1. Le souper

Chapitre 1

Le souper

 

À cause de sa retenue, Judy avait failli rater le dîner. Le self-service se clôturait à 19 heures 45. Un peu haletante, Judy entra dans la cantine bruyante. Le fracas des verres qu’on brisait se répandait dans la salle avec écho, au milieu des conversations et des gloussements. Judy fronça les sourcils en sentant une menace planer sur elle – ou plutôt derrière elle. Elle esquiva de justesse une patate volante recouverte de sauce tomate lancée pour s’écraser dans ses cheveux. Elle prit aussi garde à ne pas marcher dans les haricots gisant à ses pieds dans une sauce blanche qui ressemblait à s’y méprendre avec du vomi.

« La prochaine fois, Cameron, tu n’échapperas pas à une volée de taliatelles ! », maugréa-t-elle intérieurement, le regard mauvais.

Judy devait faire profil-bas. Elle avait battu son record de retenues d’affilées en catapultant une boulette de coquillettes dans les cheveux de Cameron (un petit brun de onze ans, très coriace).

Souvent, Judy songeait à toute la nourriture gâchée et son cœur se serrait un peu. Puis elle regardait les bouillies de crème et d’huiles mélangées à du quinoa grumeleux dans son assiette et sa culpabilité s’envolait.

« La femme de ménage et le responsable de la cantine vont avoir du pain sur la planche, c’est certain. », pensa-t-elle en détournant le regard sur les murs sales.

Judy s'assit à une table à l'écart. Elle était perdue dans ses pensées. Des élèves qui commençaient à remarquer sa présence, prirent un malin plaisir à se moquer d'elle.

— T’as vu, elle s’est encore fait coller, murmura quelqu’un.

— Mais, en fait, elle ne se coiffe jamais, s’esclaffa une fille.

— T’as vu le pull qu’elle a ? On dirait celui de ma grand-mère ! ricana un autre.

Judy avait pris l'habitude de les ignorer. Elle piqua un haricot sur sa fourchette et le considéra d’un œil critique avant de le porter à sa bouche. Soudain, une voix tonitruante s'éleva et Judy suspendit son geste :

— MAIS VOUS ALLEZ VOUS TAIRE !!!

Et lorsque Mme Rotenberg se mettait en colère, le silence se faisait toujours immédiatement.

— Mmm..., fit le directeur, qui se tenait à côté de la professeure.

Tous les élèves les observaient avec curiosité ; habituellement, personne n’interrompait le souper, hormis M. Dawson, le responsable du réfectoire.

— Kateline Clyfton.

— Oui, répondit l'intéressée en se levant fièrement de sa chaise.

— Venez.

Hautaine, celle-ci emboîta le pas de ses professeurs. Kateline secoua sa tignasse blonde avec assurance. Judy lâcha sa fourchette qui tomba à terre et aspergea le sol de sauce. Bouche bée, elle observa M. Olivertown, Mme Rotenberg et la fille blonde s’éclipser à pas feutrés dans le couloir. 

 

*   *   *

 

Judy passa une nuit agitée. Elle rêva d'un arbre. Un chêne peut-être.

Je marche vers lui, ma main se tend, mes doigts tentent de l’effleurer. Il est grand et majestueux, et semble avoir plus d'un siècle. Ses puissantes racines émergent des entrailles de la terre, et une énergie de paix et de sérénité émane de lui. Mais cet arbre possède une particularité qu'on ne remarque pas à un seul coup d’œil : il est creux ; un trou béant s’ouvre entre les branches de son sommet, un trou dont on ne peut distinguer le fond.

Judy se réveilla en sursaut… Ce rêve n'avait rien de monstrueux, mais un fort pressentiment faisait battre son cœur. Elle n'avait plus sommeil.

Tout en s'habillant, Judy prit soin de n'éveiller personne. Le souffle régulier des pensionnaires la rassurait et apaisait ses gestes précipités. Sur la pointe des pieds, elle sortit du dortoir, passant devant le lit vide de Kateline. La jeune fille n'était pas revenue depuis le souper de la veille. Ce qui avait exposé Judy à de nombreuses questions.

La pénombre brune, animée par la lumière des réverbères, observait un silence chargé de grincements. Des grincements suivant le chemin d’une silhouette. Judy s’engouffra dans le hall d’entrée et força la porte en verre de la bâtisse. Elle venait d’être refaite et seule une clé ou un code pouvait la déverrouiller. Judy se désespéra. Elle la frappa d'un coup sec avec le pied. À peine si elle trembla.

Judy pesta, se sentant se liquéfier.

« Si on me surprend… »

Ses pensées s’interrompirent, frappées par une autre idée.

