1. La bête et l'enfant

Par Visaen

La salle de réception battait son plein. Partout dans le palais royal, l’éclairage des lustres scintillait de mille feux pour accueillir les invités de marque. Toutes les familles nobles de la capitale rassemblées en l’honneur d’une commémoration que j’abhorrais. Du haut de mon mètre vingt, je regardais le centre-ville par la grande baie vitrée. Dehors, la fine pluie battante et son ciel gris présageaient l’orage. Mais pour moi, l’orage n’était pas à l’extérieur, il était déjà chez moi.

— Ma pauvre Salye, comme tu as grandi. Tu as quel âge maintenant ? m'adressa une voix cristalline derrière moi.

Je me détachai à contrecœur de ma contemplation. M’apparurent d’abord des chaussures à talons rouges, puis de longues jambes nues et une robe légère. Je levai la tête pour regarder la jeune femme apprêtée qui me souriait.

— Huit ans.

— Déjà ! 

Son enthousiasme, étendu de sa voix à ses yeux, me parut exagéré. Que son attrait pour mon âge fut sincère ou non, je hochai la tête, un léger sourire aux lèvres.

— Une princesse dans l’âme, reprit-elle. Tu es si jolie.

— Comme vous, Madame, m’incita à répondre la courtoisie. 

A nouveau, l’exagération anima sa réaction, et apparemment attendrie par mes mots, elle s’abaissa pour se mettre à ma hauteur et posa sa paume sur ma joue. Ma main se crispa.

— Tu es si gentille, glissa-t-elle dans un murmure. Je t’envie tellement.

Elle se perdit dans ses pensées, sa main caressa ma joue et son regard se fit avide, sombre et menaçant. Elle ressemblait à un dragon : la dilatation de ses narines, l’intensité dans son regard, et son souffle me tétanisaient.

— Mais tu es encore trop jeune pour régner. Profite du temps qu’il te reste... avant de devenir Reine, susurra-t-elle, son regard vide braqué soudain sur moi. Fille du Roi. Il y en a qui tueraient pour avoir cette chance.

— Et ceux-là sont assez fous pour ne serait-ce qu’y penser, l’interrompit une voix derrière nous.

— Général Gidéon, gloussa la dragonne en ôtant ses griffes de mon épaule.

Son regard perdit sa malveillance et s’illumina soudainement.

— Acceptez-vous de m’escorter, Madame Vailine ? demanda le Général en lui offrant son bras.

— Et comment !

Elle se détourna de moi et noua son bras à la jaquette à bouton d’or de sa nouvelle proie.

— Merci pour vos bons conseils, finis-je par dire, lucide et diplomate, en la voyant s’éloigner.

— C’est normal, répondit-elle en détournant une dernière fois sa face poudrée vers moi. Tu as le temps, Salye. Profite de ta jeunesse pendant qu’il est encore temps.

Un clin d’œil plus tard, elle partit.

Je reportai à nouveau mon attention sur la fenêtre. Savait-elle que mon propre père, le Roi, avait vendu le royaume aux abysses ? Venait-elle commémorer l’anniversaire du pacte hérétique en connaissance de cause ?

Tout ce beau monde doré derrière moi, plein d’éclats de rire et de tintements de leurs coupes en cristal, agissaient comme s’ils ignoraient le monde au-dehors ; ses créatures féroces, ses villageois miséreux. Ce Royaume appartenait aux abysses derrière ses airs civilisés. Je le haïssais, je le haïssais. Plus que tout, je haïssais le palais royal !

Je me retournai, m’attardais à détailler la foule et profitai que personne ne faisait attention à moi pour quitter la salle de réception. Je rejoignais l’allée royale qui donnait sur la suite familiale au bout du couloir. Les gardes rutilaient d’or et d’argent de chaque côté, immobiles. Mon plan irraisonnable en tête, je les imaginais scruter chacun de mes mouvements derrière la visière de leurs casques et me sentis à tort obligée de me justifier au garde posté à l’entrée de la suite.

— J’ai froid, lui dis-je, en frictionnant mes bras faussement tremblants. Heureusement pour moi, il se contenta de dévisager les petites manches en dentelle blanche de ma robe de cérémonie et se décala. 

