1 - La terre

Par Elodie

Lily prit une grande inspiration en ouvrant la porte. Elle savait que l’heure à venir n’allait pas être facile. Cette patiente lui donnait tellement de fil à retordre ! Et pourtant, Dune avait un énorme potentiel. Elle démontrait une telle connaissance d’elle-même qu’il était relativement inutile de chercher à lui inculquer quoique ce soit sur ses capacités. Malheureusement, ses doutes l’éloignaient sans cesse du chemin qui se dressait devant elle pour l’embarquer dans un circuit fermé de remises en question et d’auto-dévalorisations. Dès lors, impossible de la faire sortir de ce cercle vicieux, toutes ses pensées alimentant ce mouvement tourmenté perpétuel.

Evidemment, Lily n’en était pas épargnée.

Cela faisait des années qu’elle tentait de permettre aux innombrables ressources de Dune d’affleurer, séance après séance, à l’image de son jardinier de père arrosant avec soin son précieux potager dans l’attente d’y voir fleurir ses premiers légumes. Mais quel dur labeur avec cette épaisse strate autocritique qui recouvrait la personnalité de Dune.

Pourtant, voilà en quoi consistait le métier de Lily. Un travail dans lequel elle s’investissait sans demi-mesure. « Non, rectifia-t-elle pour elle-même : poursuivre ce type de missions représente bien plus qu’un métier. Une vocation ? Déjà plus… Une évidence ? C’est certain. Une nécessité, en fait ! »

Depuis la première année de ses études, Lily s’était embarquée avec passion à devenir une bonne Thérapeute. Rapidement, elle avait pris conscience que tout ce qu’apprenaient ses camarades n’étaient pour elle que truisme. Était-ce la conséquence de ses héritages familiaux ou de ce que lui chuchotaient ses petites voix ? Lily n’en savait rien mais ce qui était certain c’était que, derrière son apparence si frêle, se cachait une habileté naturelle dans cette fonction. Comme Thérapeute, elle savait ce qu’elle faisait. Dans son bureau, elle avait confiance. Avec son badge en demi-lune, elle se montrait forte et déterminée.

Bon ! Exception faite de ses séances avec Dune…

Lily jeta un dernier coup d’œil en direction du baobab nain sur lequel était perché Sagesse, son colibri, afin de s’assurer qu’il soit bien réveillé. Une séance avec Dune présentait trop de risques pour qu’il se permisse d’être en état d’hibernation. « Accroche-toi, ça va bouger mon coco », lui glissa-t-elle avant de filer vers la salle d’attente.

Dès l’instant où elle aperçut sa patiente, Lily se félicita d’avoir avisé son acolyte. Caché sous ses longs cheveux bruns, la jeune fille portait son visage des mauvais jours.

- Bonjour Dune, installe-toi… Comment vas-tu aujourd’hui ?

- Ça va, merci et vous ?

Et voilà ! C’était reparti : sourire, politesse, question boomerang.

- Mais bien merci.

Silence.

- De quoi aimerais-tu parler aujourd’hui ?

Haussement d’épaules.

- Rien de spécial.

Lily ne cilla pas malgré son irrépressible envie de se masser la nuque. C’était ainsi que commençaient toutes les séances de Dune depuis qu’elle la suivait en thérapie. Cela faisait maintenant sept ans et certaines choses ne changeaient pas. Ce petit rituel dont Lily pouvait s’amuser avec du recul ne la perturbait pas moins pour autant. Il la rendait perplexe. L’agaçait même quelques fois. Quel sentiment d’impuissance ! Car si Dune faisait partie de la catégorie des patientes qu’on pouvait aisément désigner comme « non bavardes », elle n’en était pas moins en souffrance et il était toujours difficile pour Lily de se convaincre que, avec elle, patience rimait avec bienveillance. Totalement avisée de ses tourments, elle chercha à les appréhender de vive voix.

- Peut-être que je me trompe mais je te sens préoccupée ? tenta-t-elle sans de sérieux espoirs.

Haussement d’épaules. Sourire. Silence.

Alors que Lily fouillait mentalement dans sa boîte à outils de Thérapeute pour trouver une clé qui permettrait à Dune de s’ouvrir, une brèche se manifesta derrière elle, dans le pot du baobab qui commença tout doucement à se balancer. Si un œil non averti aurait simplement conclu à une brise traversant les fines branches de l’arbre, Lily ne manquait jamais de repérer les manifestations de phénomènes lorsqu’ils se produisaient. Dans toute sa perspicacité, Dune l’avait également remarqué et prit les devants.

- Bon, je ne pensais pas en parler car ce n’est pas très important mais j’ai fait une attaque de panique l’autre jour.

Silence.

