1. Nectars

« Agglutinées près du quai, une vingtaine de maisons de bois au toit de pailles se dressaient sur la terre gelée. Avec témérité, quelques arbres chétifs s'extrayaient péniblement de l'hostile sol. Autour, rien, hormis de la glace et la mer. Les effluves de sel humide se disputaient aux senteurs sèches du pays intérieur dans lequel s’enfonçait un modeste fleuve, seul être vivant dans cet océan de désespoir. »

Krrkippaal, confortablement assis au coin du feu dans l’auberge de l’Âne Enthousiaste, s’esclaffa en relisant sa brève description du village de Maison Rouge. « Tant de mièvrerie dans un être si petit », aurait probablement déclaré Capitaine Bourrin. Le lézard déchira la page de son calepin qui emprisonnait ses malheureux mots, l'expédia dans la cheminée et vida d’un trait son infusion. Il voulait maintenant goûter à ce fameux breuvage, la bière !

Il jeta un coup d’œil autour de lui et ne fut pas déçu, c’était exactement ainsi qu’il s’imaginait les tavernes du Continent. Quatre marins jouaient aux dés, tous plus saouls les uns que les autres, une femme d’âge mûr s'essoufflait vainement dans une flûte pour couvrir le tapage produit par son compagnon qui tambourinait gaiement sur une caisse métallique, deux soldats étaient accoudés au comptoir et baratinaient une jeune servante à grands coups de blagues grivoises, le tenancier – un gros homme dégarni – lavait des verres opaques à l’aide d’une bave plus que douteuse, le bel ensemble sous le regard apathique du costaud de la taverne qui, les bras croisés, restait posté devant l’entrée.

La jeune et jolie servante – enfin débarrassé des deux hommes d’armes – s’approcha de Krrkippaal et posa sa bière devant lui.

— Quel bien bel honneur, Maître lézard, de vous servir ce soir.

Krrkippaal scruta avec circonspection le breuvage et, après avoir reniflé la mousse, reporta son attention sur la fille qui, ma foi, semblait bien plus consommable.

— Maître lézard ? Hélas non, fillotte, je ne suis qu’assistant de mon état, assistant-barde. Mais je compte devenir Maître conteur dans les plus brefs délais.

— Un conteur ? Comme c’est excitant.

— N’est-ce pas ? Je recherche encore mon inspiration, mais je suis sûr de la trouver dans vos belles et riches contrées.

Les yeux rêveurs, la jeunette ramassa les trois pièces de cuivre et s’en fut. Krrkippaal la reluqua et se demanda si les coutumes propres à la chose charnelle étaient les mêmes sur le Continent qu’à Yashcheritsa. Préférant éviter un esclandre pour son premier jour parmi les Hommes, il jugea honorable de rester sage. D’ailleurs, les livres qu’il avait dévorés ne mentionnaient jamais les quelques acrobaties qu’il avait en tête.

Il en connaissait beaucoup sur les Hommes. À l’université de Yashcheritsa, il avait eu la chance d’étudier durant cinq décennies auprès des plus grands spécialistes de l’histoire humaine. L’ère surannée et l’époque impériale n’avaient plus de secrets pour lui. Grâce à ce voyage, il pourrait enfin en apprendre plus sur leurs mœurs et coutumes. Krrkippaal avait ensuite côtoyé les plus fameux bardes-lézards et il connaissait maintenant l’art de la plume et du vers, il ne lui manquait plus que l’inspiration afin d’écrire une épopée digne des plus fabuleux récits.

Mais il avait tout son temps pour la trouver. Le cœur léger devant l’aventure qui s’annonçait, il sortit de son sac son livre préféré, La quête du Hobereau. Absorbé par l’histoire – pourtant lue mille fois – Krrkippaal agrippa machinalement l’anse de sa chope et y plongea les lèvres. Horreurs et supplices ! D’instinct, il recracha violemment le poison en s’étouffant à moitié, bavant de la mousse et ravalant difficilement sa bile.