Je refermai la porte derrière moi et décrochai mon chaperon de velours de la patère, puis courus jusqu’à la cheminée ornée de statues dorées. J'en dévissais une, ce qui fit s’ouvrir un étroit passage secret entre le marbre de la cheminée et la pierre murale. Je m’y faufilai. L'espace était circulaire, desservi sur plusieurs étages par un escalier en colimaçon. La faible luminosité provenait d’une lucarne dans le haut plafond et diffusait l’éclat bleuté du ciel. J’entamai ma longue descente d’un pas résolu, et lorsque la lumière vint à manquer, l’achevai à tâtons sur le mur humide pour ne pas glisser.

L’escalier débouchait six pieds sous terre, à l’intersection d’un carrefour où se trouvait un braséro. D’un mouvement de briquet, il s’enflamma et par un mécanisme ingénieux illumina les rangées de torches d’un bout à l’autre des passages secrets. Ces tunnels souterrains formaient un réseau de liaison avec les différentes régions du royaume ; un long travail d’ouvriers liant le palais aux terres consacrées, afin qu’en cas de menace, les Rois de Khalys puissent trouver refuge où leurs ennemis ne pourraient les poursuivre.

Au nord, la chapelle de Rivenord et sa crypte.

A l’Ouest, le temple du duché d’Adrajon.

Au sud, le monastère de Gardenterre.

A l’est, la citadelle de Solkhalas.

Rivenord se trouvait à quarante minutes à cheval du palais. Le trajet aurait été plus court par ce passage, mais emprunter un poney à l’écurie aurait révélé mon plan aux gardes.

Je prenais alors mon mal en patience. Les minutes défilaient par dizaines dans l’interminable tunnel humide. Je m’efforçais d’ignorer la sensation des ossements craquant sous mes pieds et frissonnai lorsque grinçait le son des chaînes. Avais-je quitté la périphérie des cachots ? Je ne devrais pas craindre de voir apparaître des ombres suspectes sur les parois visqueuses du tunnel. Protégé d'un bout à l'autre par nos fidèles gardes royaux et une terre consacrée, les abysses ne pouvaient pas s'immiscer. 

Pourtant, chose étrange, la crypte vers laquelle je me dirigeais abritait une créature abyssale : un grinier ; mixte d'ours et de sanglier, massif et sanguinaire.

Je me disais alors que si l'une de ces créatures avait pu entrer en terre consacrée, elle ne pouvait pas être mauvaise. Si ?

Selon les rapports, sa venue remontait à deux jours plus tôt. Rares étaient les créatures qui parvenaient jusqu'à la capitale. Celle-ci avait tué une escouade de gardes et deux villageois de Rivenord avant de prendre possession de la crypte. Depuis, des avis de danger avaient été placardés à tous les coins de rues et les habitants de Rivenord avaient été évacués dans l’attente d’un assaut de l'armée royale, assaut que tous pensaient imminents vu la proximité de la crypte avec le palais. Que diraient-ils s'ils apprenaient que le général Gidéon s'affairait à goûter les diverses liqueurs du buffet royal, et qu’il ne profitait pas que des liqueurs, cela allait sans dire ? Pire encore, que dirait le peuple s'il savait que les dignitaires chargés d'assurer leur protection célébraient un pacte maudit passé entre mon père et les abysses, ce pacte sacrificiel à l’origine de tant de morts et de cette progression des abysses dans le royaume. Khalys revenait aux cieux. Durablement. Inexorablement. C'était la promesse de son mythe originel.

 

Dans l’obscurité bercée par la valse vacillante des torches, je visualisais tout ce qui devait se passer derrière et au-dessus de moi ; les dignitaires indignes, trop ivres et oisifs pour concevoir que ma jeune volonté pouvait jeter un courroux sur leurs festivités ; le palais immense, ses tours blanches abritant un abîme de noirceur et son jardin bordé de massifs de crakerytes ; Danurge la capitale et ses domaines nobles ; les hameaux et villages au nord où souffle le vent du large chargé d’embruns salés. Dans mon tunnel de pierres et de silence, je ne les sentais pas agresser mes cheveux, alourdir ma tenue, s’opposer à mon destin à contrevent. J’évitais les villageois retardataires qui, par peur ou instinct parental, m’empêcherait de parvenir à destination. J’évitais les gardes qui signeraient mon retour précoce au palais, un retour irrévocable et définitif, dans l’antre des ennemis du peuple, du royaume et des cieux.

