1. Reconnaissance

Pendant des années, Demetri fut singulièrement incapable d’aimer sa fille. Dans son esprit, elle avait volé sa jeunesse et mis un terme à sa vie alors faite de débauche. Elle représentait son entrée forcée dans la vie adulte et son obligation de ne plus agir dans son seul intérêt. Au fond de lui, il savait bien que l’enfant n’y était pour rien, qu’elle n’avait même pas demandé à naître et encore moins dans un foyer si peu équilibré mais c’était sur elle que Demetri avait cristallisé sa colère. Il aurait pu rejeter la faute sur Ruby, une prostituée rencontrée à Da Nang, puisqu’elle disait être la mère de l’enfant avant de la rejeter sans même lui donner de prénom. Mais puisqu’elle avait choisi de disparaître sans laisser de trace en le laissant au milieu de nulle part avec un bambin à élever, Demetri se retrouvait seul à assumer une responsabilité qu’il refusait d’endosser. Seulement, en avait-il le choix ?

Si tout cela s’était produit en Italie, sa famille l’aurait déjà réduit en miettes pour oser ne serait-ce que penser à battre en retraite. Être tourné vers son clan était un critère essentiel voire vital et là où il avait grandi en Toscane, il était mal vu de ruer dans les brancards et de refuser de suivre les traces de ses aïeux. Aussi, Demetri n’avait-il jamais été l’enfant chéri de la tribu Orfeo.

Or, maintenant qu’il se retrouvait précipité dans la vie de père, il n’avait pas d’autre choix que de s’occuper de sa fille et veiller à ce qu’elle ne manque de rien. Il avait alors revendu sa péniche pour s’installer à Haiphong et mener une vie plus stable. Il en avait également profité pour demander un test de paternité et les résultats avaient très rapidement mis fin au doute qui persistait : les examens sanguins étaient formels, l’enfant était bien la fille biologique de Demetri. Il s’était alors rendu dans l’hôpital le plus proche afin de déclarer la naissance de sa fille et reconnaître ainsi son existence mais il s’était bien vite retrouvé confronté à une difficulté imprévue : le mot laissé par Ruby ne mentionnait pas de date ni de lieu de naissance et encore moins de prénom, comme s’il s’était agi d’un bien matériel sans histoire ni intérêt.

— Mais monsieur, aucune femme répondant au nom de Ruby Tinh Phong Lan n’est venue accoucher ici dans les dernières semaines, releva un des réceptionnistes du service de maternité.

— Non, je sais bien, répondit Demetri dans un vietnamien incertain. Il s’agit de la mère de ma fille mais elle a accouché anonymement et m’a laissé l’enfant avant de disparaître. Ça fait plusieurs semaines que je ne l’ai plus revue.

— Vous ne savez pas si elle a déjà déclaré sa naissance ?

— Je me trouvais à Nha Trang quand j’ai appris la nouvelle, se souvint Demetri. Plus exactement, j’ai trouvé un couffin sur le pont principal de ma péniche avec le bébé à l’intérieur mais je n’en sais pas plus.

L’homme parut embêté. Il n’était pas nécessaire d’être diplômé de Harvard pour deviner que la situation était inédite.

— Il me faut quand même un prénom et une date de naissance pour pouvoir fournir un certificat de naissance.

— Date et lieu de naissance, euh… le 31 juillet 1990 à Haiphong, inventa Demetri profondément perturbé par cet exercice pour le moins insolite.

— Et le prénom ?

Le jeune homme fut pris d’un malaise. Lui non plus n’avait jamais songé à nommer sa fille, ne s’occupant que de la nourrir et la changer comme si elle n’était jamais qu’une poupée sans âme. Un vague souvenir lui revint, quand il avait trouvé le couffin devant sa porte, l’enfant était enveloppé dans une couverture bleue.

— Azzurra, finit-il par annoncer. Azzurra Anh Dao Den* Orfeo.

— C’est vous qui voyez, c’est votre fille après tout.

En quittant l’hôpital avec Azzurra dans ses bras, Demetri avait l’amère et désagréable impression d’avoir volé un enfant sans surveillance mais il n’avait pas à se sentir coupable de quoi que ce soit : Azzurra était bien sa fille et il était dans son droit de repartir avec elle.

 

*

 

Six années s’écoulèrent.

Demetri avait décidé de revenir vivre en Italie pour que sa fille puisse suivre sa scolarité en Toscane. Il ne savait pas vraiment d’où lui venait ce besoin soudain de retourner sur sa terre natale ni s’il en avait réellement ressenti le besoin. C’était plutôt comme une force qui s’était emparée de lui pour le pousser à quitter Haiphong sans qu’il ne puisse lutter. Tout ça n’avait même pas de sens.

