1. Échappée Mortelle

Par Kaïro
Notes de l’auteur : Il sort enfin ce chapitre 1 ! Tant d'écritures, de ratures et de réécritures... Et ce n'est que le début ! Un texte bien plus long que le précédent, avec une entrée en matière déjà pleine d'incompréhensions, de doutes et de plein d'autres choses pour emmêler les pinceaux ! Mais tout fera sens, c'est promis !
Bonne lecture~

Il a longtemps été répandu chez les Hommes qu'ils étaient surveillés par un ange gardien chargé de les protéger contre les travers de la vie. S'ils vouent un culte envers cette entité mythique, ce n'est que dans l'unique espoir que cette dernière se montre d'autant plus généreuse et protectrice à leur égard. Priant aveuglément une créature qu'ils n'ont pourtant jamais aperçu, les mortels se mirent à ériger des lieux de culte, des temples et des statues sur toutes leurs terres.
Néanmoins, ce qu'ils ignoraient était que toute cette dévotion n'était en réalité pas le fruit du simple hasard, mais bien d'un destin minutieusement écrit. Les Célestiens, -noms que donnèrent les Hommes aux êtres supposément ailés- sont, contre toute attente, bel et bien dépendants de cette dévotion grandissante des humains. Après tout, n'est-il pas avéré que chaque être a besoin de son prochain ? Les rôles de chacun étaient ainsi définis, tant que les mortels continueraient de se dévouer corps et âmes pour les Célestiens, ces derniers se serviraient alors de cette énergie, d'une pureté immaculée nommée la Quintessence, pour prospérer et protéger leurs fidèles.

Si ces statuts étaient inculqués dès la naissance de chaque être, ils n'existaient en réalité que pour maintenir un équilibre fragile dans une balance constamment tiraillée de chaque côté. Ainsi, il était possible à la vie de continuer son cours, sa logique et son évolution. Cette pensée universelle affrontait constamment le chaos afin d'éviter son ascension et de perpétuer l'idée que "chaque chose, même la plus infime qui soit, possède un but, un destin et une raison d'exister. Si un événement se produisait, c'est qu'il devait se produire, heureux ou non." (Auteur inconnu) 

- V-vous allez bien ?

S'il y a bien une chose que la vie avait appris aux orphelins, c'était que parfois, une main tendue pouvait à elle seule apaiser les pleurs et les souffrances, même une minuscule petite main. Il n'était alors plus question de richesse, de charité ou encore de pouvoir, non, juste d'une main tendue, d'un sourire, de la chaleur, d'un sentiment. Mais c'est si vague les sentiments...

- Vous ne devriez pas rester ici, vous allez mourir de froid...

Malgré cette belle leçon de vie, cela a toujours été ainsi ; les aisés, les démunis : un fossé, une véritable frontière entre les deux. C'est cela, deux mondes distincts. Le constant regard méprisant, la désolation, les différents niveaux sociaux, la discrimination, et les guerres toujours les guerres, et ce, depuis la nuit des temps. Se battre, s'affronter, se tuer et se tuer encore au nom d'une croyance, de bouts de terre, de couronnes... Les populations passent leur temps à se blesser avec les mêmes arguments et dans quel but ?

Se prétendre supérieur.

- Ce bassin est gelé et vos plaies semblent sérieuses... Je suis trop petite pour vous sortir d'ici et je ne peux pas appeler à l'aide non plus, alors je vous en prie, répondez s'il vous plaît... Tentait une petite voix.

Bien sûr, il existe quelques exceptions, de belles exceptions, qui permettent de faire perdurer l'espoir. Cet espoir si rare et pourtant essentiel à l'équilibre du monde. 

Kate y contribuait. Jeune disciple d'un vieux temple qui abritait les fillettes "abandonnées", cette dernière avait toujours su faire preuve de compassion et d'entraide malgré les pires aléas de la vie qu'elle avait enduré dès sa naissance. Elle s'était toujours dévouée à autrui et travaillait dur au monastère après la perte de son enfance. C'était sa manière à elle de se sentir en vie et utile. 

Elle regardait avec désolation le corps de la jeune fille qui se tenait là, immobile dans l'eau froide du ruisseau, le corps recouvert de bleus, de plaie, de griffures et d'épines de sapins. Tout autour d'elle, le sol était glacé par un léger tissu de gel qui recouvrait n'importe quel brin d'herbe ayant été assez arrogant pour pousser, ce qui était très surprenant en cette chaude saison. C'était le seul endroit de la clairière à être dans cet état, qui paradoxalement était également le plus éclairé par le soleil, déjà haut dans le ciel. Les feuillages semblaient s'être comme cristallisés et le temps paraissait figé. 