J'aurais dû aussi éviter ce grinier, les créatures abyssales étaient les ennemis incontestables de l'humanité. C'était précisément pour cette raison que je devais me rendre jusqu'à cette crypte. Si mon pressentiment était juste, si ses ennemis étaient les miens, il y aurait d'autres morts à déplorer. 

Les grandes portes se dessinaient enfin au terme de la pente ascendante. Un mouvement de levier et le blanc du ciel m’aveugla. J’émergeai au grand jour, sur un sentier longeant la chapelle de Rivenord. Elle se dressait sur un promontoire rocheux, brunie par des années de prières. L’air maritime s’imprégnait d’un parfum de nostalgie mêlé à celui des tilleuls. Il n’y avait pas âme qui vive depuis que le Grand prêtre Ignacius et ses fidèles avaient déserté. Le calme liturgique avait laissé place à un silence inquiétant que je m’empressai de briser.

— Le mal a revêtu la peau du bien. La seule voie pour Khalys est dictée par les cieux et non par les abysses. La vérité nous vient de la lumière céleste et non des obscures abysses. 

La pensée du saint nom de Khalas invoqua dans la paume de ma main droite une douce lumière argentée, énergie du ciel matérialisée par ma foi, avant que je ne pénètre dans la crypte obscure. Je réitérai mon mantra durant ma progression, concentrée à fixer ma main pour canaliser mon angoisse naissante. Cette magie était l’attribut des prêtres et des descendants de sang royal, une protection pour l'humanité et un fléau pour les abysses. La promesse d'un salut pour Khalys.

Je m'installai sur le sol de pierres froides devant l'autel.

La pâleur argentée dans ma paume révélait la voûte colorée de l’autel. En-dessous, étincelait la statue albâtre de Khalas, l’homme béni par la sanctificatrice, dans la fleur de l’âge, l’épée triomphale brandie vers les cieux et la cape ondoyante derrière lui. Le reflet doré des cierges sur son casque et en relief de son armure semblaient lui donner vie.                                                                

Je me ressaisis, rattrapée par mon instinct de survie et revins à mon mantra. Je n’attendais aucune réponse divine. Ce n’était pas une prière, mais un message. Fût-il compris, je l’ignorais, mais je sursautai ; un bruit, comme un froissement, se profilait le long du mur de pierres de la salle. J’haussais alors la voix, comme si mes mots revêtaient soudain un pouvoir protecteur : « Le mal a troqué sa peau avec le bien ! Et c’est pour rendre justice que je suis venue jusqu’aux ténèbres. C’est pour rendre justice et… » 

Un cri m’échappa. Une chaise avait fusé tout près de moi et s’était écrasée sur le mur de l’autel. 

— Je ne suis pas votre ennemi, dis-je en jetant un regard plein d’espoir sur la statue de Khalas. Que les âmes de mes ancêtres en soient témoins. Je suis venue rendre lumière à ce Royaume. 

Un autre froissement se fit entendre, plus bref, comme un bond, et s’acheva en un atterrissage lourd derrière moi. Je me figeai, osant à peine respirer. Le grinier était là. Tout près. Trop près. Je pouvais sentir son souffle tiède dans mon dos ramollir la laine de mes vêtements et mes cheveux humides se soulever dans ma nuque.

« La crypte m’en soit témoin… peinai-je à  articuler tant la peur me paralysait.

— Il n’y a aucun témoin ici, gronda la voix caverneuse du grinier dans mon oreille.

Je me recroquevillai et me concentrais sur l'éclat de lumière dans ma paume. L’ombre immense de la créature s’étalait tout autour dans un contraste de blanc et de noir sur les dalles au sol. Un frisson me secoua de haut en bas.

— Apporter la lumière, récitai-je dans un couinement.

— Alors que tu as peur du noir ? Qu’es-tu venue faire ici petite ? Ta main a moins de chance de me blesser que les fourches des villageois, se moqua la bête.

