme de la dernière fois, Pierre, avait été prévenu par quelqu’un de son arrivée sur place, elle l’avait vite compris, et il ne fallait pas qu’ils se fassent avoir cette fois. La mise en place effective du squat allait leur demander quelques jours, durant lesquels se faire repérer pourrait ruiner tout le projet. Au-delà, ils ne risqueraient plus grand-chose et disposeraient sans doute d’un ou deux mois avant l’expulsion.

Van leur fit signe et ils se rassemblèrent en demi-cercle, tous les regards encore fixés sur le château de la Fresny. D’ici, on distinguait bien le toit – et l’endroit où les ardoises s’étaient complètement affaissées, ouvrant le trou béant qui avait endommagé les planchers intérieurs et causé la chute d’Alexia la dernière fois. Elle comptait bien le réparer, ainsi que les planchers. Elle avait hâte de voir les charpentes sous les combles, même si elle redoutait l’état dans lequel elle allait les trouver.

— Bon, dernier check, fit Van d’un ton moins traînant que d’habitude. Même topo que pour n’importe quel squat avec proprio : vous connaissez les risques. Vous êtes prêts à les prendre ?

Concert de « ouais » auquel Alexia ajouta le sien, sentant un petit frisson de peur et d’excitation mêlées lui remonter dans le dos. Il y avait effectivement des risques, surtout à squatter une demeure comme celle-ci, dont le propriétaire n’était pas aux abonnés absents. Ils allaient se retrouver devant la justice, c’était sûr et certain.

Mais tant mieux : c’était exactement ce qu’ils voulaient. Avoir l’occasion de lancer à la face de la société qu’il y avait des choses qui ne tournaient pas rond, pour qu’une demeure de cette taille, qui aurait pu aisément loger une dizaine de personnes, soit laissée à l’abandon au point de commencer à tomber en ruines. En période de crise de logement, c’était inacceptable.

Sans parler de tout le patrimoine architectural et artistique qui se perdait ainsi – et ça, Alexia allait le défendre bec et ongles, à coups de médias et de réseaux sociaux. Monsieur de Fresny n’allait pas pouvoir laisser ses domaines à l’abandon plus longtemps sans devoir répondre de ses actes. Encore moins les vendre à une société internationale qui avait pour seul but de démolir le patrimoine pour construire de nouveaux centres commerciaux poussant à la consommation.

— Alors on y va.

Sans plus de cérémonie, ils s’engagèrent dans les herbes hautes de l’immense parc. Ils étaient passés par la forêt domaniale pour entrer, en sautant un vieux mur moussu. Faire passer les sacs remplis de vivres, d’eau et de toutes les affaires nécessaires pour tenir quelques jours n’avaient pas été une mince affaire, mais ils étaient moins repérables à pied qu’en voiture. Alexia irait chercher le matériel dont elle pourrait avoir besoin pour la restauration dans quelques jours, quand le squat serait bien barricadé et que l’expulsion par les forces de l’ordre ne serait plus une menace aussi urgente.

La première fois qu’elle était venue, Alexia avait particulièrement apprécié le silence qui régnait sur les lieux, seulement troublé par le chant des oiseaux, les crissements des insectes et les bruissements de la nature ensauvagée du domaine. Mais cette fois, malgré ses efforts pour retrouver cette impression, elle n’y arriva pas : Andrej était en train de relater à Van une histoire cocasse qui lui était arrivée dans une commune l’année dernière, et Lo riait en cœur de sa voix rauque. Elle avait une belle voix, mais Alexia aurait préféré en cet instant qu’ils se taisent, tous les trois.

Elle avait changé. Deux ans plus tôt, elle aurait été juste à côté d’eux, à rigoler et à lancer ses propres remarques caustiques. Elle rajusta son sac à dos d’un mouvement agacé, avant d’allonger le pas pour les rattraper et se mêler au groupe. Elle aurait toujours le temps de profiter du silence et de la tranquillité plus tard.

Sur le perron arrière, ils s’arrêtèrent et posèrent les sacs.

— Je suis presque sûre qu’il n’y a pas de système d’alarme, fit-elle tandis que les trois autres la regardaient, mais on devrait refaire un tour pour être sûrs, des fois que le proprio en ait fait rajouter. Ensuite on entre par là, ajouta-t-elle avec un signe vers la porte-fenêtre par laquelle elle était entrée la dernière fois, et qui n’avait même pas été barricadée.

— Oui chef, ironisa Van avec un demi-sourire.

Alexia grimaça, mais Lo la devança et flanqua un coup de coude à Van.

— Elle a raison, c’est pas le moment de déconner. Allez, on y va.

Van haussa les épaules, puis se mit à faire le tour du château, bientôt rejoint par Andrej. Lo resta à côté d’Alexia.

— Merci, fit celle-ci.

— C’est rien, balaya Lo d’un geste de la main. Van est lourd des fois, c’est comme ça. Enfin, tu le sais. T’étais sa copine, c’est ça ?

— Oui, répondit prudemment Alexia tout en examinant les bordures des fenêtres à la recherche de fils suspects.

— Contente que ça se soit bien terminé entre vous. Je crois que je pourrais jamais faire un squat avec aucun de mes ex, je finirais par les étrangler.

— Je croyais que toi et Andrej étiez ensemble… je veux pas vous porter la poisse, mais il est au courant des risques ? releva Alexia avec un sourire.

— Avec Andrej c’est différent. Il me comprend, on est liés, tu vois ? J’ai tiré les cartes pour savoir pour nous deux, et j’ai jamais eu une réponse aussi positive. C’est la Terre-Mère qui nous a réunis.

