1 - Fuir

Par Seja

La balle siffle, déchire la chair. D’autres la suivent et le corps s’effondre.

Charlie n’arrive pas à détacher le regard du bitume rougi de sang. Elle n’arrive pas à détacher le regard du corps. Elle n’arrive pas à comprendre. Il y a seulement quelques secondes, c’était Pierre. Mais maintenant, c’est plus personne. Personne. Une coquille vide.

Elle regarde les soldats abaisser les fusils, se détourner. Elle les regarde remonter dans les voitures, démarrer, s’éloigner.

—  Il faut bouger.

Elle tourne un regard perdu vers Lise.

—  On va pas le laisser là ?

—  Tu veux finir comme lui ?

Charlie ne sait pas quoi répondre. Elles ne peuvent pas juste fuir, l’abandonner là, sur le bas-côté où les soldats l’ont balancé.

—  On peut pas, murmure Charlie.

Mais elle sent déjà Lise qui lui a empoigné le bras et qui la tire. Elles quittent l’abri des buissons, s’engagent sur la route. Le regard de Charlie n’arrive pas à quitter Pierre. Le corps. Il était parti devant, vérifier si le chemin était sûr.

Il ne l’était pas.

Elle sent les doigts de Lise serrer plus fort son bras. Elle n’a d’autre choix que de la suivre, de le laisser là, derrière.

—  On peut pas, tente-t-elle encore une fois.

Elles ont traversé la route. Charlie glisse en descendant la pente boueuse, Lise la retient, lui évite de tomber. Puis, sans un mot, elle poursuit sa route, elle l’entraine à sa suite.

Elle ne dit rien, Lise, et Charlie a la gorge trop serrée pour parler. Elle la suit, patauge dans la boue du sous-bois où elles se sont engagées. Les arbres sont presque nus, lugubres, l’automne est là. Elle espère que Lise sait où aller, parce qu’elle, elle n’en a aucune idée.

—  On l’a abandonné.

Lise lui lance un regard, Charlie y lit de la pitié.

—  Il y avait plus rien à abandonner, Charlotte. Il était plus là.

—  On aurait dû… je sais pas. L’enterrer.

Lise s’arrête et Charlie sent la crainte la saisir. Il y a des moments où Lise lui fait peur. C’est un de ces moments.

—  On pouvait pas et tu le sais très bien. Les soldats auraient pu revenir. On aurait pu finir comme Pierre.

Charlie aurait préféré avoir peur de Lise, là, maintenant. Mais c’est encore pire. Elle sent de la douceur dans son ton et les larmes lui montent aux yeux.

Elles reprennent leur route.

Ils n’ont même tenté de l’arrêter, de l’embarquer pour le juger. Ils sont loin de la ville, les soldats ont dû se dire que ça ferait de la paperasse inutile. Alors, ils l’ont exécuté. Ils vont dire qu’il a tenté de fuir, qu’ils ont dû tirer à vue. Ou ils ne diront rien du tout.

Charlie avance, elle sait qu’il le faut. Elle sait qu’elles vont devoir trouver un abri pour la nuit, qu’elles vont devoir rejoindre les autres. Elle sait qu’elles vont devoir raconter ce qui s’est passé.

Ce n’est pas la première personne qu’elles perdent, loin de là. Mais c’est la première exécution que Charlie voit. Et elle n’était pas préparée, comment l’aurait-elle pu ?

Lise ne la regarde plus, elle avance, les épaules raides. Charlie lui lance un rapide coup d’oeil, se détourne. Elle ne sait pas trop comment lui parler, à Lise.

—  Tu sais où on est ? demande Charlie au bout d’un moment.

Lise hoche la tête. Elle a une vieille carte dans la poche de son blouson, elle la regarde de temps en temps.

—  On s’arrête pour la nuit, dit-elle.

Charlie grimace. La forêt la nuit lui fait peur. Être perdue au milieu de nulle part encore plus.

—  On est loin ?

—  Oui.

Elle n’ose rien ajouter de plus.