— Je… pas blesser non… J’ai besoin d’aide.

— Il aurait été sage de t’en rendre compte avant de venir ici.

Je tournais lentement la tête. Dans la profonde noirceur de la crypte, je décelais une forme inhabituelle au pied du pilier. C’était les contours d’un corps avachi contre le pilier, et d’un autre, gisant à côté. 

Des dépouilles. 

Je déglutis les relents de bile qui me montaient à la gorge, puis à nouveau  pour chasser le goût infâme qui inondait mon palais. 

— Tu as peur ?

Son souffle dans mon dos déclencha ma chair de poule. Une larme s’écoula le long de ma joue. Je fus prise de spasmes.

— Je croyais qu’on n’pou… pouvait pas...

— Qu’on ne pouvait pas mourir en terre consacrée ? ricana le grinier. Qui t’a dit une telle sottise ? Ton père ? Ta mère ? Les prêtres ? maugréa-t-il avec hargne.

Ses griffes crissèrent sur le dallage. Je rentrai mes épaules et accolai mes genoux contre mon buste, me recroquevillant un peu plus sur moi-même.

— Mais où sont les prêtres pour damner une créature comme moi ? reprit-il. Est-ce le rôle de fermiers tout juste bons à élever des poules ? Et d’une enfant ?

— Les… les prêtres sont…

— Et votre Général Gidéon ? m’interrompit-il. Où est-il ?

— Dans… dans… sanglotais-je le visage ruisselant de larmes.

Mon regard était toujours tourné vers la funeste colonne où s’amassaient les corps des victimes lorsque je sentis sa patte refermer ma main, nous immergeant dans le noir total.

— La lumière brûle et la vérité tue. Rentre chez toi, grogna le grinier. Alors son souffle disparut et le froid silencieux de la crypte reprit ses droits. Ma peur panique se dissipa lentement, et je me permis de plus amples respirations, libérée de la présence étouffante du grinier. 

Mes articulations se relâchèrent, le contact de la pierre froide contre mes paumes me fit du bien, et je me laissais aller à respirer de tout mon saoul aussi bruyante fus-je ; je ne craignais plus un assaut mortel du grinier. Il m’avait épargnée. Je n’étais pas rassurée pour autant, j’étais incapable de faire un geste. Je devais reprendre mes esprits avant d’espérer récupérer l’usage de mon corps.

 

De longues inspirations plus tard, les contours de marbre de Khalas se dessinèrent dans les ténèbres et je pris conscience de la mort qui m’entourait. Tous ces corps, dans le marbre froid et obscur de la crypte. Mes ancêtres. Ma lignée avait toujours eu le devoir de régner avec sagesse depuis Khalas. Ce devoir, s’il le fut un jour, n’était plus honoré.

Si le palais royal pactisait avec les abysses, c’était le royaume qu’il condamnait. Le mythe originelle décrivait l’unification de Khalys au cieux par la lignée Grinden. Bientôt viendrait mon tour. Je ne pouvais pas rentrer dans ma cage dorée damnée.

Je m’armais de courage, sans quitter Khalas des yeux. 

— Avant, les hommes croyaient au mythe de Khalys. Mais ils l’ont oublié.

J’attendais, poings serrés, une réponse du grinier qui ne tarda pas à venir depuis un angle de la crypte.

— Ils feront la révolution et le peuple vaincra, comme il y a quarante ans. 

— Le Royaume ne serait pas comme ça si le peuple avait gagné, déplorais-je à mi-voix.

Une chaise grinça sur le sol et un battement de cils plus tard, une main immense se referma sur mon menton. La tiédeur de ses poils dans mon cou aurait eu quelque chose d’agréable si ses griffes ne s’enfonçaient pas dans ma peau. D’une pression sur ma mâchoire, le grinier m’obligea à tourner la tête et je fis face à sa silhouette massive et ténébreuse. Ses gros yeux jaunes et ronds me toisaient. 

— Qui es-tu petite ?

— Salye. 

Un temps passa. Je n’avais pas voulu lui révéler mon nom, mais puisque son silence pesait lourd, j’ajoutai :

— Grinden.