Alexia s’arrêta pour relever la tête vers Lo, qui la dépassait d’une bonne dizaine de centimètres, et cligna des yeux, incapable de trouver quoi répondre.

— Comment ça, tiré les cartes ? finit-elle par demander.

— Le tarot. Tu connais ? C’est une méthode de divination, une manière d’entrer en contact avec ton moi féminin profond.

— Ah… Non, je connais pas…

— Oh, il faudra que je te tire les cartes alors, tu vas voir, c’est vraiment intéressant ! Il faut être à l’écoute de ce que la Terre-Mère veut te dire, tu sais…

Lo continua à disserter sur le sujet et Alexia poursuivit ses vérifications en ne l’écoutant que d’une oreille. Finalement, elle rouvrit la porte-fenêtre en secouant la tête devant la facilité de l’opération. Mais à quoi pouvait bien penser ce type ? D’accord, on était à la campagne, mais quand même. Un château de cette taille, avec le mobilier qu’il y avait à l’intérieur… Les cambrioleurs ne se contentaient pas de dévaliser les endroits qui étaient bien visibles depuis les routes, ils cherchaient les maisons isolées comme celle-ci, justement ! Il avait eu une chance monstrueuse que personne ne soit venu plus tôt.

Enfin, s’il comptait détruire l’endroit de toute manière, il n’en avait sans doute rien à faire – mais c’était bizarre : vendre le mobilier pourrait sans doute rapporter pas mal d’argent.

Elles étaient en train de transporter les sacs à l’intérieur lorsque Van et Andrej réapparurent.

— On a trouvé une caméra, vers le portail, fit Andrej en passant la main sur son crâne rasé et tatoué d’arabesques – un geste nerveux qu’il faisait souvent, elle l’avait remarqué sur le chemin. Mais elle était HS. Sans doute pas comme ça que tu t’es fait repérée la dernière fois.

Lo fit la moue en regardant autour d’elle, les yeux plissés.

— Et s’il y en avait d’autres qu’on a pas vues ?

Van haussa les épaules.

— On le saura vite, j’imagine. Personne en a vues, qu’est-ce qu’on peut faire de plus ? Allez, on rentre tout et on se barricade. Andrej, tu appelles pour faire établir des factures d’eau ou d’électricité ?

— Ouais, je m’en occupe. Lo, allez. T’as qu’à tirer les cartes pour nous dire ce qu’on risque.

Lo croisa les bras et marmonna que ça ne marchait pas comme ça, mais elle les suivit à l’intérieur et referma soigneusement les volets derrière elle.

Il faisait agréablement frais à l’intérieur ; avec des murs de cette taille et les volets fermés, la chaleur de l’été ne trouvait pas de prise pour entrer. Ils ne risquaient pas de souffrir de la canicule, c’était au moins ça – encore que, sous les toits, ce serait sans doute une autre affaire. Alexia déposa son sac sur le tapis du salon puis, à la lumière de son portable, monta jusqu’à l’endroit où elle avait arrêté brutalement son exploration la dernière fois. Elle s’accroupit devant le plancher éventré, leva les yeux – on voyait un petit éclat de ciel entre deux poutres, là-haut. Rapidement, elle prit plusieurs photos, avant de s’asseoir pour préparer son premier billet à envoyer sur les réseaux sociaux.

« Quand tu réalises d’où vient le courant d’air qui soulève les rideaux de ton baldaquin… Moment de solitude. #viedechâteau »

Elle hésita un instant. Elle n’avait encore posté aucune des photos prises lors de sa première visite. Le squat n’était pas installé, ils risquaient encore de se faire virer si jamais la gendarmerie intervenait rapidement… Elle retourna sur le palier.

— Eh, Van !

— Cuisine !

Alexia le trouva en train d’examiner la pièce à la lueur de quelques bougies et du soleil qui filtrait par les fentes des volets. La cuisine avait été réaménagé et comprenait un certain nombre d’ustensiles tout ce qu’il y avait de plus moderne, mais il y avait encore un vieux four à bois percé dans un mur et un antique poêle, que Van était en train d’inspecter avec intérêt.

— Je voulais lancer une série sur la vie du squat et les réparations sur Internet, qu’est-ce que tu en penses ?

Il releva les yeux vers la photo qu’elle lui montrait, puis hocha la tête avec enthousiasme.

— Super idée ! Vas y, fonce, tes photos sont toujours géniales. Ça pourrait nous faire de la pub si t’arrive à faire décoller ça.

— Tu ne crois pas que je ferais mieux d’attendre quelques jours ?

— Nan… De toute manière, les chances que le proprio repère ça et réalise que c’est chez lui sont tellement minuscules, pas de souci. C’est cool, ça fait le premier pas du projet. Andrej ! Lo !

Lorsqu’ils furent réunis tous les quatre dans la cuisine, Andrej avec son propre téléphone à la main et la sonnerie d’attente d’EDF sur haut-parleur, Alexia prit une inspiration, puis posta la photo en ligne.

— Ça y est. C’est parti !

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Gabhany
Posté le 12/05/2021
ça va mal finir ^^ mais c'est une belle aventure et je dois dire que je suis assez surprise de la tournure que ça prend (agréablement surprise hein^^). J'aime bien les convictions d'Alexia et son passé est assez mystérieux. Bref, j'aime de plus en plus et je vais continuer !
Gwenifaere
Posté le 12/05/2021
Tu m'en vois ravie ! Et ravie de lire tes commentaires au fur et à mesure, c'est très chouette, merci ^^
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