1- Mais où est donc Madame Brillance ?

Par Dédé
Notes de l’auteur : Voici la dernière réécriture en date ! En 2021, on en viendra à bout. Bonne lecture !

1.

Mais où est donc Madame Brillance ?

 

 

— La bibliothèque ferme ses portes dans moins de... cinq minutes…

Il n’y a qu’un seul lieu cher à mon cœur : la bibliothèque municipale de Bescherelle-sur-Mer. Je suis très attachée à ma ville natale. Ma ville natale et sa bibliothèque municipale. L’odeur des vieux manuscrits. Le doux bruit des pages feuilletées. Les récits de diverses légendes des villes du Livre. Ma table préférée dans un coin reculé. L’accueil chaleureux de Madame Bouquine, la bibliothécaire. Sa voix résonne à merveille grâce à son nouveau microphone pur-argenté. Elle est si gentille, Madame Bouquine. Elle me propose toujours un chocolat chaud à la cannelle ou bien à la fraise des bois, entre deux lectures. Quand j’hésite entre deux ouvrages, elle est toujours de bons conseils. Je ne sais pas ce que je ferai sans elle. Sans doute passerai-je mes journées ailleurs. Au magasin de cookies, entre autres.

— La bibliothèque ferme ses portes dans... trois minutes…

J’ai l’impression que Madame Bouquine est pressée de fermer boutique, aujourd’hui. D’habitude, elle ne fait pas autant de rappels. Elle doit avoir un impératif quelque part. Nous ne sommes pas proches au point de se confier sur nos emplois du temps respectifs. Même si le mien est plutôt vide. Il consiste à aller à l’école, lire un peu à la bibliothèque, rentrer à la maison pour préparer les pots de confiture. Et, c’est à peu près tout. Sur Bescherelle-sur-Mer, l’école est obligatoire jusqu’à vingt ans. C’est donc ma dernière année. J’aime beaucoup Madame Poèse et cela me fait un peu peur de la quitter après tout ce temps, me lancer dans le monde des adultes. Je sais que je vais certainement continuer le commerce de pots de confiture que j’ai lancé avec ma mère. Mais, ce grand changement m’effraie malgré tout.

— Véra, tu rêveras plus tard. La bibliothèque ferme dans deux minutes. Inscris ton livre sur le registre d’emprunt et… sens-toi libre de t’en aller. Dans moins de... deux minutes.

La fermeté dans la voix de Madame Bouquine me perturbe. J’ignore si elle est capable de m’enfermer dans la bibliothèque si je ne sors pas à temps. Je préfère ne pas prendre de risques. Je repose le livre que j’ai terminé, il y a une vingtaine de minutes de cela. Le titre, Les dragons de la Vaste Majuscule, brille sous les quelques faisceaux lumineux encore présents dans l’établissement. La bibliothèque n’a pas encore tout éteint. Je me lève, en prenant soin de ranger le livre à sa place.

— Pardon, pardon, je ne voulais pas vous retarder… Excusez-moi… Pardon, pardon…

— Cesse de t’excuser, sourit poliment Madame Bouquine.

Je la salue d’un rapide geste de la main.

— Passe une bonne soirée !

Je me sens si pressée de sortir, de peur de fâcher la bibliothécaire si je la retarde, que je me déplace machinalement. Je ne sais même pas comment j’ai fait pour trouver la porte de sortie. J’erre dans la ville, la lumière du jour est encore vive. Il n’est pas si tard que cela. Je me retrouve au beau milieu de la place du marché. D’ici, il est possible de tout observer, de se souvenir de tout. C’est le cœur de la ville. J’y vois les marchés durant lesquels je vends les pots de confiture avec ma mère. Je me souviens des chants choraux menés par mon institutrice, Madame Poèse. De l’autre côté de la place, le restaurant le plus réputé de la ville : Chez Conjugaison. L’établissement est connu pour proposer des plats à la fois raffinés et périmés. De mon point de vue, c’est sans doute la seule attraction de la ville. Quand mon père était encore parmi nous, nous y allions régulièrement. Il raffolait des poireaux moisis à la béchamel alors que ma mère se régalait d’un assortiment de poissons pas frais accompagnés d’arêtes croustillantes et caramélisées. Pour ma part, je m’arrangeais toujours pour ne pas avoir d’appétit à ce moment-là ou pour rester à la maison en compagnie de Selvina, notre servante. Les produits périmés, ce n’est pas pour moi et cela ne l’a jamais été. Je préfère de loin les cookies, pour ne citer qu’eux. À quelques rues d’ici, se trouve le magasin de cookies. Les meilleurs cookies du monde ! Même si je n’ai goûté qu’à ceux de Bescherelle-sur-Mer.