- Je vous vois respirer et je sais que vous êtes mal en point, mais je ne peux me résigner à vous laisser là !.. S'inquiétait Kate en lançant autour d'elle des regards inquiets.

Remarquant que la blessée ne répondait pas, elle prit son courage à deux mains et s'approcha d'elle en remontant maladroitement ses manches ainsi que le bas de sa robe, entreprit sa descente dans l'eau glacée, non sans un frisson de froid et s'élança dans le bassin aux couleurs verdâtres. Une fois près du corps, elle hésita tout d'abord, inspira profondément, espérant que du haut de ses dix années elle pourrait trouver la force en elle pour sortir l'étrangère de ce piège de glace. Elle finit par se décider et, empoignant le corps de l'inconnue, la tira sur le bord de la rive de toutes ses forces en grimaçant. Une étrange lumière jaillit alors de ses mains, d'abord faible et chaude, puis soudain aveuglante et crépitante avant de s’évanouir et de disparaitre promptement.
La jeune femme qui se trouvait tantôt dans le coma bougeait douloureusement en gémissant, trainant le reste de son corps hors du ruisseau à l’aide de ses coudes.

Cette jeune femme, c’était Kaïna.

Aucun acte ni aucune parole ne pouvait décrire ou expliquer cette situation. Kaïna continua de ramper le long du ruisseau, les cheveux totalement emmêlés, la lèvre fendue et les yeux absents de vie, livides.

- V-vous.. Vous êtes bien tombée du ciel ? Demanda Kate maladroitement en triturant ses petites mains. Elle l’avait fait ! Elle avait demandé ! Kate s’auto félicita intérieurement de ce premier pas, comme s’il parviendrait à régler cette fâcheuse histoire en un rien de temps.

La jeune femme s'assit douloureusement et se massa le cou doucement, l'air perdu, le regard vide. Elle semblait totalement sonnée, frotta ses yeux en silence et releva ses cheveux emmêlés puis elle se redressa promptement, observant soudain l'environnement avec inquiétude, levant les yeux au ciel, le scrutant avec terreur, puis la terre qu'elle fixait avec ce même regard, abasourdie.

Les mots de la fillette lui résonnaient en tête. Elle les entendait, elle les reconnaissait et pourtant elle n’en comprenait pas le sens. Que disait-elle ?

Tombée.

Ciel.

Tombée.

Tombée…

***

Kaïna s'éveilla à nouveau en sursaut, le visage pâle et le corps encore tremblant, presque en transe. Elle était allongée dans un large canapé en cuir, dont les diverses craquelures rappelaient son usure quotidienne depuis plusieurs années. Et cette odeur... Elle ne la connaissait que trop bien, un mélange de café, de liqueur et de fumée.
Elle se redressa en se tenant la tête, encore sonnée de ce second réveil inattendu.

- Qu'est-ce que je fais ici ?..

- Bonjour Kaïna. Lui répondit-on.

Elle poussa un juron intérieur pour s'être fait reprendre sur son impolitesse.

- Bonjour patron. Lâcha-t-elle en se massant le crâne.

Sa vue était encore trouble, mais elle entendit les pas de ce dernier, qui se rapprochaient près d'elle, calmement. Ce qu'elle vit en premier fût un verre d'eau, qu'il lui tendait sans bouger, attendant patiemment qu'elle ait suffisamment repris ses esprits pour l'attraper.

- Je vous ai retrouvée évanouie au rez-de-chaussée, j'ai pris la liberté de vous amener ici.

Ah.. Je vois, merci... Ne vous donnez pas cette peine, je finis toujours par me réveiller un moment ou un autre, comme vous pouvez le constater ! Avait-elle répondu en soupirant.

Elle n'avait pas envie d'extrapoler, ni de se faire prendre plus en pitié que nécessaire alors elle tentait de dédramatiser la scène comme elle pouvait en forçant un faux petit rire, qui ne fut pas très efficace. Elle n'avait aucune idée de l'heure qu’il était, ni depuis combien de temps elle était ici, manquant irrémédiablement son travail. A dire vrai, elle ne pensait qu'à une chose : redescendre au bar au plus vite. D'ailleurs, elle s'était déjà levée avec cette attention et avait rejoint la porte, pensant avoir mis fin à cette conversation avec succès.

