10 - Lucien

Par Elodie

Lily avait passé son week-end à rédiger un protocole qui tenait suffisamment la route pour être soumis à son chef. Séraphin s’était montré plutôt enthousiaste quand elle lui avait présenté son idée d’étude longitudinale. En revanche, il lui avait vivement déconseillé, presque interdit en y repensant bien, d’évoquer l’étendue de sa mémoire. Il lui avait proposé comme alternative de se référer aux témoignages rassemblés dans les archives débordantes des Consultations d’Enfants et d’Adultes Prédisposés. La mémoire de Lily lui faciliterait les recherches mais il était visiblement préférable qu’elle perpétuât la tradition de passer cet atout sous silence.

Assistant à une énième relecture du document, Sagesse se mit à tournoyer autour de Lily pour lui rappeler qu’elle devait se rendre au débarcadère si elle ne voulait pas manquer le premier flotteur du jour. Pour arriver à 7h au bureau de Lucien, elle s’était levée aux aurores. Bien décidée à ne pas réitérer son exploit de la dernière Table Ronde, elle avait enfilé des habits confortables et chaussé ses converses favorites, noires agrémentées de motifs d’ananas dorés. Au moment de partir, elle piqua machinalement un crayon dans ses cheveux bouclés relevés pour former un chignon improvisé.

- Allez ! On y va, s’encouragea-t-elle en fermant la porte de chez elle, Sagesse sur son épaule, aux aguets de si bon matin.

Le trajet en flotteur paraissait interminable. Lily, impatiente, secouait nerveusement son genou de bas en haut, faisant trembler toute la banquette et froncer les sourcils réprobateurs des passagers adjacents. Elle n’y prêta pas attention. Son stress tenait les petites voix à distance. Même les joyeuses cabrioles de son colibri ne la distrayaient pas. Elle n’avait qu’une envie : avancer dans son projet. Accompagnée d’une irrépressible crainte : et si Lucien refusait tout en bloc ? Paradoxalement, elle se réjouissait et redoutait le moment fatidique. Finalement, elle n’aurait pas râlé non plus si le flotteur avait pris du retard. Lily sourit à cette pensée. Une telle bévue était inconcevable de la part d’un Batelier.

Arrivée à destination, Lily avait la boule au ventre lorsqu’elle frappa à la porte du bureau de Lucien. Sa main était moite mais le geste se voulut assuré.

Toc toc toc

Silence.

Face à l’absence de réponse, la main de Lily resta quelques instants suspendue, prête à réitérer. « Mais où est-il ? » s’agaça-t-elle. Alors qu'elle allait récidiver, elle discerna, au loin, la voix de son chef. Lily était si nerveuse qu’elle ne tînt plus une minute de plus en place. Elle se déplaça dans sa direction. Sans l’apercevoir, elle ralentit lorsqu’elle l’entendit de plus en plus distinctement parader devant un public féminin amouraché. Levant les yeux au ciel, elle se résigna à rebrousser chemin, préférant s’épargner ce spectacle. Elle attendrait Lucien devant la porte close de son bureau pendant qu’il cueillait sa dernière conquête.

Bien qu’elle lui reconnût un certain charme et qu’elle savait l’effet flatteur que pouvait procurer l’attention de quelqu’un du statut de Lucien sur soi, Lily n’avait tout d’abord pas pu s’expliquer comment il pouvait à ce point enchaîner les amourettes. Devenu un expert en séduction, il était de notoriété publique qu’il ne s’attachait à aucune des femmes qui partageaient son lit. Pourtant, il continuait à les collectionner, comme si l’amour propre de ces dernières disparaissait totalement du moment qu’il posât ses yeux sur elles. Il n’avait pas pour autant un physique d’esthète avec son interminable corps à la limite du rachitique, ses cheveux hirsutes et son visage bohème. Et ce n’était certainement pas son look négligé qui alléchait ces dames ! A l’époque où elle le côtoyait quotidiennement et n'arrivait plus à tenir le compte de ses aventures, Lily s’était attachée à analyser l’attitude des femmes qu’il convoitait, à la recherche d’une réponse. Et l’avait trouvée. Dans son regard. Depuis, ayant elle-même pu expérimenter à quelques reprises la douceur des voyages que permettait le simple fait de plonger dans ses yeux, Lily comprenait mieux leur efficacité ainsi que leur rareté. Lucien réservait ses regards francs à des desseins précis, la solitude ne faisant pas vraiment partie de ses appétences.