En fouillant dans les poches avant de ma robe jaune à pois bleus, je retrouve de vieilles photographies de mon père. Je les range toujours à cet endroit. Toujours… C’est pour qu’il soit toujours avec moi, où que j’aille. Sur l’une d’elles, il se tient fièrement devant une rampe d’escaliers.Ce que je préfère dans cette image, c’est son sourire rempli de fierté. Il m’émeut tellement. D’après la date au dos, la scène date de deux ans avant sa disparition. La mention « Vaste M. » y figure en bas à droite. « Vaste M. » pour Vaste Majuscule ? Je n’imagine pas mon père affronter des dragons... Mais, je sais qu’il était un grand explorateur. Il rêvait d’explorer Littère dans son intégralité. Les villes du Livre n’avaient néanmoins aucun secret pour lui. Jusqu’à ce maudit volcan qui s’est réveillé contre toute attente et dans lequel il est tombé…

Je prends le temps sur ce banc du parc municipal et cela ne va pas plaire à ma mère. Elle ne veut pas que je reste dehors trop longtemps en fin de journée. Je sors la deuxième photographie qui m’accompagne toujours. La seule trace de mon père et de moi, de nous. J’étais toute petite. Je devais avoir dans les deux ou trois ans. Malgré le teint bruni et vieilli de l’image, je peux encore discerner la robe verte à pois rouge que je portais ce jour-là. Ma mère m’a raconté que mon père aimait beaucoup me voir en robes à pois. Depuis, je fais en sorte de me vêtir uniquement de robes à pois, par hommage pour cet homme qui me manque beaucoup tous les jours.

— Madameuh ! Madameuh !

Je regarde tout autour de moi. Je ne vois personne, hormis une femme étrange agitant les bras en me fixant du regard. Quelques mètres nous séparent. Je ne la reconnais pas. Je suis certaine de ne l’avoir jamais vue auparavant. La nuit commence à faire son apparition et cette présence face à moi m’effraie légèrement. Je me lève du banc pour m’éloigner discrètement. Je n’ose pas me retourner… Il le faut… Mais, je n’ose pas… Je me retourne. La femme me suit d’un pas lent. Il n’y a personne dans le parc, hormis nous deux. Mon cœur s’accélère. Des sueurs froides s’échappent de mes tempes. Mes genoux s’entrechoquent, tremblants de peur. Je ne regrette de ne pas être rentrée chez moi directement après la fermeture de la bibliothèque…

— Véra… Dans quel fumeux pétrin t’es-tu encore mise, me dis-je d’une voix silencieuse.

Nerveuse, je me retourne une nouvelle fois. La femme ne s’en cache même plus : elle me suit à la trace sans même chercher à se montrer discrète. Elle doit avoir une quarantaine d’années, environ. Voyant que je me suis arrêtée pour l’observer, elle manque de trébucher derrière un buisson. Sa chevelure rousse toute décoiffée détonne avec les rangées de lilas dorés, de tulipes grises et de tournesols bleus qui jonchent le sol. Ses vêtements aussi sortent de l’ordinaire : elle porte une chemise à fleurs très ample, si bien que l’on dirait qu’elle s’est habillée avec son rideau de douche, avec des souliers de plage. Elle tente d’agir comme une promeneuse ordinaire, faisant tout pour ne pas croiser mon regard.