Il n’y a pas vraiment d’abri. Tout est humide, boueux. Tant qu’elles marchaient, le froid n’était pas trop mordant. Mais maintenant qu’elles sont arrêtées, Charlie sent ses dents s’entrechoquer. Elles ne peuvent pas faire un feu, ça les rendrait visibles.

Elle resserre son blouson autour de ses épaules. Ca n’aide pas des masses.

Lise ne parle pas, Charlie se demande si elle s’est endormie. Elle en doute. Elle, elle n’arrive pas à fermer l’oeil malgré la fatigue. Dès qu’elle le fait, elle revoit les balles, elle revoit le sang. Et puis, elle revoit Pierre. Elle n’arrive pas à comprendre comment on peut ne plus exister, comment tout peut se finir si rapidement.

Elle n’arrive pas à comprendre comment ils en sont arrivés là. Les soldats, la violence, la peur. Elle n’y arrive pas du tout.

Elle enfonce le nez dans son écharpe, essaie de réchauffer ses doigts engourdis. Puis, elle ferme les yeux et essaie de ne plus voir le sang.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
DoublureStylo
Posté le 04/10/2019
Ok donc ça c'est fait.
L'entrée en matière est comme je les aime : claire, nette et précise. On sent bien que cette fois, on va pas rigoler. En plus, maintenant, j'ai envie de mettre un 2è pull. C'est malin !
Seja Administratrice
Posté le 18/04/2020
J'espère que depuis le temps, t'as trouvé un deuxième pull xDD Eh non, on rigole pas des masses ici, tu devrais te sentir comme à la maison :p²
Léthé
Posté le 21/09/2019
Coucou Sejounette !

Je mets les pieds dans ton histoire, qui a quand même des petits airs de BP (la forêt, les soldats, les gens morts, que de souvenirs XD). J’aime Charlie parce qu’elle est aussi perdue que le lecteur, du coup je sens qu’elle va nous guider un peu au fil de ses chapitres (comme je sais pas encore si t’as fait plusieurs narrateurs ou pas, je suppose qu’on verra ça quand je cliquerai sur suivant :p)

Ton style est net, précis, comme les balles qui ont tué Pierre :’( après je suis moyennement triste parce que je n’aime pas trop ce prénom de toute façon !
Je vais lire la suite pour comprendre un peu le contexte, l’histoire, pourquoi les soldats sont-ils là ? Que se passe-t-il ? Pourquoi Charlie et Lise fuient-elles ?

Un chapitre très cool, je passe à la suite de ce pas 😎
Seja Administratrice
Posté le 17/04/2020
Quinze ans après :p
Toujours un bon élément, les gens morts ! Haha, le bon plan : tuer les persos dont le lecteur n'aime pas le nom :p
Elles fuient parce qu'on veut leur voler leur recette du fypaz, cette question !
Dédé
Posté le 26/08/2019
Tu es presque aussi cruelle que Camus et son "Maman est morte" en matière d'incipit. En y réfléchissant, c'est vrai que je suis davantage habitué à l'absurde venant de toi. Ô comment te dire que ce chapitre n'est point absurde du tout.

Tu es arrivée à me rendre triste pour Pierre alors que, techniquement, on ne l'a jamais connu et on devrait s'en moquer. J'ai trouvé les réactions de Lise et Charlie très réalistes. Tes phrases sonnent comme des coups de poignard. Je sens que mon petit cœur va être mis à rude épreuve mais hé… j'avais envie de tenter l'aventure. Mon côté maso qui ressort…

Te connaissant, je m'attends à plusieurs points de vue qui se regroupent, s'opposent, se complètement. Un peu dans le style des pâtes froides. Je peux me tromper. Ce n'est qu'une hypothèse. Tout aussi bien, on va suivre les "aventures" de Charlie et Lise du début à la fin. A voir.

Tout de suite ou plus tard, je reviendrai ! :)
Seja Administratrice
Posté le 26/08/2019
Mais non, je me trouve sympa, moi :P
Haha, l'absurde, ça fait si longtemps que j'ai pas pratiqué. Le déprimant est si attirant...
S'en moquer, pas forcément :P C'est quand même le premier perso qu'on rencontre... Enfin, façon de parler :P
C'est la vie, plein de points de vue !
Jupsy
Posté le 25/08/2019
Coucou seja,

Tu es un monstre. Je tenais à te le dire avant toutes choses. Bon okay, tu ne fais que montrer la cruauté de la situation, mais c'est tout de même monstrueux. Qu'est-ce que Pierre avait fait pour mériter ça ? Rien. Parce que personne ne mérite d'être exécutée de cette façon. Personne, surtout pas tes personnages !