- D’accord. Explique-moi…

Alors que Dune détaillait à Lily cet épisode sur un ton impassible, l’attention de son auditrice se porta automatiquement sur son baobab qui, d’un mouvement tout d’abord imperceptible puis de plus en plus désordonné, tanguait dans son pot.

Le lien entre le discours détaché de Dune et les convulsions du baobab, bien qu’improbable étant donné son paradoxe, était néanmoins une belle démonstration de ses phénomènes. Pour en cerner l’essence, Lily expliquait à ses collaborateurs que les phénomènes fonctionnaient comme une danse à deux dont l’un des partenaires était l’émotion de l’individu à l’état brut et l’autre partenaire l’élément naturel auquel cet individu était connecté. Pour Dune, il s’agissait de la terre, comme pour tous les Terriens, ou fonctionnements à haut potentiel selon les termes des anciennes classifications diagnostiques utilisées en psychiatrie avant la Grande Réforme.

Ne parvenant plus à se cramponner aux branches du baobab toujours plus dissipé, Sagesse finit par s’envoler avec un cri de réprobation alors que de la terre commençait à jaillir du pot pour se répandre sur le sol. Le discours de Dune restait quant à lui très factuel et neutre. Son apparent calme contrastait avec le bouillonnement qui se manifestait dans le terreau derrière elle.

- Je crois comprendre que ce moment fût très difficile à vivre pour toi, tenta Lily.

Haussement d’épaules. Silence. Sourire.

- Je vais te demander de te retourner pour observer ce que ton élément exprime et, si cela t’est possible, de me le commenter, proposa la Thérapeute à sa patiente.

Depuis toutes ces années où elle travaillait dans cette consultation, Lily n’avait de cesse que de permettre à ses patients d’apprivoiser leurs phénomènes afin qu’ils s’épanouissent. Elle avait été initiée à cet art pendant ses années de formation dans l’Académie Avancée des Connaissances Humaines et Elémentales avant de pouvoir le pratiquer. Pendant sa formation, elle avait tout d’abord appris à détecter de manière précoce l’apparition des phénomènes chez les jeunes enfants avant de se perfectionner dans leur prise en charge. Subventionné par les Hautes Autorités, le projet de cette entreprise était d’accompagner les patients à prendre conscience des phénomènes auxquels ils étaient liés afin de s’intégrer dans la société en les utilisant plutôt qu’en les subissant. Ce programme se révéla ambitieux, d’autant plus que les phénomènes montraient une forte probabilité à se développer à la puberté alors que les manifestations émotionnelles qui leur étaient inhérentes les précédaient de nombreuses années, créant des situations pour le moins cocasses.

La consultation de Lily foisonnait d’exemples désopilants. Parmi d’autres, cette petite Eautiste qui ne pouvait s’endormir sans tambouriner contre les barreaux de son lit. Ce rituel d’endormissement, au-delà d’inquiéter les parents quant à sa bizarrerie, provoquait des mouvements réguliers de vagues dans tous les liquides de la maison. S’ils étaient manifestement apaisants pour l’enfant, ces remous demeuraient incommodants pour les membres de sa famille qui se faisaient asperger quand ils voulaient se désaltérer ou carrément inonder s’ils avaient l’audace de prendre un bain. Et quel désastre s’ils venaient à se servir des commodités ! Il avait fallu du temps aux parents pour faire le lien entre ces marées crépusculaires et les balancements de leur fille. Et réaliser ainsi qu’ils devaient s’adresser non au Service Générale de Plomberie mais à la Consultation d’Enfants Prédisposés…

- Je pense qu’on peut en conclure que c’était très difficile pour moi, reprit Dune de sa voix calme. Toutes mes excuses pour votre arbre et votre bureau… et votre oiseau, ajouta-t-elle en regardant Sagesse voleter au-dessus de leurs têtes.

- Que pourrais-tu faire pour mon oiseau, mon bureau et mon arbre ? lui répondit Lily.

A ces mots, Dune se leva instantanément, comme si elle était montée sur un ressort, amorçant des gestes pour ramasser la terre éparpillée au sol. Lily la stoppa tout en douceur :

- Non Dune, sans te lever, s’il-te-plaît.

Avec un mouvement d’impatience, la jeune fille remonta les manches de sa chemise rouge à carreaux, laissant apparaître de fines traces écarlates sur ses avant-bras. Lily ne s’y attarda pas : Dune lui en parlerait quand elle se sentirait prête. Patience. La jeune fille fronça ses épais sourcils joliment dessinés, surlignant ainsi la densité de son regard chocolat entièrement focalisé sur le baobab. C’est alors que de minuscules amas de terre s’élevèrent du sol en tourbillonnant, comme d’innombrables flocons de neige lors d’une bourrasque en plein hiver. Avec délicatesse, ils se déposèrent dans le pot et se blottirent au pied du baobab qui s’ébroua une dernière fois avant de s’immobiliser.