La jugeant étrange sans être dangereuse pour autant, je reprends ma route, bien décidée à rentrer chez moi. L’heure défile et ma mère risque de bientôt s’inquiéter si sa fille ne rentre pas avant le coucher intégral du soleil. J’accélère le pas. J’en perds mon souffle. La femme n’a pas l’air dangereuse mais je n’aime pas être suivie. J’ai l’impression qu’elle s’est éloignée quand j’entends de grandes enjambées derrière moi.

Elle revient à la charge. Elle peine à courir avec sa chemise qui vole dans tous les sens, lui masquant parfois la vue. Je ne sais pas comment elle fait pour courir en chaussures de plage… Cela relève presque de l’exploit. La panique me gagne à nouveau. La voir si sereine et presser le pas, c’est inquiétant… Cette inconnue me terrifie et je crains pour ma vie.

Je ne parviens plus à maintenir une distance suffisante entre elle et moi et j’entends :

— Vulez-vu connaytre votre avenire ?

Je ne comprends rien à ce qu’elle me demande. Je saisis l’intonation interrogative ainsi qu’un ou deux mots dépourvus de sens.

— Pardon, madame… Mais… pardon, mais… Je ne comprends pas…

— Vulez-vu connaytre votre avenire ?

— Vous ne parlez pas la même langue que moi, n’est-ce pas ?

Je n’ai jamais rencontré un accent aussi incompréhensible. Je ne sais pas d’où elle vient mais elle n’est pas de Bescherelle-sur-Mer. On dirait que son langage mêle plusieurs langues. Des langues tellement différentes que le mélange en devient indigeste.

— Vulez-vu connaytre votre avenire ? répète-t-elle inlassablement alors que ses mains s’agitent comme si elle consultait une boule de cristal invisible.

J’ai entendu « connaitre » et « avenir ». Il semble que je sois face à une voyante. Je n’ai jamais eu affaire à cette science occulte et je n’en ai pas envie. Je n’ai pas confiance…

— Laissez-moi tranquille, s’il vous plait… Je ne veux pas voir de voyante… Je sais tout… tout ce que je dois savoir. Quand je ne sais pas, je vais voir… voir... dans mes livres et cela me suffit… Au revoir, madame ! Bonne continuation !

Je poursuis mon chemin. Je distingue enfin la sortie du parc. Sauf que la voix de la voyante résonne encore dans l’air :

— Veyra !

Mon sang se glace. Malgré l’accent, j’ai reconnu mon prénom. Véra.V Jamais, à aucun moment, je ne le lui ai révélé. J’en suis certaine.

— Veyra !

En guise de premier réponse, je lui envoie un regard noir plein de peur.

— Veyra ! Vulez-vu connaytre votre avenire ?

Elle insiste vraiment beaucoup…

— Veyra ! Vu deyvriez me voire. Jay crois qué jay dey cheuses à vus apprendr’ sour votre avenire amureux.

Je suis à court de patience. Je m’effondre sur le banc le plus proche. Mes jambes ne me répondent plus, je suis comme figée sur place. La chemise à fleurs de la voyante se meut au gré du vent. Je crains qu’elle ne se retrouve dénudée si le vent se décide à souffler un peu trop fort. Par chance, seule une légère brise souffle en ce moment. Nous sommes toujours seules. Je ne peux plus bouger. Elle ne partira pas avant que j’accepte sa requête.

— Veyra ! Vulez-vu connaytre votre avenire ?

— Pas vraiment… Partez, s’il vous plait… Madame… euh… madame. Je… Je… Partez, je vous prie… partez.

Elle me fait de plus en plus peur. Les diseuses de bonne aventure ont la réputation de n’être que des charlatans. Son apparence négligée la rend innocente, inoffensive mais je m’en méfie. J’espère qu’en refusant ses services, elle ne va pas m’agresser. Je préfère ne pas y penser…

— Veyra… Jay nay vus veux aucune male, creuyez-mwa.