— Grinden, répéta t-il, un croc ivoire étincelant dans le noir. Intéressant. Et pourquoi la fille du Roi Grinden vient me parler justice ? s’enquit-il avec malice.

— Mon père l’a emporté sur mon oncle mais il en a payé le prix, parvins-je à souffler malgré l'effroi. Il a vendu le Royaume aux abysses et à un... traître.

— Et qui est le traître ?

— Le chancelier Thomas Dorf.

— Et que veux-tu ?

— Je veux le…

D’autres crocs éclatèrent dans les ténèbres tandis que son sourire s’élargit.

— Sais-tu que les révolutions sont sanglantes, petite fille ? Sais-tu que les adeptes des abysses revêtent bien des formes et qu’en tuer un ne te sauvera pas des autres ?

Il relâcha mon menton et je m’écroulai en arrière, me rattrapant sur mes avant-bras.

— Rentre chez toi et prie pour ne pas connaître le goût du sang, cracha t-il avec morgue en s’éloignant.

L’échec que j’éprouvais à le voir s’éloigner me délia la langue.

— Aujourd’hui est l’anniversaire du pacte abyssal. Tous les collaborateurs sont au palais. Vous pourriez rendre justice.

— Ta vengeance ne m’intéresse pas. Il faudrait tous les tuer, au profit de qui ? D’une héritière avide de sang ?

— Mon pouvoir céleste…

— Peut être détourné. Il n’est pas gage de ta bonne foi, ou tes ancêtres n’auraient pas laissé Khalys tomber en débauche, asséna-t-il en creusant la distance entre nous.

— Vous sauverez votre âme !

Il faisait un noir d’encre. Pourtant, je vis la masse plus sombre du grinier s’immobiliser ; son dos deux fois plus large qu’une colonne, les épaules courbées pour ne pas heurter le plafond. Il tourna sa grosse tête hirsute vers moi. Ses yeux fauves me dévisagèrent longuement.

— Tu devras souiller la tienne.

Ce n’était pas une requête, ni une menace, mais un avertissement.

— Si je ne fais rien, je serai comme mon père.

Il réfléchit un moment, puis courba l’échine.

— Monte.

Je n’obtempérai pas tout de suite et l’étudiais, comme pour m’assurer de la sincérité de son invitation. J’étais à un fil de parvenir à mes fins. J’avais été assez désespérée et assez folle pour venir à sa rencontre, eu assez de chance pour survivre : je n’avais pas le choix de le croire. J’étais au point de non-retour. Mon cœur battait, de peur ou d’excitation mais il n’était pas question de faire marche arrière.

Je dégourdissais mes articulations noueuses, et profitais de ce temps pour m’habituer à l’effroyable apparence du grinier. À première vue, ses pupilles jaunes et fendues étaient celles d’un prédateur, pourtant dans le fond, aucune intention malveillante ne transparaissait.

Je le rejoignis avec lenteur et agrippai de mes mains tremblantes la masse duveteuse de ses épaules. Nous nous mîmes en marche vers la sortie, et l’éclat terne de l’après-midi révélait les longs poils bruns de son pelage. Je perçus dès lors le grinier davantage comme un immense animal que comme un monstre. Un animal doté de paroles, qui jadis, fut humain.

Arrivés sous le porche de la crypte, il s’immobilisa.

Le ciel virait du gris à un blanc aveuglant. La pluie battait à flot, couvrant le grondement du tonnerre. La crypte donnait sur le village côtier au lointain. A sa droite, l’eau était trouble et ses flots s’écrasaient sur la grève rocheuse. Je pris une grosse inspiration d’air marin. C’était rafraichissant. 

— Tu as peur ? demanda le grinier avec une pointe de curiosité.

Je regardai mes petites mains en ancrage dans l’immense pelage brun, enserrai mes genoux dans son dos pour renforcer mon maintien et revêtis ma capuche. Mon cœur battait à tout rompre lorsque je me penchai vers l’oreille pointue et lui murmurai.

— Non.

Il accueillit mon mensonge d'un souffle incrédule et se dressa sur ses quatre pattes.

— Tiens-toi prête, m’avertit-il.