- Que ressens-tu maintenant ? lui demanda Lily avec sollicitude.

- De l’apaisement.

Lily savait à cet instant que, pour la première fois depuis le début de la séance, les mots de Dune reflétaient sincèrement son état d’âme.

- Tu vois, tes émotions ont déteint sur mon baobab et je sais bien que tu n’apprécies pas cette mise à nu…

Le visage de Dune se rembrunit à ces mots. Ses yeux fixaient le sol et son épaisse chevelure délivra une large mèche auburn qui dissimula presque l’entièreté de son visage.

Lily poursuivit :

- D’un autre côté, n’est-ce pas magique de pouvoir te servir de mon baobab pour retrouver un certain calme intérieur ?

Devant l’absence de réponse de son interlocutrice – qui était en soi une manière de répondre qu’elle n’était pas tout-à-fait d’accord avec cette formulation – Lily poussa Dune un peu plus loin encore.

- C’est un don et tu es la seule à en avoir la maîtrise…

- Oui je sais, merci.

Silence. Haussement d’épaules. Sourire de façade.

Lily savait pertinemment que Dune n’y croyait pas une seconde. « J’aurais essayé… » soupira-t-elle intérieurement.

Elle avait fait la rencontre de Dune alors que la jeune fille n’avait que six ans. Parachutée dans une famille d’accueil, qui portait bien heureusement son épithète à juste titre, elle avait progressivement alarmé l’école en rendant des feuilles blanches assujetties à des origamis complexes pour ses devoirs alors qu’elle démontrait jusqu’alors des compétences scolaires hors norme et peu d’intérêt pour le bricolage. Comme les pliages étaient bien trop élaborés pour être réalisés uniquement à l’aide de mains d’enfant, Dune avait été adressée à la Consultation d’Enfants Prédisposés malgré son jeune âge. A peine l’avait-elle aperçue que Lily avait ressenti son propre cœur se serrer de la souffrance que vivait cette enfant isolée entre des parents belligérants en instance de divorce. Incapables de trouver un compromis quant à la garde de leur fille unique, ils avaient dû se résoudre à la confier à une tierce personne, le temps de se mettre d’accord. Dix ans plus tard, Dune vivait toujours auprès de cette même famille d’accueil. Les origamis avaient disparu. La souffrance pas.

- Tu ne me crois toujours pas, je sais bien, mais je suis persuadée que, un jour, tu pourras te convaincre de tes qualités et de la force de tes phénomènes.

Haussement d’épaules.

Toujours d'apparence imperturbable alors que son impatience grandissait, Lily changea brusquement d’approche.

- Vas-tu toujours lire sous ton arbre ?

Hochement de tête.

- C’est quelle espèce déjà ?

- Un chêne, répondit Dune les yeux pétillants.

Lily connaissait la réponse. Sa mémoire n’aurait pas pu laisser passer cette information mais ce subterfuge lui permettait d’entendre Dune parler d’elle-même, mine de rien. Autrement dit, sans les barrières de protection qu’elle dressait perpétuellement entre elle et le reste du monde.

- Parle-moi de ton chêne…

Alors que Dune dressait les mérites de son arbre vénéré, Lily nota mentalement les adjectifs énumérés : majestueux, puissant, prolifique, rassurant, utilisé comme refuge pour de nombreuses espèces animales, telles que les écureuils, des agriles et processionnaires ou encore les pics mar…

Quand elle parlait de son chêne, Dune devenait prolixe et enthousiaste. A l’encontre de la dureté de ses auto-critiques, elle s’émerveillait avec facilité de son environnement sans jamais réaliser que sa beauté résidait principalement dans le regard qu’elle lui portait.

Dune en était à ce qui semblait être l’anecdote de l’année – « savez-vous que ses glands étaient autrefois utilisés comme substitut bon marché pour le café ? incroyable non !? » – quand Lily décida de reprendre la parole pour faire le lien entre son éloge du chêne et sa personnalité.

- Connais-tu l’expression « solide comme un chêne » ?

Interdite, Dune acquiesça.

- Et celle-là : « il vaut mieux plier que rompre » ?

Silence.

- Serais-tu d’accord que je te lise une très vieille fable ?

- Je la connais déjà…

Le sourire de Dune avait disparu quelques secondes avant de reprendre sa place officielle. Elle reprit, courtoise :

- Mais volontiers.

Derrière elle, le baobab tressautait.

Lily fit mine de chercher un livre dans sa bibliothèque pendant quelques minutes avant de reprendre sa place face à Dune, les mains ouvertes en signe de résignation.

- Je n’arrive plus à mettre la main dessus… Mais comme tu la connais, raconte-moi : qu’est-ce que tu en retiens ?