Azzurra avait commencé à fréquenter une école maternelle dans laquelle elle s’était petit à petit habituée à voir d’autres enfants avec lesquels elle parlait vietnamien. Jusque-là, elle avait toujours vécu en autarcie presque totale, n’ayant que son père pour avoir des interactions quand il ne la laissait pas livrée à elle-même. Alors elle avait mis au point un moyen de manifester son mécontentement : si Demetri lui demandait comment s’était passée sa journée, Azzurra lui répondait systématiquement en vietnamien – sa façon préférée de l’envoyer promener.

La fillette n’était pas proche de son père et Demetri ne faisait rien pour y remédier. Elle l’aurait bien voulu mais elle avait toujours senti ce rejet au fond de lui qui la décourageait quand elle essayait de franchir cette limite invisible et pourtant si impressionnante. Seulement Demetri était incapable du moindre geste tendre envers elle. Il voyait bien la tristesse au fond de ses yeux bleus mais câliner Azzurra était bien au-dessus de ses forces. Peut-être que le Viêt Nam ne leur réussissait pas si bien que cela finalement et que rentrer en Italie serait une meilleure solution pour tout le monde.

Toujours est-il qu’Azzurra n’avait pas très bien compris pourquoi son père l’arrachait tout à coup des quelques amis qu’elle avait réussi à se faire à l’école maternelle et pourquoi il semblait si pressé de la faire partir si loin dans un endroit dont elle ne connaissait rien.

Le voyage depuis Haiphong jusqu’à Florence avait été interminablement long. Saigon, Dubaï, Bologne et enfin Florence, où l’on devait les récupérer. Plusieurs fois, Azzurra avait manqué de pleurer de fatigue et de frustration en suivant son père à travers les aéroports bondés des différentes étapes de leur périple. Ce fut d’ailleurs la seule fois où elle consentit à tenir fermement la main de son père dans la sienne, pour ne pas le perdre au milieu des voyageurs pressés.

La route dura encore un moment depuis Florence jusqu’au village toscan où Demetri avait grandi, assez pour que sa fille dorme tout le long, épuisée. Le soir était tombé lorsque la voiture s’arrêta enfin devant les portes d’un domaine qui semblait ne pas avoir de frontières et Azzurra mit plusieurs minutes à sortir, intimidée. Du haut de ses six ans, ce qui la rassurait était de voir que son père ne semblait pas plus serein qu’elle.

— Je veux rentrer à la maison, papa, murmura-t-elle.

— C’est ici, notre maison désormais.

Demetri n’avait même pas remarqué qu’Azzurra venait de l’appeler papa. Au moins, elle avait toujours Stigma.

 

 

*« Anh dao den » signifie littéralement « cerisier noir » en vietnamien

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EllaSawyer
Posté le 27/02/2021
Ca me fait tellement de peine pour Azzurra (j'aime beaucoup le prénom d'ailleurs). Grandir de cette manière, sans marque d'affection paternel (et maternel du coup), ça doit avoir pas mal de répercussion sur la jeune femme qu'elle va devenir. En tout cas, j'ai l'impression qu'en tant qu'enfant, elle a déjà un sacré caractère si je puis dire.
J'ai trouvé ce chapitre aussi bien écrit que la première partie et je n'ai pas vraiment de remarques à faire sur le style. Je m'en excuse d'ailleurs, mais je pense que je n'aurais pas beaucoup de choses à t'apporter à ce niveau-là. Je suis plus une lectrice axée sur l'émotion et le fond de l'histoire ^^
Ninon Marza
Posté le 27/02/2021
C'est rien de le dire, ça annonce des années un peu compliquées pour notre petite Azzu ! Le fait de grandir sans amour la force à s'endurcir même si on sent qu'au fond, elle est d'une nature fragile et innocente.
En tout cas, je suis vraiment contente que ce chapitre t'ait plu, j'espère que ce sera encore le cas et si tu as la moindre remarque, je l'accepte avec grand plaisir :)
Nyubinette
Posté le 05/02/2021
Yeeeah félicitations pour avoir réussi à poster :) je suis contente de découvrir enfin la vie d'Azzu et pas simplement des petits extraits :). Javais déjà bien aimé trop prologue quand tu nous l'avais passé, et il est toujours bien. Je découvre donc ton premier chapitre très chouette aussi. On arrive vite à comprendre le malaise de demetri. J'ai hâte de lire la suite.

J'ai juste eu un peu de mal avec cette phrase : Azzurra avait commencé à fréquenter une école maternelle dans laquelle elle s’était petit à petit habituée à voir d’autres enfants avec lesquels elle parlait vietnamien.

Que tu mets juste après six ans plus tard et ils sont rentrés en Italie. Mais c'est peut être juste parce qu'il est trop tôt et que mon esprit n'a pas fusé assez vite.

Merci pour ce partage
Ninon Marza
Posté le 05/02/2021
Hello Niou !

Merci pour ton commentaire, j'suis contente si tu as aimé :)

Je vois ce qui pêche pour toi et en gros, c'est une ellipse de six ans après la naissance d'Azzu en précisant qu'elle a déjà fait trois ans de maternelle au Viêt Nam ^^

Merci encore et à bientôt j'espère !
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