Je glissais mes mains jusqu’à ses épaules et le maintins autour du cou. Ce fut comme un signal. Le grinier rua vers le sentier et au travers des arbres. Je me cramponnais à lui pour ne pas tomber. Jamais je n’avais vu le monde d'aussi haut, la capitale d'aussi loin. Malgré tout ce temps où je l’avais observé depuis le château, derrière ses terrasses et ses vitres les jours de pluie, son architecture majestueuse si familière me semblait désormais inamicale. Mon cœur, alimenté par la peur, tambourinait de toutes ses forces. C’était une peur saine, empreinte de liberté et d’espoir, quand bien même demain était incertain. Je me refusais à laisser la peur de l’avenir m’envahir et me concentrais sur le présent. 

Nous arrivions en ville, accueillis par les cris d’alerte des gardes royaux. Nous franchissions le portail d’enceinte du palais et atterrîmes dans le jardin royal entre deux allées d’une roseraie. Il jeta un regard en direction des massifs de crakerytes et s’ébroua avant de prendre un détour en direction du palais.

Alertés par les cris, les gardes du palais se rassemblaient devant l’entrée, lances brandies en notre direction. Le grinier les balaya de ses pattes avant, se frayant un chemin vers les doubles portes voûtées qu’il explosa de toute sa force avant qu'elles ne se referment. J’enfouis mon visage dans sa fourrure ; la destruction de la porte avait fait un bruit de bois rompu et je craignais d’en recevoir les débris.

Il semblait que tous les gardes du palais furent dépêchés pour nous contrer. Les pas lourds des bottes en métal martelaient le sol de tous les côtés.

— Tout à droite, puis en bas par les cuisines, soufflai-je à l’oreille du grinier.

Il suivit ma directive. Son passage encrassa le tapis lie-de-vin de l’allée jusqu’aux offices seigneuriales. Nous bousculions un serviteur dans l’escalier qui débouchait aux cuisines, s’ensuivit un tintamarre de verre et d’étain lorsque son plateau déboula dans l’escalier. Les cris d’effroi du personnel avaient des augures de fin du monde. Le chaos ambiant me fit frissonner. 

En mon for intérieur, je pensais :

S’ils savaient ce que l’armée fait dans les cachots, ils ne crieraient pas devant la bête.

Je pointai mon doigt vers l’escalier ascendant à l’angle de la cuisine qui donnait jusqu’à l’étage de la réception. L’escalier était trop étroit pour la bête, qui arracha quelques chandeliers muraux à son passage.

Il n’y avait pas âme qui vive à l’étage. L’alerte avait déclenché le plan d’évacuation.

— Tout droit.

Le grinier longea l’allée à une vitesse fulgurante. Deux gardes terrorisés gardaient les doubles portes ouvragées de la salle de cérémonie le temps que les invités s’exfiltrent par le passage secret. 

—  A droite.

Au moment où les gardes crurent mourir, nous virions à droite sans faire attention à eux.

— Le chancelier est dans le passage secret altier, avec mon père et l’élite des soldats, lui expliquais-je. Par ici.

Le couloir qui donnait sur la suite familiale était mieux gardé que la salle de cérémonie. Deux rangées de gardes de part et d’autre du couloir attendaient le grinier. Je serrai les poings sur l’échine touffue de mon compagnon, saisie d’une appréhension inattendue à la vue des armes contondantes. Et si le grinier était blessé ?

Les gardes royaux lancèrent l’assaut et le grinier contre-attaqua à coup de griffes. Par moment, il reculait, et je devinais que c'était pour me protéger. Je m’enfonçais dans sa fourrure et fermai les yeux alors que les soldats s’écroulaient en cascade. Le grinier avait raison : la vue du sang m’était insupportable.

Les portes de la suite familiale explosèrent à notre passage.

La pièce était vide. Je le guidai devant le passage secret altier, qui menait au-delà de la capitale, au duché de Lauville. Selon mon père, une journée de marche suffisait pour s’y rendre. Il s’y trouvait même des réserves de nourritures non périssables.

Le passage secret était un large corridor humide éclairé de tout son long par des torches murales. Le grinier s’y précipita et assez vite, des ombres s’esquissèrent dans le tunnel.

— Hmpf, ton cher père est parti sans toi, grogna le grinier.