- Si je voulais vous voir, c'est justement pour ça.

Elle s'arrêta net.

- Ce n'est pas la première fois que cela arrive Kaïna, et sûrement pas la dernière. Il prit un ton grave, à la fois autoritaire et pourtant empli de compassion.

- Patron. Commença-t-elle en l'arrêtant d'un geste de la main. Je vais bien, vous n'avez pas à vous inquiéter. Être prise à nouveau en pitié par vous, c’est... C'est vraiment la dernière chose que je souhaite.
Elle lui lança un sourire forcé qu'il ne lui connaissait que trop bien et sans attendre un nouvel échange, empoignait la porte et dévalait les escaliers promptement, les yeux légèrement rougis. Une fois en bas, elle s'était arrêtée, marquant une pause pour souffler un peu et s'essuyer minutieusement les yeux avant d'entrer dans le bar, poussant cette porte ridiculeusement ornée de panneaux indiquant avec une encre délavée "STAFF ONLY". 

Elle passa devant le comptoir en bois, dont la couleur semblait se fondre avec le sol et les portes, comme s'il n'y avait eu qu'une seule peinture de disponible lors de la rénovation du bar. Elle y aperçut un de ses collègues qui s'attelait à essuyer et ranger les verres qui trainaient -afin de donner l'impression qu'il était toujours occupé, un truc de barman disait-il-, il l'interpella ;

- Eh Kaïna, j'ai appris que tu avais fait un malaise est-ce que ça v-...

- Hey !.. Je prends ma journée, prends soin des rollers et n'oublies pas qu'il faut deux sucres pour madame Mercier, comme elle oublie toujours de le préciser. Byee !

Elle avait sorti tout ça avec un tel rythme et entrain qu'elle avait semblé presque inarrêtable le temps d'un instant, le tout ponctué d'un clin d'œil et d'un vague salut décontracté de la main envers les clients présents. Elle ne prit pas la peine d'attendre une réponse ni même de se retourner, sortant promptement du bar par l'entrée principale avant de rejoindre les escaliers extérieurs. Parfois, elle maudissait cette vieille bâtisse d'être agencée de la sorte, avec ses murs trop nombreux, son mobilier usé et ses escaliers à chaque recoin. Mais elle se rappelait également que c'était son côté vintage qui lui valait son charme, et qu'après tout, elle l'aimait bien, cette vieille bâtisse.

Une fois arrivée en haut de ces escaliers en ferraille -qui ressemblaient plutôt à des échafaudages abandonnés d'ailleurs-, elle prit peu de temps à chercher ses clés, qu'elle s'empressait de rentrer dans la serrure avant de se précipiter dans cette étroite pièce plongée dans l'ombre. Là, elle prit soin de fermer minutieusement la porte, restant quelques instants appuyée silencieusement dessus avant de se laisser glisser par terre et de soupirer. Les minutes passèrent ainsi, sans un bruit ou presque, écoutant sans réelle attention les sons lointains de la rue, bercée par les paroles des passants, des voitures qui allaient et venaient et du brouhaha du quartier, synonyme de vie. Elle avait redressé sa tête afin d'observer ses jambes qu'elle avait étendues sur le parquet, passant ses mains sur ses genoux avec une grimace de douleur.

- Tes jambes ne supportent plus ton propre corps ma fille. Bientôt elles vont t'abandonner et tu ne seras même plus en mesure de te déplacer, ha ! Pensa-t-elle tout fort.

Elle se releva avec effort en s'appuyant contre le mur et en gémissant, profitant de sa hauteur pour allumer la lumière de son couloir, qui fut éclairé par une maigre ampoule solitaire dont les fils, indomptés, n'avaient pas été complètement cachés dans le plafond. Ce n'est qu'après coup qu'elle avait remarqué les lettres sur le sol de l'entrée ; depuis combien de temps étaient-elles là ? Trois jours ? Une semaine ? Elle ne les avait pas ouvertes et elle ne le ferait peut-être jamais. Quand elle n’était pas cachetée par des tampons administratifs, elle les laissait là, les rangeait dans un coin auquel elle n’allait pas ou les jetait à la poubelle, espérant qu’un jour, elles cesseraient d’être envoyées. Elle avançait lentement, à dire vrai, elle était bien plus fatiguée qu'elle ne voulait l'admettre, et elle ne pensait qu'à une seule chose : retrouver son lit. 