Je perçois de la sincérité, autant dans son regard que dans ses paroles. Sans doute cherche-t-elle à m’amadouer avec son apparence et son accent sorti de nulle part. Des feuilles d’arbustes viennent se mêler à sa chevelure rousse déjà décoiffée. Elle manque de trébucher en se marchant sur les pieds. Je ne pensais pas qu’une telle maladresse était possible.

— Euh… Toutes ces feuilles… Je peux vous aider à les enlever… si vous voulez. Vous en avez partout.

Elle accepte. Je me lève de mon banc. Ma gentillesse me perdra sans doute. J’espère qu’après cela, elle se résoudra à me laisser tranquille.

Pendant que je lui retire une dernière feuille coincée dans une de ses tresses emmêlées, elle se met à trembler sans prévenir. Prise de panique, je recule en faisant quelques bonds. Je me sens incapable de l’apaiser. Je ne sais pas quoi faire…

Le tremblement se change en convulsion assez rapidement. À la vue d’une telle scène, je me demande si elle simule. Dans le doute, je me rapproche un peu d’elle.

— Madame, vous allez bien ?

Aucune réaction de la part de la voyante. Elle ne semble plus en mesure de parler.

— Vous m’entendez au moins ?

Je ne reçois que quelques bafouillements. Un ou deux filets de bave s’échappent furtivement de ses lèvres. J’hésite à aller chercher de l’aide ou bien rester auprès d’elle. C’est une situation stressante et assez spectaculaire.

La crise de convulsion dure depuis plus d’une minute. La minute la plus longue de ma vie. Et puis, le corps de la voyante s’immobilise d’un coup sec. Elle sombre dans l’inconscience dans un grognement étouffé. C’est très effrayant à regarder. Alors que je vérifie son pouls en palpant ses poignets, il me semble qu’elle reprend peu à peu ses esprits. Probablement en réalisant qu’elle a perdu connaissance, la voyante sursaute. Elle se redresse à moitié. Son sursaut me fait peur. Je bondis à mon tour, reculant de plusieurs pas, le cœur battant. Elle m’aura fait passer par tout un tas d’émotions…

Mon instinct me souffle de l’aider à se relever avant de l’asseoir sur le banc sur lequel j’étais assise, il n’y a pas si longtemps.

— Levez-vous ! Allez ! Il faut vous lever maintenant. Debout !

Je parais insistante. J’essaie de ne pas m’en vouloir en me rappelant que j’agis pour son bien.

— Vous allez bien ? Vous êtes sûre ? Parce que j’ai des doutes.

Les grognements s’apaisent mais ne se transforment pas en mots.

— Ça va aller ? Vous avez besoin que je vous conduise chez le soigneur du coin ? Vous avez peut-être besoin d’être examinée…

— Jay bay bien, Veyra. Jay vus raymayrcie.

Sa réponse me convainc suffisamment. Elle n’a pas l’air d’avoir des séquelles suite à son malaise et à sa crise de convulsion. Dans ma tête, j’entends la voix de ma mère qui me presse de rentrer. Elle doit m’attendre maintenant de pied ferme. La connaissant, elle va de suite me faire réviser ma leçon jusqu’à tard ce soir. Cette perspective me fait presque oublier que je me trouve encore dans le parc municipal, la voyante près de moi. J’envisage alors de laisser la voyante reprendre ses activités. Je lui dis au revoir et lui tourne le dos. Sauf que voilà… Chassez la voyante farfelue et elle revient au petit trot :

— Veyra ! Jay eu day praymonitiones à veutre soujet.

Elle est déterminée à attiser ma curiosité. Je suis à deux doigts de regretter de lui être venue en aide. Mais j’ai été bien élevée et je ne peux m’empêcher de venir en aide aux autres, quand je peux. Même secourir quelqu’un que je ne connais pas et qui m’agace sérieusement.