Une agréable odeur de café tira Lily de son sommeil. Elle s’était littéralement endormie debout en attendant Lucien. « Ça devient une habitude » se blâma-t-elle en clignant des paupières, éblouie par la lumière du couloir. Alors qu’elle refaisait surface, elle découvrit Lucien à quelques centimètres d’elle la fixant intensément. Embarrassée par cette soudaine proximité, Lily se recula en se raclant la gorge. En symétrie, Lucien avait détaché son regard d’elle pour prendre un air renfrogné, rompant la douce sensation qui l’avait réveillée. Confuse, elle attendit l’inévitable commentaire moqueur qui la rendrait encore plus embarrassée.

Il ne vint pas.

Quand elle leva des yeux surpris vers son chef, Lily ne rencontra que son dos élancé. Lucien déverrouilla la porte de son bureau sans un mot puis, une fois entré, l’invita à s’assoir sans ambages. Toujours en silence, il fit le tour de son pupitre et s’installa sur son fauteuil, le regard fixé sur le porte-document de Lily. Non seulement l’odeur de café s’était envolée mais l’atmosphère était glaciale.

Dehors, le temps radieux de l’aube avait brusquement changé. Une pluie drue tapait contre les vitres et le ciel était si sombre que Lucien dût allumer sa lampe. Lily cherchait un moyen de briser la glace. Elle fut devancée.

- Tu as demandé à me voir, je t’écoute.

Silence.

Lily était pétrifiée. Cela ne devait pas se passer ainsi ! Lucien devait lui dire qu’il était content de la voir, faire une ou deux blagues l’air absent et l’inviter à se servir d’un chocolat sur la table basse. Après avoir parlé de tout et de rien, raconté les dernières nouvelles croustillantes et pesté sur ses sempiternels problèmes de piscine percée, il attendrait les cinq dernières minutes de son précieux temps pour s’inquiéter du but formel de la rencontre.

Bien loin de ces échanges dont elle connaissait par cœur le rassurant déroulement, Lily assistait à une rencontre entre deux inconnus qui auraient préféré se retrouver partout ailleurs plutôt qu’ici en cette atroce compagnie.

Était-ce à cela qu’était réduite leur relation ? Lily admettait que, depuis quelques temps déjà, leurs échanges étaient moins spontanés mais, de là à devenir à ce point emprunts d’indifférence, il y avait un gouffre… non ?

D’ordinaire pourtant pas spécialement maladroite, Lily laissa échapper les documents de ses mains. Comme au ralenti, ses fiches s’envolèrent pour se disperser dans le bureau inhabituellement inhospitalier de Lucien. Se précipitant pour les ramasser, elle sentit une bourrasque la rassoir sur son fauteuil. Ses feuilles se mirent à tourbillonner depuis le sol où ils s’étaient éparpillés jusqu’à se rassembler sur ses genoux en un tas désorganisé. Lily était morte de honte. Au vu des phénomènes qu’il déployait pour gagner du temps, Lucien devait être particulièrement pressé d’en finir avec elle. Pourtant, elle n'arrivait pas à démarrer. Sa bouche était sèche, ses mots collés au palais. Progressivement, Lily sentait ses bras et sa nuque se couvrir de plaques rouges. Toutes ses pensées semblaient s'y réunir pour un conciliabule autour d’un feu de camp flamboyant. Sa cervelle était déserte, à peine plus alerte que celle d'un moineau.

Comme pour empirer une situation déjà pitoyable, Lucien ajouta, las, en regardant par la fenêtre avec impatience : « Quand tu veux. »

Lily aurait voulu fuir au pas de course. Quel désastre ! Non seulement son projet ne passerait pas la rampe mais, de surcroît, sa complicité avec Lucien semblait définitivement morte et enterrée. Quel rôle avait joué Victorine dans cette détérioration catastrophique de leur relation ? Lily ne voyait pas d’autres explications. Pour la première fois, elle s’en voulut d’avoir adopté un comportement si ouvertement hermétique envers Victorine. Comment avait-elle pu la sous-estimer à ce point ?!