Elle laissa échapper un petit rire à cette idée. Fut un temps, avant qu’elle ne travaille au Memento, dormir était un programme qui occupait la majorité de son emploi du temps, qui était, il faut se l’avouer, très peu chargé.
Elle se réveillait, restait un moment immobile dans son lit. Elle s’en allait près de sa porte quérir son petit déjeuner préalablement posé sur le sol, le mangeait et retournait se coucher. Parfois en lisant un livre, parfois en écoutant de la musique.
Elle se réveillait à nouveau, restait un moment immobile dans son lit. Elle s’en allait près de sa porte quérir son déjeuner, le même repas qu’elle consommait lorsqu’elle faisait encore du patin. Un repas strict, équilibré, minutieusement calculé. Elle le mangeait et retournait se coucher. Parfois en lisant un livre, parfois en écoutant de la musique.
Elle se réveillait, pour la dernière fois de la journée, restait un moment immobile dans son lit. Elle s’en allait près de sa porte quérir son diner, le même repas que celui du déjeuner, qu’elle mangeait avant de retourner se coucher. Parfois en lisant un livre, parfois en écoutant de la musique…

Cette fois ci c’était différent, elle le savait. Demain matin elle franchirait cette porte à nouveau, elle sortirait de cette pièce et elle irait travailler, demain matin elle se réveillera et elle bougera à nouveau, loin de ce lit, loin de cette torpeur, loin de ce temps.

Mais là maintenant, pour aujourd’hui seulement, elle pouvait s’accorder ce moment. Elle n’avait pas bien dormi cette nuit, et ces malaises répétés étaient peut-être un signe que lui envoyait son corps pour justement lui dire d’aller dormir et de se reposer un peu. Elle y pensait en boucle en tentant de trouver le sommeil, qui ne tarda pas à venir.

Pourtant elle ouvra les yeux presque instantanément après les avoir fermés, une fillette penchée devant son visage. Kaïna expira un grand coup, incapable de hurler et tenta de se reculer, heurtant sa tête contre un tronc d’arbre situé juste derrière elle.

Kate l'observait toujours, abasourdie, elle plongea ses yeux ambre dans ceux de l'inconnue et fini par entamer la conversation.

- Vous vous êtes évanouie, j’avais peur que votre chute ait eu finalement raison de vous ! C’est haut le ciel ?

Kaïna ne répondit rien, sonnée à la fois physiquement et mentalement. Comment pouvait-elle se trouver dehors après s’être endormie ?  Quelqu’un l’avait-elle kidnappée ? Vraisemblablement elle se trouvait dans une véritable forêt et non un parc, or sa ville se trouvait bien loin de la végétation. Elle tentait de réfléchir logiquement, en vain.

- Vous... Vous êtes au monastère d'Imrina, un lieu tenu secret où sont amenés les orphelines afin de mener à bien le devoir des prêtresses. Je me nomme Kate. Je.. J’ai longtemps prié et espéré votre venue...

- Monastère ?.. Kaïna balbutia. Une fois encore elle comprenait les mots et pourtant leur sens semblaient lui échapper. Une fois encore ? Elle avait déjà vécu cette rencontre, elle venait de s’en rappeler à l’instant même, était-elle alors en train de rêver ? C’était fort possible, et l’unique explication logique ; quel soulagement ! Bien que ce rêve parût si vrai, si vivant. Peut être faisait-elle un de ces fameux rêves lucides ? Elle avait déjà lu ça dans les magazines des toilettes du Memento.

Kate continua son monologue avec des mots qui semblaient à la fois familiers et pourtant inconnus, était-ce une autre langue à connotation latine que Kaïna parvenait à reconnaître ? Non, décidément, c’était comme si elle connaissait ce langage mais semblait ne pas s’en souvenir… Kaïna soupira lentement, quelle importance après tout, bientôt elle se réveillerait et n’aurait plus à se casser la tête avec des interrogations qui n’avaient pas lieu d’être. Elle observa alors l’endroit autour d’elle, profitant de cette légère brise et de cette nature abondante, c’était assez rare tant de verdure dans son quotidien, elle se fit la réflexion qu’ajouter quelques plantes à son logement ne lui ferait sûrement pas de mal.

Elle observa alors le ciel.

Le ciel.

Tombée.