— La visione aytay si pouissante quay j’en ay conevoulsay… Ça nay m’aytay jamay arrivay avant…

Une vision puissante qui provoque des convulsions… Elle maitrise décidément l’art du suspense et de l’intrigue. Peut-être sous-entend-elle que j’en suis responsable pour que je culpabilise. Elle a quand même failli trépasser sous mes yeux. Je ne pense pas qu’elle ait fait semblant. Je suis à deux doigts de lui céder. Par curiosité ou pour qu’elle me laisse en paix, je n’en sais rien.

Je ne me suis jamais demandé ce que cela ferait de connaître son futur à l’avance. J’ai toujours été séduite par l’idée de connaître le grand amour, un jour. Cela me permettrait de m’éloigner de ma mère trop stricte. La perspective de connaître des détails sur mon avenir me fait trépigner d’impatience, bien malgré moi. Je me donne l’impression d’être une petite fille s’accrochant à la magie et à l’art des miracles.

— Bon, alors… Que me réserve l’avenir, madame… ? Euh… Comment vous appelez-vous, déjà ?

— Jay manquay à tut may deuvoires. Bonejur, Veyra ! se présente-t-elle en me serrant la main d’une poigne de fer.

Ma main est toute engourdie suite à ces salutations impromptues. Je la somme de poursuivre, malgré la gêne que je ne parviens pas à masquer.

— Jay nay pas fini de m’installay, vu savay… Jay souis obligeay day fair may conesoultationes dans lô rue, se désole-t-elle.

Exaspérée par les élucubrations de la diseuse de bonne aventure, je baisse la tête pour fixer ma belle robe. J’ai à nouveau une petite pensée pour mon père.

— Jay souis Madame Brillance. Jay souis popoulayre dans Le Livre may jay nay connay pas Bescherelle-sur-Mer. Jay souis nuvelle ici.

Je prends mon courage à deux mains pour lui rappeler qu’elle me doit une consultation. Depuis le temps qu’elle insiste pour la faire… C’est comme si Madame Brillance recherchait de la compagnie plutôt qu’une cliente. Mon rappel à l’ordre semble avoir fait son petit effet. La voyante m’invite à m’asseoir sur le banc, près d’elle. Il n’y a toujours personne aux alentours.

— Mademoisel ? Vu zallay bien ?

Le vent se lève légèrement. La chemise de la voyante manque de se soulever. Elle la rattrape de justesse. Maintenant que la prédiction est imminente, une petite angoisse s’empare de moi. J’ai toujours eu peur de l’inconnu. L’avenir est un ensemble de tout plein d’inconnus possibles. C’est effrayant… J’ai aussi des appréhensions lorsque l’on s’apprête à me faire d’importantes révélations. Comme maintenant.

— Horemis trois piayces, la sayance sayra gratouite.

Mes sentiments m’empêchent de souligner ce coûteux paradoxe. De toute manière, je possède ces trois pièces. Elles se trouvent dans la poche de ma robe, près des photographies de mon père. Pour cela, je peux remercier mes économies effectuées à l’époque où je travaillais pour Monsieur X. dans son magasin de cookies. Dès l’âge de quatorze ans, les bescherellois sont autorisés à travailler. Mon expérience professionnelle n’a pas duré bien longtemps. Mon patron n’a pas apprécié que je grignote la marchandise ci et là, durant mes heures de service. Il a attendu que je déguste mon quarante-deuxième cookie avant de se lasser de moi et de se passer de mes services. Il me préfère en cliente plutôt qu’en employée. La cliente paye pour les cookies qu’elle consomme. À la différence de l’employée qui agissait en cachette, ou du moins essayait de se cacher.

— Pare lay dieux du Vishnu, jay dayclar la sayance uverte !