Je relevai la tête pour regarder par-dessus son épaule, mon capuchon de neige cachant mon visage. Les gardes nous confrontèrent à grands cris et je vis mon père continuer à courir. Le combat éclata et le grinier se redressa pour pouvoir se défendre, mais le couloir manquait de hauteur, et il dut se maintenir à quatre pattes, se défendant une patte après l’autre. Les gardes d’élite l’encerclaient tandis que la silhouette frêle de mon père, sa couronne sur la tête, s’éloignait en courant, entouré d’un chancelier Dorf claudiquant et du Général Gidéon. Le grinier balaya à l’horizontale face à lui, rugissant à cause des coups d’estocs reçut au niveau de ses pattes arrière, puis chargea sur le chancelier dont la tête s’encastra dans le mur. Il rugit de triomphe, et les gardes hurlèrent de désespoir, galvanisés par l’assassinat du chancelier. Ils chargèrent, anesthésiés par la peur. Le grinier se redressa pour leur faire face et retomba aussitôt sur ses quatre pattes. Une lance venait de lui traverser la poitrine.

— Sale monstre, cracha le Général Gidéon derrière nous.

Le souffle du grinier  buta, sa cage thoracique défaillit et il se cambra.

— Non, gémis-je. Ne meurs pas.

Il s’effondra en un long râle rauque. Je glissais le long de son flanc et d’un coup de patte, il m’entraîna sous son immense carcasse.

— Non, ne le touchez pas. Qu’il meurt par mes mains et par moi seul, ordonna la voix ivre du Général. 

Étendue sous le corps voûté du grinier, à l’abri du reste du monde, j’observais le visage monstrueux juste au-dessus du mien. Je ne ressentais plus son souffle tiède et puissant, ce qui me donnait l’impression que le temps s’était momentanément figé. Alors, une peur terrible s’empara de moi. Je pris conscience que la proximité du grinier ne m’effrayait pas. Bien au contraire, j’avais peur de le perdre, peur de l’avoir déjà perdu. Je fouillais ses yeux jaunes en quête d’une lueur de vie, d’un signe d’espérance, mais n’y rencontrais qu’un funeste augure.

Puis, comme s’il m’avait laissé le temps de me préparer au pire, le temps reprit son cours. Je sentis de nouveau le souffle du grinier sur mon visage et une bouffée de désespoir m’engloutit. Ce n’était plus son souffle rauque et régulier, mais un râle de souffrance infinie. Je sus que la vie le quittait.

— Monsieur le grinier, chuchotai-je, les yeux bordés de larmes. Je ne connais même pas votre nom.

— Jaren...Hou, me dit-il dans un dernier souffle.

Je ne pus ravaler mes sanglots et ma tristesse retentit dans le passage secret. Je crus un moment entendre la voix de mon père le Roi dire : 

— Attendez, il y a ma fille en dessous !

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MariKy
Posté le 30/06/2020
Salut ! Je me suis lancée dans la lecture après avoir lu le résumé, et je ne suis pas déçue du voyage !
Tu as su poser les bases d’un royaume en quelques scènes, donner ce qu’il faut de mystères pour inciter à lire la suite. Salye a beau être jeune, elle a déjà un sacré sens de la justice, du sacrifice… Elle promet d’être une héroïne intéressante ! J’aime particulièrement le grinier : présenté comme un monstre, il a finalement l’air plus humain que ces hommes qu’on ne fait qu’apercevoir à travers les yeux de Salye. J’espère qu’on verra d’autres créatures comme lui ! (Snif, je l’aimais déjà)