En même temps que le visage de Dune, le baobab se figea. Pesant ses mots, elle formula les yeux plissés par la concentration :

- Tout le monde croit que le chêne est plus solide que le roseau mais, en réalité, c'est lui qui se brise quand il y a une tempête.

Le baobab frissonna si fort que ses branches se mirent à craquer. Sursautant, Dune poursuivit sur un ton revêche :

- Je suis peut-être plus fragile que ce qu’on croit si c’est là où vous voulez en venir mais, comparé à d’autres, je ne crois pas avoir traversé de grandes tempêtes.

- Ce n’est pas là où je voulais en venir car je ne te perçois pas du tout comme quelqu’un de fragile. En revanche, permets-moi de te dire que, de mon point de vue, tu as traversé ton lot de tempêtes.

Les yeux au ciel, Dune répondit du tac au tac :

- Tout est relatif…

- D’accord. Et qu’est-ce qui te fait croire que je te trouve fragile ?

- Je ne sais pas… j’ai pensé que c’était la morale de l’histoire…

Après s’être retournée vers l’arbre de Lily qui avait à nouveau retrouvé son calme, Dune ajouta :

- C’est peut-être moi qui ai tendance à me considérer comme fragile et faible dès que votre arbre s’agite alors que je ne lui ai rien demandé…

- J’entends que c’est dur pour toi, Dune. Merci de me le confier… Tu sais, avant la Grande Réforme, tes phénomènes n’existeraient déjà plus et tu crois sûrement que ta vie serait plus simple sans eux mais non. Tu aurais encore plus l’impression d’être fragile. Tu sais comment on appelait les Eautistes auparavant ? Des personnes porteuses d’un Trouble du Spectre Autistique… Un trouble Dune ! Tes phénomènes, comme ta manière d’être, ne sont pas un problème à éradiquer ou une maladie avec laquelle il faut apprendre à vivre mais une prédisposition, un don, un cadeau…

- Empoisonné le cadeau !

Le baobab fut secoué par un spasme mi-hilare mi-larmoyant. Lily ne s’en montra que plus indulgente.

- Je sais…

- Vous savez ? Vraiment ?

Lily sentit de grands yeux pleins d’espoir se poser sur elle. En arrière-plan, le baobab s’était redressé en état d’alerte.

- Vous aussi, vous êtes un Terrien ? Ou un Flambeur ? Non, ce n’est pas possible, ça… Un Eautiste non plus, non… Un Souffleur peut-être ? Non ! Un Terrien, je suis sûre, un Terrien, comme moi !?!

- Non, Dune, mais sache que je ne maîtrise pas non plus tout ce qui se passe autour de moi…

Cette phrase avait un goût amer dans la bouche de Lily qui n’en laissa pourtant rien paraître.

Derrière Dune, le baobab exprima une immense déception en s’abattant lourdement, se métamorphosant en un abracadabrant saule pleureur.

Pendant de longues minutes, la jeune fille resta muette. Lily respecta son silence, suivant inévitablement le cours de ses pensées, jusqu’à ce que son arbre transcrivît une fois de plus l’intention de la jeune patiente en se redressant lentement pour croiser nonchalamment ses branches en deux bras boudeurs. La séance était terminée. Dune portait à nouveau son sourire d’apparat lorsqu’elle questionna poliment Lily :

- Je n’avais donc pas compris correctement votre message. Vous vouliez me dire quoi avec cette fable de La Fontaine ?

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DraikoPinpix
Posté le 26/06/2020
Coucou !
Un début intéressant ! J'aime ce lien entre les éléments et les Hauts Potentiels :), il y a aussi une réflexion intéressante qui s'en dégage.
Ton style est agréable, je fais néanmoins remarquer que j'ai trouvé qu'il y a un peu trop d'adverbes en -ment dans le dernier paragraphe, ce qui alourdit un peu le style. Mais dans l'ensemble, c'est un bon chapitre !
A bientôt ! :)
Everjean
Posté le 05/01/2020
Bonjour !

Je trouve que c'est un début prometteur, qui pose la première strate des bases du monde que tu (le tu est ok ?) tentes de nous faire découvrir et qui donne vraiment envie de connaître la suite.

Je n'ai pas vraiment de commentaires à faire pour l'instant. J'attend d'en savoir plus.

Un début de chapitre entier sur une séance de psy, c'est assez ambitieux, mais pour l'instant je trouve que ce n'est pas du tout gênant.

Une petite coquille : "l’embarquer dans en circuit" => dans un circuit je pense !

Voilà pour moi !

A tantôt !
Elodie
Posté le 05/01/2020
Merci beaucoup pour ton commentaire encourageant et ta correction (parfait pour le tu)! Je vais ajouter petit à petit les prochains chapitres, j'espère qu'ils te donneront envie de poursuivre...
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