Kaïna se prit la tête dans les mains, soudainement prise de migraines, d’un bruit strident et aigu qui semblait la traverser d’une oreille à l’autre. Elle sentait une chaleur dans son dos, puis le vent qui lui fouettait le visage. Elle avait l’impression de subir la pression de l’air contre son cœur, contre ses poumons, de ne plus pouvoir ouvrir les yeux, de convulser. Elle voyait la terre se rapprocher dangereusement, trop près, trop vite.

Kaïna rouvrit les yeux en haletant, elle semblait dévastée, le regard étrangement inexpressif et pourtant perdu dans les abysses de la pensée. L'orpheline la dévisageait, incertaine, tout en réajustant sa tenue et soignant l'image de ses longues boucles d'or légèrement mouillées.

Était-ce bien là l’ange qu’elle avait supplié ? Après tout, même si la jeune femme était tombée du ciel, elle n’avait rien qui ressemblait aux images qu’elle avait vu dans les livres qu’elle avait lus. Les anges, elle connaissait bien ça, tantôt messagers des divinités, protecteurs de l'univers ou bien simples servants, ils étaient omniprésents dans les récits sacrés, et étaient décrits comme des êtres doux, blonds, le visage enfantin couronné d'une aura dorée et lumineuse et abordant des ailes de plumes d’un blanc immaculé sur leur dos. Or, la jeune femme en face d'elle ne possédait rien de tout ça, ni ailes, ni auréole, si ce n'est qu'elle avait des yeux incroyablement verts.
Bien plus âgée qu'un simple bambin, ses long cheveux ondulés couleur châtain lui retombaient en cascade sur le reste du corps, ornés de subtils reflets cuivrés -et accessoirement de feuilles et de terre-. Tout portait à croire qu’elle était humaine. Pourtant, les individus ça ne tombent pas du ciel, si ? Peut-être qu’elle était elle-même responsable de sa chute après tout ?! Quelle funeste histoire, Kate n’avait jamais souhaité la chute d’un ange ! Elle commença à respirer plus vite, son cœur se serrant dans sa minuscule poitrine à mesure que sa panique grandissait.

- Je suis terriblement désolée madame la Célestienne, ça ne devait pas se passer ainsi ! Je.. Je vais de ce pas chercher de quoi vous panser et vous sustenter ! Kate se releva et s’empressa d’aller lui chercher des bandages et du pain, espérant lui apporter une once de force qui lui permettrait de retourner dans le ciel. Implorer la venue d’un Célestien était une erreur, elle devait régler ses problèmes seule ! Misère, que risquait-elle à présent qu’elle avait commis un tel acte ?

- Célestienne ?.. Kaïna plissa les yeux, à présent elle semblait mieux comprendre les paroles de la fillette, mais à quoi bon ? Ce qu’elle disait n’avait aucun sens, elle s’exprimait comme si elle sortait d’une autre époque. Pendant plusieurs minutes elle tenta de se réveiller, se pinçant discrètement le bras, retenant sa respiration, fermant et ouvrant les yeux à multiples reprises. Rien n’y faisait.

Durant tout ce début de soirée, Kate s'occupa de panser ses blessures avec minutie ; il faut dire que malgré son jeune âge, elle avait été éduquée de façon à être apte à servir dans la vie active, les guerres arrivent si vite en ces temps obscurs que même les enfants devaient y être préparés. Elle tentait de rester concentrée sur sa tâche, néanmoins elle constatait qu'il n'y avait plus de réaction au toucher du corps de la jeune femme, plus de lumière, plus de chaleur, ce qui eut pour effet de la surprendre ; avait-elle juste imaginé cela ? Elle l'observait avec beaucoup d'interrogation : d'où venait-elle ? Avec son apparence pour le moins atypique, elle ne pouvait pas être du coin ! Mais Kate connaissait si peu de choses sur le monde qui l'entourait et sur les contrées voisines, qu'elle ne pouvait pas deviner, à la simple vue des attributs physique de la vagabonde, d'où elle pouvait bien provenir. De telles blessures lui faisait imaginer les pires scénarios, et pourtant, elle était en vie. Dans cet état, il était difficilement concevable qu'elle puisse être encore consciente.

- Donc… Si vous n’êtes pas une Célestienne, ni une créature crépusculaire de ce que j’en vois, comment avez-vous fait pour arriver ici ? Les terres sont protégées par un sort, les personnes ordinaires ne peuvent pas les traverser, vous devez bien être spéciale ? Kate marqua une pose, la déception se lisait sur son visage. Je ne comprends pas, vous êtes sûre que vous n’êtes pas un ange ? Reprit-elle.