Sur la forme, ton texte est bien écrit, il y a simplement quelques coquilles ou maladresses :
- Quelques verbes à l’imparfait (-ais) quand il faudrait plutôt du passé simple (-ai) : Je me détachais à contrecœur / Je me retournai, m’attardais à détailler / Je m'installais sur le sol / peinais-je à articuler / récitais-je dans un couinement / etc. Astuce pour s’en souvenir : quand on écrit une action brève, la terminaison est brève !
- Tu as le temps, Salye. Profites de ta jeunesse => « profite »
- l’éclat bleutée du ciel => bleuté
- l’acheva mains à tâtons => je l’achevai à tâtons
- « afin qu’en cas de menace, les Rois de Khalys puissent trouver refuge où leurs ennemis ne peuvent les poursuivre. » => « ne pourraient les poursuivre » plutôt ?
- Avais-je quitter la périphérie des cachots ? => quitté
- « Depuis, des avis de danger furent placardés à tous les coins de rues et les habitants de Rivenord furent évacués dans l’attente d’un assaut de l'armée royale » => j’aurais mis du passé antérieur : avaient été placardées / avaient été évacués
- le Grand prêtre Ignacius et ses fidèles avaient désertés : déserté
- « Si je ne fais rien, je serais comme mon père » => « je serai »
- « Le chao ambiant me fit frissonner. » => chaos
Visaen
Posté le 30/06/2020
Hello !

Merci pour ton retour, ça me fait réellement plaisir.
C'est une histoire qui me trotte en tête depuis un an et demi et ce chapitre est celui que j'ai le plus travaillé.
Je peine énormément avec la première personne au passé, merci de ton rappel sur le choix du temps au passé, je vais corriger les coquilles qui sont, maintenant que tu les relèves, évidentes !
Tant mieux si l'héroïne te plaît, j'espère qu'elle ne te décevra pas.
C'est une histoire de monstres, alors il y en aura d'autres, ne t'en fais pas (moi aussi j'aime mon grinier). A bientôt pour la suite :)
booksdamadeus
Posté le 15/05/2020
Coucou :)

Je viens de lire ce premier chapitre que j'ai beaucoup apprécié. Je l'ai trouvé complet, riche en détails et posant bien les bases de l'intrigue.

Il est bien rythmé. Tu alternes bien les temps de descriptions, de dialogues, d'actions... C'est un plaisir à lire :)
Les descriptions sont précises et m'ont permis de bien imaginer les lieux. J'aime bien le fait que tu utilises les cinq sens, ça rend les images plus réelles et ça m'a complètement immergée dedans.
J'ai aussi beaucoup aimé la comparaison de la femme du début avec un dragon. Faudra-t-il se méfier d'elle ? Mystère... ;)

Salye m'a parue mature pour son âge mais elle sait ce qu'elle veut et fait en sorte d'y parvenir. Je sens que ça va être un régal de suivre ses aventures et de sentir sa personnalité évoluer au fil des années.

J'ai vu des p'tites choses mais ce sont des détails infimes :
> J'ai bugé sur la conjugaison dans cette phrase : "Depuis, des avis de danger furent placardés à tous les coins de rue et les habitants furent évacués..." >> "Depuis, des avis de danger avaient été placardés à tous les coins de rue et les habitants évacués...". Je me trompe peut être (moi et les temps... ^^) mais ça m'a sauté aux yeux.

> Petite répétition ici : "... la laine humide de mes vêtements et mes cheveux humides..."

Merci pour ce texte, je file lire la suite :) à très vite !
Visaen
Posté le 18/05/2020
Bonjour et merci pour ce commentaire !
Comme c'est le premier chapitre de ce roman, c'est celui que j'ai le plus lu et le plus travaillé, et du coup je m'englue dedans et ne voit plus les imperfections. Mais ton retour m'interpelle. Vais-je devoir intégrer cette femme (comparée à un dragon) que j'ai décidé de récemment nommer et est-ce une erreur de l'avoir nommée sans qu'elle réapparaisse par la suite ? Je l'imaginais incarner une noblesse hostile sans qu'une attention particulière ne se pose sur elle.
Concernant la conjugaison, tu me fais douter, je vais donc consulter les règles à ce sujet.
J'espère que la suite te plaira. C'est une appréhension étant donné que ce chapitre se distingue puisqu'il a lieu dans l'enfance de l'héroïne. N'hésite toutefois pas a être honnête et encore, merci de ton retour.
booksdamadeus
Posté le 18/05/2020
Je vois ce que tu veux dire pour cette femme noble. C'est un ressenti que j'ai eu par rapport à elle mais si elle ne refait pas d'apparition, je ne pense pas que ça soit une erreur :)
Pour la conjugaison, c'est parce que je trouvais bizarre la concordance des temps avec la phrase d'avant.
A bientôt pour la suite ;)
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