Toujours muette, Lily ressentit une immense vague de tristesse et de culpabilité la submerger. Mais qu’avait-elle fait ? A l'instant présent, elle se détestait plus que jamais. Pourquoi agir ainsi ? Pourquoi le tourmenter pareillement ? Il n’y pouvait rien… C’était elle qui n’avait pas réussi à le protéger de l’intrusion des Hautes Autorités dans sa consultation…

Tout-à-coup, Lily stoppa le flot accablant de ses pensées. « Comment ça, le protéger des Hautes Autorités ? s’interrogea-t-elle silencieusement. Je n’ai ni ce pouvoir ni ce rôle ! ». Lily prit subitement conscience qu’il ne s’agissait là pas de son propre chagrin. La petite voix de Lucien ! Elle leva à nouveau les yeux vers lui. Son attitude distante et écœurée restait inchangée. Mais elle cachait tout autre chose. Pourquoi la lui imposait-il s’il s’en sentait si malheureux ? Complètement déconcertée, Lily revint néanmoins à l’objectif de cette rencontre grâce à Sagesse qui s’évertuait à lui picorer délicatement la main.

- Oui heu… Pardon ! Je souhaitais te présenter un projet que j’aimerais réaliser avec ta permission.

- J’espère que ça ne concerne pas l’intervention de Victorine… Je sais qu’elle ne te plaît pas vraiment mais elle est là pour t’aider, Lily. Tu ne peux pas nier le fait que ton équipe et toi en ayez besoin, vous êtes en sous-effectif depuis des années.

Cette remarque était fourbe et surprit complètement Lily qui ne connaissait pas cet aspect de Lucien. Sa déception devait se lire sur son visage car elle ressentit une nouvelle vague douloureuse la tourmenter. L’atteignant violemment en plein ventre, elle en eut le souffle coupé. Les reproches et autocritiques jaillissaient à torrents jusqu’à l’assourdir. Lily n’arrivait plus à respirer, noyée dans le tumulte des petites voix de Lucien. Et cette colère ! Elle ne pouvait supporter cette souffrance plus longtemps.

Lily ferma les yeux.

Comme lui avait appris Séraphin bien des années plus tôt, elle prit quelques secondes pour faire le vide en elle-même. « Respire. Ecoute ton souffle. Juste ton souffle. Rien d’autre. Et respire. »

Une fois la douleur assourdie et les petites voix réduites au silence, Lily dessina mentalement une armure argentée autour de son enveloppe psychique avant de rouvrir les yeux. Mieux protégée des émotions et pensées de Lucien, elle retrouva un peu de sa contenance pour poursuivre son exposé.

- Non, ça ne concerne pas directement Victorine, je te rassure. C’est une idée qui me trotte dans la tête depuis quelques temps déjà.

- D’accord. Vas-y…

Les traits de Lucien s’étaient tout légèrement relâchés. Lily resta concentrée.

- J’aimerais réaliser un projet de recherche qui consiste à…

- A-t-on vraiment le temps pour cette distraction ?

Elle n’avait même pas eu le temps de terminer sa phrase que Lucien l’avait déjà rejetée. Sa phrase, comme tout son projet. Son idée en somme. Lily se sentait humiliée. Incomprise évidemment mais, plus encore, offensée. Comme jamais elle ne s’était sentie avec Lucien. Sagesse se posa légèrement sur son épaule et lui chanta au creux de l’oreille un air que seule elle pût entendre et dans lequel elle puisa sa dernière force. Sur un ton plus catégorique qu’elle ne l’aurait souhaité, elle persévéra, marri.

- Si on garde en ligne de mire les bénéfices au long terme pour nos patients, je pense qu’il est indispensable qu’on prenne le temps pour ce type de distractions, comme tu dis.

- D’accord, d’accord… Continue, répondit-il dans un bâillement.