L’inquiétude me dévore l’esprit. J’essaie de visualiser mes petits orteils. Une fois, j’ai lu dans un des livres de la bibliothèque que cela aide à se relaxer. Grâce à cette technique, j’ai déjà chassé un bon nombre d’insomnies.

— Donnay-mwa vot main, mademoisel !

Sans m’en rendre compte, j’oublie ma relaxation afin d’obéir à la voyante. La méditation devra attendre…

Madame Brillance entre dans une sorte de transe assez étrange. Convulse-t-elle à nouveau ? Elle est comme possédée par un esprit hyperactif, électrocutée par une énergie invisible. Ensuite, elle émet des vibrations pour le moins inaudibles. Enfin, elle se reprend et fuit mon regard. Pire, elle semble avoir oublié ma présence. Elle jette son regard au loin, comme pour voir quelqu’un se trouvant dans mon dos, loin derrière moi. Voit-elle à travers moi ? Est-ce cela, la lecture de l’esprit ? Par acquit de conscience, je me retourne. Bien entendu, il n’y a personne derrière moi. Nous sommes encore et toujours seules dans le parc municipal.

— Nay bougeay pô, mademoisel !

Vu que la séance est payante, il est hors de question de la gâcher. Si je déconcentre la voyante, mes quelques sous atterriront quand même dans ses poches. Je m’efforce donc de rester immobile.

— Oune meussieu Ixeuh va vus menay à l’amur. Ui, l’amur sayra au renday-vus…

— De… quoi ? Hein ?

Ce sont les seuls mots que je peux formuler. L’effort nécessaire afin de traduire ses propos est si intense que j’en perds tous mes autres moyens. Malgré moi, j’ai hurlé ces quelques mots sur la pauvre Madame Brillance qui a pris peur. Elle se frotte les oreilles à plusieurs reprises. Elle m’avertit, si je comprends bien, de la nécessité de chuchoter au risque d’interrompre la connexion avec les dieux du Vishnu. Je lui propose alors poliment de répéter sa prédiction. Du moins, on aurait dit une prédiction…

— Oune meussieu Ixeuh va vus menay à l’amur. Ui, l’amur sayra au renday-vus, reprend-elle en articulant du mieux possible.

Cette déclaration me plonge dans une intense réflexion. Je lève le menton vers le ciel, espérant peut-être que la lune m’apporte des réponses. Soudain, une illumination traverse mon esprit tout entier. Je crois comprendre qu’un certain Monsieur X doit me guider au cours d’un rendez-vous. Monsieur X ? Le Monsieur X du magasin de cookies ? Est-ce bien cela ou bien mon estomac criant famine qui veut me pousser jusqu’à là-bas ? Je ne suis sûre de rien… Me suis-je habituée à l’accent de la voyante au point de la comprendre ou suis-je sur le point de perdre la raison ?

— Vu vulay savoar le nom de votr âme sœur ?

J’ai au moins saisis « nom » et « âme soeur ». Cela me suffit. Je fais oui de la tête afin de lui témoigner de mon intérêt quant à la suite de la prédiction. Si je dois rencontrer l’amour, autant avoir un maximum de détails.

— Lay dieux du Vishnu sonte avecque mwa !

Si j’en crois son intonation, cela est un bon signe. Je ne connais pas personnellement ces dieux du Vishnu, n’étant pas très croyante.

— Ils may chouchoteuh le praynom à l’oreilleuh mais j’entends pô bicu…

Grossièrement, Madame Brillance, qui se prétend être réputée dans les villes du Livre, tend son oreille comme si le nom en question flottait dans l’air et qu’elle tentait de le capturer grâce à son canal auditif.

— Or…

— Or ? Or ? C’est tout ? m’étonnè-je, surprise.

Rapidement, je tente de trouver des prénoms commençant par cette syllabe. Je désespère assez vite. Mon regard plonge à nouveau en direction de ma robe à pois. Rien ne me vient à l’esprit. Vraiment rien.

