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Au bout de deux semaines, sa tante réalisa qu’il venait au travail tous les jours et l’obligea à prendre un week-end entier de repos. Charles tenta de protester, mais naturellement, Régina ne voulut rien entendre. Qu’elle-même soit la pire bourrelle de travail de sa connaissance n’y changeait apparemment rien.

Le vendredi soir, il rentra donc chez lui le plus tard possible et évita soigneusement de penser aux deux jours vides qui l’attendaient. Il n’était pas obligé de perdre pied. Il pouvait parfaitement vivre comme tout le monde, passer un week-end chez lui, sans que cela vire au désastre. Il avait amené des dossiers à traiter, il avait largement de quoi s’occuper.

Ses bonnes résolutions durèrent quelques heures. Puis les souvenirs revinrent en force, et à l’usure, il finit par craquer et retomber dans les vieux travers, si familiers que le soulagement fit entièrement taire le peu de culpabilité qu’il pouvait ressentir en ouvrant la première bouteille.

Lorsque Charles émergea à nouveau, il lui fallut un moment pour réaliser où il était, comme toujours. Puis il vit le réveil posé sur deux cartons empilés à côté de son lit : 12h36. Déjà dimanche, donc. Il se laissa retomber et contempla le plafond sale un long moment, avant que l’odeur des draps ne finisse par le chasser du lit. S’il en était arrivé au stade où ses draps puaient assez pour que, même après une nuit sévèrement arrosée, il le sente, c’était sans doute qu’il n’y avait plus grand-chose à faire à part les brûler.

Il joua un moment avec l’idée de mettre le feu au lit, et sans doute par extension à l’appartement ; mais outre le fait qu’il y avait au moins six autres résidents dans l’immeuble, il était en plein centre de Paris. Les pompiers arriveraient bien trop vite, il ne risquait que des brûlures atroces, sans doute.

Et puis, sa pauvre tante ne méritait sans doute pas qu’il abîme ainsi l’appartement qu’elle était assez gentille pour lui louer. Sans compter qu’il ne pouvait pas la laisser tomber, maintenant qu’elle n’avait plus que lui comme secrétaire.

Sur ces pensées admirablement positives, quoi que ses connaissances auraient sans doute trouvé à y redire, Charles se mit en devoir d’ouvrir les fenêtres pour tenter d’aérer un peu son taudis. L’air se réchauffait déjà et il eut un grognement ennuyé : il n’aimait pas la chaleur. Cela faisait des années qu’il ne travaillait plus comme infirmier, mais il avait gardé l’agacement contenu des jours trop chauds, quand il était difficile de soulager le patient de la sueur qui s’accumulait.

Il referma la fenêtre dans un claquement et se laissa tomber contre le mur, la tête dans les mains. Il ne voulait pas repenser à son dernier patient, il ne voulait pas replonger là-dedans ; mais tous les jours, quelque chose lui rappelait cette époque. Il n’arrivait pas à y échapper. Le travail aidait un peu, mais ses dernières nuits n’avaient été qu’une suite de cauchemars. Depuis son passage à la Fresny, il était à nouveau hanté comme aux premiers jours.

La sonnerie de son portable le tira du gouffre, étouffée par les coussins du canapé. Il s’y traîna sans enthousiasme et grimaça en voyant le nom de Ninon s’afficher -mais il décrocha tout de même. Jamais il n’oserait laisser Ninon tomber sur messagerie sans une bonne raison, elle serait capable de venir défoncer sa porte.

— Charles ? Comment vas-tu aujourd’hui ?

Comme toujours, il fut frappé de la différence qu’il y avait dans cette question, lorsque c’était elle qui la posait. Dans la bouche de n’importe qui d’autre, elle lui hérissait le poil, lui donnait des envies de jeter quelque chose par la fenêtre. Comment pouvait-il bien aller ? C’était la pire de toutes les questions rhétoriques, la question irréfléchie et hypocrite par excellence.

Mais Ninon la posait avec une sincérité si flagrante qu’il se sentait désarmé, pris de l’envie de lui répondre honnêtement. Il ignorait si c’était à cause de sa vocation de psychiatre, ou simplement parce qu’il s’agissait d’une si bonne amie.