Devant le spectacle répugnant qu’il devait présenter, les marins saouls s’esclaffèrent bruyamment, montrant du doigt le malheureux lézard. Décidément, les matelots du Continent avaient des manières bien rustres. La servante, en gentille gazelle qu’elle était, regarda son client avec douleur puis accourut vers lui.

— Maître lézard ! La bière n’est-elle pas à votre goût ?

— Certes non ! Mais ce n’est pas votre faute, mon enfant, ajouta rapidement Krrkippaal devant l’air peiné de la fillette. Je n'y suis simplement pas habitué. Pourriez-vous m’apporter du vin aux épices ?

— Bien entendu, Maître lézard, avec le plus grand plaisir. Notre vin nous vient des régions nord et tous les clients vantent son arôme.

Rassuré, Krrkippaal reprit sa lecture, faisant fi des regards moqueurs que lui lançaient toujours les marins. Dans le chapitre qu’il entamait, le Hobereau devait retrouver un homme, vieux et barbu, vivant reclus de la société, mais doté d’une sagesse infinie. Krrkippaal adorait ce protagoniste, fort étrange et très original.

Quelques courts instants plus tard, la servante vint déposer la coupe de vin sur la table.

— Dites-moi, fillette, connaissez-vous un vieil homme vivant non loin du village ? Un homme si vieux que ses cheveux sont blancs comme la neige et sa barbe longue comme un jour sans insectes ?

Si elle resta étonnée par la teneur de la question, elle ne le montra pas. Voilà une fille bien élevée, qui sait garder ses émotions en dedans.

— Il y a bien le Krandolf qui y ressemblerait. Il loge dans une cabane, là-bas dans les marais, et ne sort presque jamais de chez lui. Père dit qu’il doit bien avoir une quarantaine de printemps.

Krrkippaal souffla par le nez. Quarante saisons, c'était fort peu pour un lézard. Et pour un homme, rien d’exceptionnel. Il devait trouver une réelle antiquité, un vieillard détenant une sagesse infinie.

La servante repartit non sans avoir fait une brève révérence. Krrkippaal se permit de délaisser la quête du Hobereau pour sonder la boisson. Voilà un breuvage que les humains devaient maîtriser. Dans les contes qu’il avait dévorés, pécores et grands rois en ingurgitaient jusqu’à plus soif. Il avait misé sur une valeur sûre, il en était persuadé. Mais, après avoir reniflé le soi-disant nectar, Krrkippaal ne put faire de différence entre cette chose et un étrange vinaigre de pomme. Fronçant les sourcils, il jeta un coup d’œil à la couverture de son livre, décidément, les livres savaient bien mentir !

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Edouard PArle
Posté le 07/11/2022
Coucou !
On continue dans le même ton mais l'humour est un peu plus piquant et ce chapitre m'a encore plus amusé que le précédent. J'aime beaucoup le personnage principal, très intéressant et avec des caractéristiques qui sortent pour le moins de l'ordinaire !
Mes remarques :
"quelques arbres chétifs s'extrayaient péniblement de l'hostile sol." -> du sol hostile ?
"Il voulait maintenant goûter à ce fameux breuvage, la bière !" ahah
"et, après avoir reniflé la mousse, reporta son attention sur la fille qui, ma foi, semblait bien plus consommable." un peu beauf mais drôle xD
Je poursuis ma lecture...
Krrkippaal
Posté le 16/11/2022
Merci pour ces remarques. Je suis d'accord avec le "sol hostile", ça sonne clairement mieux. Et oui pour le côté beauf, je vais tenter de l'atténuer lors de la réécriture :)
Laure Imésio
Posté le 12/08/2022
Bonjour,
Encore un bon chapitre, qui complète l'exposition et nous permet de continuer à faire connaissance avec le héros et son univers. La cohabitation homme lézard qui semble aller de soi est cocasse et plaisante. Le personnage amateur de livres et futur auteur d'épopée ne manque pas de caractère. On a vraiment envie de découvrir ses aventures.
A bientôt
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