Kaïna observa la jeune fille en silence lorsqu’une nouvelle migraine la frappa, des images défilèrent rapidement sous ses yeux et son front se m’y à perler de sueur. Était-il possible de rêver dans un rêve ? De souffrir dedans ? A en croire les douleurs que lui lançait son crâne, c’était bien le cas. Subitement elle scruta ses mains, les passa promptement sur ses genoux, qui paradoxalement ne lui semblaient pas endoloris contrairement à d’habitude. Quelque chose clochait. Elle se recroquevilla dessus en restant immobile en silence un instant, puis ses mains passèrent dans son dos, où elles ne touchèrent rien, rien d’autre que sa colonne et ses omoplates, qu’elle malaxa avec hâte, il manquait quelque chose, elle le sentait. Son corps semblait convulser, mais il s'agissait simplement de tremblement qu'elle produisait en serrant ses genoux contre elle avec force. Kate la dévisageait à nouveau, ne sachant quoi faire. Elle finit par l'enlacer fortement à son tour, comme pour maîtriser les agissements de l'étrangère.

Autour d'elles, la glace avait disparu du ruisseau mais aussi de l'herbe et finalement de la clairière toute entière. Tout était redevenu vert et fleuris, comme si rien n'était jamais arrivé. Une vague de chaleur semblait avoir fait s'évanouir la froide aura qui régnait.

- Ça va aller, je peux vous apporter…  D’autres vivres discrètement ? Lança la jeune blonde. Mais si jamais je me faisais prendre...

Kaïna releva son visage à la fois neutre et pourtant criant de douleurs, impossible de savoir si elles étaient physiques ou mentales ou encore de mettre un nom sur cette expression ;

- Pas d'ailes. Pas chez moi. Pas ici. Ciel. Tombée.

Elle avait prononcé cela entre ses dents, avec une voix qu’elle-même ne se reconnaissait pas, à vrai dire, même la langue lui semblait étrangère, la même langue avec laquelle s’était exprimée Kate plus tôt.

La fillette trépignait, indécise sur ce qu’elle devait faire. Peut-être devait-elle demander conseil aux prêtresses ? Non. Non, elles l'enfermeraient à coup sûr. On la traiterait d’hérétique, de menteuse, personne ne la croirait. Et on risquait de faire du mal à cette pauvre jeune femme.

Kaïna s'allongea sur l'herbe en soufflant tout son désespoir, les yeux rougis, elle fixait Kate pour lui faire comprendre combien elle était dans la détresse et l’incompréhension. Les minutes passèrent ainsi sans bruit avant que Kate décide de briser ce silence.

- J’ai connu ma mère vous savez, peu mais je l’ai connu. Lorsque les choses allaient mal, elle me chantait des comptines ou me jouait de la musique. Elle disait que chaque jour avait sa symphonie, c’est ce qui le rend unique ! Elle se saisit subitement de son luth qu’elle avait apporté au préalable et se mit à en jouer. Un air doux, léger, frivole, totalement détaché de la situation, comme si rien n’importait maintenant. D’abord un simple fond sonore comme le bruit de la pluie, puis petit à petit une musique puissante, qui envahissait tout l'espace et retentissait dans la clairière entière. Il s'agissait d'une musique calme et pourtant pleine de vie, semblable à une danse espiègle.

Sans s'en rendre compte, son visage s'était détendu et adouci, ses blessures et surtout sa tête ne la lançait plus comme auparavant et l'inquiétude se faisait moindre. Une fois la chanson terminée Kaïna se leva promptement et observa l'état de son corps avec une surprise positive ;

- Vous... Incroyable. Le reste de ses paroles parut inaudible à la fillette.

Kate voulut lui demander de quoi elle voulait parler, mais une prêtresse du temple arrivait à grands pas à ce moment précis. Elle abordait une tenue beaucoup plus stricte que la jeune fille, blanche et bleue, très ample et ornée d'un collier de perles rondes et imposantes. Elle était coiffée d'une sorte de minerve où étaient brodés d'étranges symboles, tous différents et pourtant très harmonieux.