— Parfaitement bien, répondit-il d’une voix encore rauque. Je nage dans le bonheur le plus merveilleux.

— Tu as encore bu. Marc m’a appelé, il m’a raconté pour l’intrusion à la Fresny. C’est ça ?

Charles s’appuya la tête contre le chambranle de la porte de sa chambre, les yeux fixés sur les cadavres de bouteilles qui jonchaient le sol.

— En tout cas, ça n’a pas amélioré les choses, lui apprit-il avec détachement.

— Et ton travail ?

— Ça aide un peu. Mais j’ai interdiction d’y passer l’intégralité de mes semaines…

— C’est mieux ainsi et tu le sais. Écoute, est-ce que tu veux que je vienne pour en parler ? Je finis mon astreinte dans une heure.

Charles secoua la tête. Si elle sortait d’astreinte à l’hôpital, elle serait épuisée, il ne voulait pas lui imposer cela.

— Tu seras trop fatiguée. Rentre te reposer.

Il s’appuya contre le chambranle de la porte de sa chambre, les yeux fixés sur ses draps salis de taches indéfinissables, et cela le frappa soudain avec la violence d’un train lancé à pleine vitesse.

Il fallait qu’il arrête. Il était en train de devenir un poids pour tout le monde. Même si Ninon lui avait toujours assuré qu’elle ne le considérait pas comme un patient, elle restait psychiatre. Elle ne pouvait s’empêcher de voir certaines choses, de vouloir démêler le nœud insoluble qu’était devenue sa vie. Et il refusait de lui imposer cela.

— Charles ? Et si je venais ce soir, plutôt ? Ça me laisse le temps de dormir cet après-midi.

— Vraiment, tu n’es pas…

— Ce n’est pas une faveur, Charles, le morigéna-t-elle. On ne s’est pas vus depuis des semaines. Tu me manques.

— Tu préfères que je vienne ? Ça t’évitera de conduire.

— Non, mon appartement est une horreur.

Charles dut s’enfoncer son poing dans la bouche pour ne pas partir d’un rire hystérique, les yeux rivés sur l’état de son propre appartement.

— Que dis-tu de vingt heures ? poursuivit Ninon.

— Très bien. Même plus tard, si tu veux. Prends le temps de te reposer.

— Parfait. Bon, je te laisse, je vais faire une dernière ronde. À ce soir. J’amènerai un dessert.

— À ta guise, se résigna Charles. Sois prudente pour rentrer.

Une fois qu’elle eut raccroché, il se laissa tomber sur le lit et écouta sans réagir le bruit sourd de son portable qui glissait par terre. Il avait l’impression de se trouver au bord d’un précipice, et une envie urgente de profiter des heures qu’il lui restait avant l’arrivée de Ninon montait en lui comme une vague. Il avait le temps d’aller racheter deux ou trois bouteilles, et s’il les vidait avant quinze heures, à vingt heures il serait…

Avec un grondement, il s’arracha au lit et se mit en devoir de défaire les draps. Des souvenirs de ses parents les entraînant pour une journée de ménage de printemps lui revenaient par vague, et même s’il sentait un poids s’accumuler dans sa gorge et derrière ses yeux, cela lui éclaircissait aussi l’esprit. Il ne pouvait pas faire venir Ninon et l’accueillir avec au mieux la gueule de bois, au pire en étant encore à moitié ivre.

Il ne pouvait pas laisser les choses se dégrader plus longtemps, comme il avait laissé la pourriture s’installer dans sa maison. Dans la maison de Thomas, de leurs parents.

Peu importait, se remémora-t-il en secouant la tête. Bientôt il serait débarrassé de cette maison. Lorsqu’il aurait enfin signé l’acte de vente, il serait libre.

Une fois les draps en boule par terre, il regarda ce bauge qui lui tenait lieu d’appartement, et se mit en devoir de ranger et de nettoyer, même s’il avait l’impression qu’il devait arracher chaque geste à une réserve d’énergie à sec.

Il pouvait faire les choses bien, au moins le temps de quelques heures, et recevoir Ninon dans autre chose qu’une porcherie. Et s’il gardait les idées claires… peut-être pourrait-elle l’aider à faire de ses inévitables week-end autre chose qu’une dégringolade cauchemardesque.

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