— Or… Or… Ormi… Non, Orni… Ui, Orni…

Orni ? Ornithorynque ? C’est le seul mot connu auquel je pense. Ce n’est pas un prénom. Pas du tout, même. J’ose espérer que Madame Brillance ne cherche pas à me mettre en ménage avec un ornithorynque. Autrement, je me serai bien trompée sur sa crédibilité. Payer trois sous pour finir sa vie avec un ornythorynque, c’est un peu cher… Moi qui ai très peu d’argent, cela m’embête fortement.

— Or… Orni… Orni… Orni… Ornik…

L’ornithorynque est hors course avec le nouveau son dévoilé. Je suis très curieuse d’avoir l’intégralité de ce prénom que je ne connais absolument pas. C’est très étrange… En même temps, je trouve aussi mon prénom, Véra, très étrange. Quel prénom n’est pas étrange à mes yeux ?

— Orni… Ornik… Ornika… Ornikar. Oui, Ornikar. C’ay ça, Ornikar !

Madame Brillance se fige sur place. La connexion avec les dieux du Vishnu s’est interrompue. Ai-je fait quelque chose pour troubler la séance ? La culpabilité m’envahit peu à peu alors que je me mordille la lèvre inférieure.

— Ornikar ?

En répétant le prénom, je crois que je cherche à avoir d’autres renseignements. Peut-être que la voyante connaît des Ornikar dans son entourage. Ou, pourquoi pas, elle sait s’il s’agit d’un prénom rare ou très commun. Je cherche sans doute aussi la confirmation que cet Ornikar est bel et bien la personne qui m’est destinée. Tout cela me paraît si irréel… Comme tous les événements se déroulant dans ce parc depuis ma rencontre avec Madame Brillance, d’ailleurs.

— Ornikar, m’assure-t-elle sans douter.

Ce n’est pas un prénom qui semble la surprendre. Je ne suis pas beaucoup sortie de Bescherelle-sur-Mer, il faut dire… Si la voyante est connue dans les villes du Livre, elle a dû rencontrer énormément de monde. Un Ornikar, qui sait ?

— Mais où est donc cet Ornikar, Madame Brillance ? Vous pouvez me le dire ?

La voyante me répond par la négative. Je hausse les épaules, affichant ainsi ma déception. Pour autant, je n’oublie pas de la payer pour m’avoir divulgué ce mystérieux prénom.

— Cey sayra trwa sus pur vus, mademoisel ! S’il vus play…

Si je résume, je vais voyager avec Monsieur X pour trouver un Ornikar. Tout ceci est très vague et la partie où je dois voyager accompagnée de mon ancien patron reste encore à confirmer. Cependant, je garde en tête que tout cela peut être le délire d’une femme excentrique. Cet Ornikar peut tout aussi bien habiter à Bescherelle-sur-Mer, ne pas exister. Il y en a peut-être qu’un seul dans tout l’univers ou des villes entières peuplées d’Ornikar. La voyante a pu tout inventer ou se tromper. Je n’en sais rien… Je suis perdue. Toutes ces pensées contradictoires s’emmêlent dans mon esprit.

En échangeant une nouvelle poignée de mains musclée, je prends congé auprès de la diseuse de bonne aventure. Le voyage qu’elle m’a prédit pour trouver l’homme de ma vie n’est absolument pas d’actualité. Je dois rentrer chez moi. Ma mère m’attend, j’ai une leçon à réviser pour demain et des pots de confiture à préparer pour la prochaine vente sur le marché. J’ai toujours vécu à Bescherelle-sur-Mer et ma mère ne me laissera jamais partir à l’aventure comme cela. En rentrant, elle risque même de me sermonner car je suis en retard, très en retard, et que je me suis absentée longtemps, très longtemps. Au pire, je lui dirai simplement que je n’ai pas vu l’heure en lisant à la bibliothèque. Elle n’est pas obligée de savoir pour la rencontre avec Madame Brillance dans le parc municipal. Je dois laisser tout cela derrière moi. Et ne plus jamais y penser. Plus jamais…

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