« La concierge. »

La chambre de la concierge se trouvait à quelques mètres. Sa porte grise se dessinait dans le noir. Judy hésita. Était-ce vraiment sage ? Bien sûr que non. Elle voulait, pourtant. L’appel était si intense. Elle le devait. Judy fit coulisser le panneau en verre de la fenêtre en verre brouillé, laissé entrouvert pour faire circuler l’air frais du hall. La chambre était exposée aux regards, mais bientôt on n’y verrait plus qu’une cloison en bois. Judy ramena ses jambes sur le rebord de la fenêtre avant de se glisser dans la chambre chaude et endormie. La concierge somnolait sur son siège à bascule noir.

En retenant son souffle, Judy se déplaça jusqu’au portemanteau et fouilla avec fougue et méticulosité les poches des vestes, des pantalons et des manteaux qui y étaient pendus. Enfin, elle trouva la clé accrochée à un trousseau. Elle revint sur ses pas en ouvrant une deuxième fenêtre qui donnait sur l’extérieur avec plus d’impatience qu’au départ. Elle referma le panneau et sursauta quand un ronflement retentit. Judy souffla lentement.

Elle s’empressa d’ouvrir la porte du hall et de sortir. La fraîcheur nocturne la fit sourire et elle inspira longuement l’odeur des bois, les effluves du vent. Les étoiles brillaient, hautes dans un ciel sans lune.

Judy laissa tomber le trousseau de clés sur le sol de la chambre de la concierge par la fenêtre qu’elle avait ouverte. Aussitôt, elle décampa en courant à vive allure.

L’hululement d’un hibou l’accueillit à l’orée de la forêt qui encerclait le foyer. Elle se sentait chez elle, même la nuit, entre les arbres qu’elle chérissait. Il faisait sombre dans les sous-bois. Elle se fraya un chemin dans l'obscurité dense, à l’écoute des bruissements doux et rassurants de la forêt. Le mystère planait tel un voile brumeux, un panache de brouillard au-dessus des cimes.

Judy aboutit dans une clairière. Au centre, se dressait un arbre qui devait loger là depuis une éternité. Elle s'en approcha prudemment, même si elle savait pertinemment qu'il n'y avait rien à craindre.

Ses doigts frémirent au contact de l'écorce rugueuse. C'est alors qu'une énergie douce et calme se diffusa dans son corps. Elle retira brusquement sa main de l'arbre en sentant la peur remonter son échine.

Son cœur battait la chamade. Elle tendit l’oreille. Silence.

Deux choix différents se révélaient à elle : faire demi-tour ou continuer. Quelque chose dans les profondeurs de sa conscience l'appelait, la suppliait de reprendre son chemin. Son choix était fait : elle grimpa dans l'arbre. Elle se saisit des plus basses branches et se hissa à travers le feuillage pourpre. Il y avait bien un trou, là où se rejoignait l'ensemble des branches.

Judy observa ce drôle de phénomène naturel. Elle se surprit à espérer quelque chose. Il était présent dans son rêve. Il existait et elle ne l'avait jamais vu. L’excitation la parcourut toute entière.

« Il doit bien y avoir un fond. Sur Terre, tout a un fond. »

Judy s'empara d'un vieux gland qui traînait par là et le jeta dans l'entonnoir qui s’ouvrait à ses pieds. Juste pour vérifier. Mais dans ce geste maladroit, elle dérapa. Tout s'enchaîna trop vite devant ses yeux terrorisés. Son dernier réflexe fut la pensée la plus cruelle de sa vie :

« Ma mort était-elle vraiment si proche ? J'ai eu tort de me croire invincible. » ; cela en un éclair avant de sombrer dans l'oubli. Pourtant, il lui semblait impossible qu’elle puisse mourir aujourd’hui.

 

 

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sifriane
Posté le 08/11/2020
Salut Prudence
J'espère vraiment que tu ne prends pas mal mes remarques qui ne sont que constructifs (enfin j'espère) et qui n'implique que moi.
La première partie pourrait être résumé en deux phrases à mon sens, il n'apporte pas grand-chose. Je préférerais aussi que Judy est au moins une amie, au lieu de se parler à elle-même.
La seconde partie en revanche est prenante, et on hâte de savoir où atterrit Judy...D'ailleurs j'y vais de ce pas
Prudence
Posté le 08/11/2020
Non, non sifriane, je ne prends pas mal tes remarques. Justement, elles m'aident beaucoup ! Eh bien, je réfléchis à ta remarque. Après, oui, c'est qu'elle pourrait avoir un/une ami(e) et je pourrais très bien l'insérer dans la scène du souper. Du coup, la première partie deviendrait plus intéressante. Mmm... je réfléchis, donc. ^^
Ah, je suis contente que la deuxième partie t'ait plu (ce qu'il me fait le plus peur, c'est d'ennuyer le lecteur).
Encore merci pour tes commentaires, ils me font très plaisir. Ça m'encourage de savoir que quelqu'un lit mon histoire... :-)
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