Sinon c'est un chapitre percutant qui laisse présager des choses si joyeuses, un dénouement heureux pour tous tes personnages. Il n'y a pas le temps de souffler, l'essentiel est dit et c'est très bien comme ça. Le traumatisme de Charlie est bien rendu.

Maintenant je me demande juste laquelle sera la prochaine à tomber sous les balles des soldats. Je crois tu m'as traumatisée Seja. A jamais.

A la prochaine !
Seja Administratrice
Posté le 25/08/2019
Moi aussi, je t'aime, ma Ju ♥
Oui, voilà, je ne fais que montrer ce qui existe. Je suis parfaitement innocente ♥ Aime-moi. Pierre ? Oh, je suis sûre qu'il avait fait quelque chose. Un peu comme Katia, tsé.
Oui, enfin quelqu'un qui comprend que ça sera une histoire remplie d'arcs en ciel ! Pour la prochaine à tomber, je pense faire un vote par SMS. Comme ça, je pourrai dire que c'était pas du tout ma faute. Bon plan, Ju, merci !
DylanLuka
Posté le 24/08/2019
Hello ! Tout d'abord, moi, le manque de négation me dérange pas parce que la plupart de mes persos ne les utilisent pas non plus (et certains emploient même souvent contractions donc bon)... du coup : je sais pas d'où vient ton bonne chance mais pour l'instant j'aime beaucoup ! Les questions fusent, on est directement dedans et ça s'enchaîne, ça s'enchaîne. Peut-être un poil trop vite à mon goût mais je pense que c'est voulu. C'est sympa à lire en tout cas :)
Seja Administratrice
Posté le 24/08/2019
Bienvenue par là :) Le "bonne chance" concernait surtout les sujets abordés :P Les négations (ou plutôt leur absence) est un peu ma marque de fabrique.
Oui, la rapidité et le minimalisme sont voulus x) Merci d'avoir lu !
Elga
Posté le 14/04/2019
Coucou!
 Un démarrage en trombe! Je retrouve avec grand plaisir ton style comme une fine lame avec des phrases efficaces et des petites chutes. J'adore! J'aime aussi ces dialogues, très brefs mais qui en disent beaucoup, notamment les répliques de Charlie où l'on comprend tt de suite son désarroi avec les répétitions.
Bref, justement, je n'ai pas beaucoup de temps pour lire les plumes et ton choix de chapitres très très courts me convient à merveille et aussi, me rassure, parce que j'ai dû mal à faire des chapitres longs et je ne peux m'empêcher de comparer avec les autres plumes dont les chapitres font 4000 signes minimum... 
Un tout petit truc qui m'a gêné c'est l'absence de négation dans tes répliques. J'aime bien faire ça moi aussi et ça m'énerve quand on me rajouté des "ne" mais dans une phrase notamment j'ai eu du mal "Il y avait plus rien à abandonner, Charlotte. Il était plus là." Pour la 1ere phrase j'ai mis du temps à comprendre. C'est idiot, je devais être fatiguée ! 
 À bientôt, 
Gaelle/Elga 
Seja Administratrice
Posté le 14/04/2019
La meuf qui me fait un commentaire limite plus long que le chapitre xDD <3
Chouette, chouette, chouette. J'ai toujours assez peur de paumer du monde avec mon minimalisme de descriptions :P Mais certains s'accrochent, c'est bô :'')
Ahahaha, les négations, l'éternel débat. En général, j'adopte une des deux tactiques par personnage et j'essaie de m'y tenir. Du coup, dans ma vision très carée des choses, si un personnage parle sans, je les mets *nulle part* chez lui. Mais parfois, je suis d'accord que ça peut être bizarre. Mais mon moi névrosé a tellement de mal à faire des compromis. Arg. Que faire :'( 
Vous lisez