Fermant les yeux sur cet ultime affront, Lily lui exposa son projet avec toute la conviction et la persuasion dont elle disposait. Elle lui parla avec sincérité de sa perplexité face à la souffrance humaine persistante malgré les changements induits par la Noble Cause, de son inquiétude grandissante pour la liberté des enfants prédisposés et de ses doutes envers la formule du Donateur Pi. Elle lui expliqua le cheminement qui l’avait menée à penser à l’idée d’un âge minimal pour faire un choix de carrière, cita Fantoche, détailla en quoi laisser du temps aux enfants pour que leurs phénomènes arrivent à maturité était salutaire. Elle lui soumit, finalement, le concept d’une étude longitudinale à travers une documentation puisée dans les témoignages des archives de leur consultation et de celle des adultes prédisposés pour prouver sa théorie : les individus qui avaient pu choisir leur voie professionnelle étaient somme toute les plus épanouis et les mieux insérés dans la communauté.

Devant le silence persistant de Lucien, Lily était prête à dévoiler son dernier atout en invoquant les spécificités de sa mémoire qui permettraient de ne pas hypothéquer trop de temps sur sa consultation mais Sagesse l’arrêta d’un coup de bec sec sur la joue, lui arrachant une goutte de sang et un cri étouffé. En réponse à ce spectacle navrant, Lucien refit surface et commenta, une pointe de dégoût dans la voix et son attention davantage portée sur les gouttes de pluies qui dégoulinaient le long des fenêtres que sur Lily :

- Lily, j’aime ton énergie et je sais que tes idées sont fraîches et ambitieuses mais la question est de savoir si c’est vraiment le bon moment… J’aimerais pouvoir te dire « oui », je vais réfléchir à tout ça mais je ne crois pas qu’on ait les moyens ni en temps ni en personnel pour une recherche. L’équipe a besoin de toi sur le terrain… Tu sais, j’ai fait mes calculs et en augmentant votre rendement de dix pourcents, je pourrais peut-être envisager quelque chose…

Lily ne l’écoutait plus. Lorsque Lucien partait dans ses calculs, c’était le signe que le combat était perdu. Comme il ne supportait pas refuser une demande, il utilisait systématiquement ce stratagème pour détourner le sujet de n’importe quelle conversation déplaisante vers la somme de ses envies à laquelle on devait soustraire son impuissance face à une situation qui, bien malgré lui, lui échappait. Pour finir, le total était invariablement négatif. L’étape suivante consistait généralement à promettre de faire tout son possible en citant quelques solutions aberrantes.

Cette fois pourtant, Lucien ne se donna même pas la peine d’être créatif. Il essayait bien de noyer le poisson mais Lily savait qu’elle ne trouverait pas le soutien tant recherché. Sa déception n’avait d’égal que son sentiment d’incompétence et ce fut dans une attitude défaite qu’elle quitta le bureau de Lucien.

« Tout ça pour ça » conclut-t-elle à l’attention de Sagesse, une fois la porte refermée sur son échec cuisant.

Alors qu’elle longeait le couloir en direction de la sortie du Cottage, un éclair fendit le ciel suivi de près par un coup de tonnerre assourdissant. L’orage n’était pas loin. Entrant rapidement dans les toilettes les plus proches, Lily se saisit de sa boule à neige. Elle voulait s’assurer que la surprenante dégradation météorologique n’était pas de son ressort. Vu comme elle se sentait, ce n’était pas à exclure. Pourtant, la neige resta au sol lorsque Lily se concentra sur son amulette. Le décor semblait inchangé. En observant plus scrupuleusement la pause que prenaient la petite famille devant son chalet, Lily ne discerna aucune larme autour de leurs yeux. Pas plus que de bouche rageuse ou de poings serrés. Les cinq visages étaient apathiques. Vides.

Se souvenant de ce qu’elle avait ressenti dans le bureau de Lucien avant de faire appel à son enveloppe protectrice, Lily se fit la réflexion que la pluie incarnait peut-être les larmes qui n’avaient pas coulé des prunelles de Lucien et que l’orage pouvait en être sa rage. Mais pourquoi tant de colère ? Et contre qui était-elle réellement dirigée ? Car si Lily avait clairement perçu le courroux de Lucien, elle n’en semblait pas la destinataire. Finalement, elle n’était peut-être pas la plus désappointée des deux. Mais punaise ! Qu’attendait-il donc d’elle alors ?!

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