-Dame Réhénys ! Cette.. Elle marqua une courte pause, indécise sur l’âge de Kaïna. Cette enfant s'est perdue et demande votre enseignement ! Elle est seule ! Lança Kate en paniquant. Si elle ne se faisait pas une place au monastère, elle serait chassée et risquait de décéder de ses blessures en errant seule dans la nature, chose inconcevable pour Kate, qui se sentait responsable malgré tout.

La prêtresse en question, plutôt âgée, abordait un air maussade et sévère, le type de femme stricte prête à tout pour avoir le contrôle absolu. Elle jugea la tenue de Kaïna ; des restes de robes en cuir fortement déchirés et salis ainsi que des petites épaulettes en métal, puis en conclu qu'il s'agissait là d'une mendiante sans parents, illettrée et n'ayant sûrement jamais reçu aucune éducation. Elle lui jeta un linge à la figure qu'elle tenait là ;

- Tachez de vous débarbouiller un peu, crasseuse. Ici, nous aimons les individus propres, à votre âge, je savais au moins comment me tenir devant les autres. Nous trouverons bien une place libre dans le dortoir pour une éventuelle autre partisane, le temple a besoin de successeurs en ces temps de guerres. Elle avait plissé ses lèvres d'un air mauvais et ses yeux semblaient crépiter.

Si Kate parut soulagée, Kaïna n’avait que plus d’interrogations sur la situation. Premièrement, elle venait à l’instant de constater son accoutrement, qui n’avait rien en commun avec la tenue qu’elle portait avant de se coucher. Deuxièmement, elle devait avoir une sacrée imagination -ou des restes d’alcool dans le sang- pour pouvoir visualiser tout cela en rêve. Et enfin troisièmement, si elle était parvenue à s’exprimer comme elle le voulait, elle aurait sûrement envoyé paître cette arrogante vieille femme, mais ce langage semblait lui échapper encore un peu.

Les deux filles furent conduites dans le même dortoir, une pièce en bois réaménagée qui devait avoir servi autrefois d'autel, les marques que laissaient les statues avec le temps étaient toujours visibles, la cire de bougie n'avait pas été lavée et l'air ambiant était imprégné d'encens. Ce n'était pas réellement déplaisant pour Kaïna qui avait été habituée à l’odeur de la fumée, de l’alcool et de -il faut le dire- puanteur de certains clients. Néanmoins cela l'était davantage lorsque ce fameux monastère était dédié à une divinité qu’elle ne connaissait pas et dont elle n’avait jamais entendu parlé.

Les prêtresses l’avaient obligé à se laver, s'habiller et se coiffer de manière à ce qu'elle se fonde dans le temple et l'avait contrainte, malgré son état, à venir au dîner à dix-neuf heures précises où se trouvaient toutes les autres partisanes, priant debout au nom de leur divinité.
Imrina. Pour une raison qu’elle ignorait, ce nom lui résonnait en tête et resta gravé dans son esprit.
Son corps lui paraissait encore endolori et elle avait du mal à marcher sans boiter, ses nouveaux vêtements l'encombraient lourdement ainsi aurait-elle souhaité s'en débarrasser au plus vite.

Kate se trouvait également dans la salle commune, les mains jointes, le visage caché, elle marmonnait des paroles inaudibles pour qui ne connaissait pas la langue dans laquelle elles étaient prononcées. Chaque individu faisait de même, droit comme des piquets devant les tables du réfectoire, sans s'asseoir, l'air totalement absent et subjugué à la fois. Cette scène fit frissonner Kaïna.

Elle se plaça devant la table à côté de Kate, sans bruit, l'observant attentivement puis l'interrompit brièvement sans se soucier du dérangement qu'elle pouvait causer ;

- Du Dévonian ?

Kate fut tellement surprise qu'elle cessa de prier et écarquilla les yeux ;

- Pardon ?

- C'est du Dévonian, non ? Avait-elle prononcé sans difficulté.

- Mais... je-je te croyais illettrée et quasiment muette. Tu parles ma langue ? Et le Dévonian n'est pas très répandue à cause de son ancienneté, tu sais la parler ?

Elle fronça les sourcils.

- A-apparemment ? J'ai oublié je crois.

De plus en plus confuse, Kaïna se demandait d’où elle pouvait bien sortir tout ça. Décidément il était grand temps pour elle de se réveiller, tout ceci n’avait aucun sens et semblait durer bien trop longtemps.

La jeune orpheline n'en revenait pas et commençait à penser que cette histoire d'ange tombé du ciel n'était peut-être pas qu'un tissu de mensonge, mais bien une réalité. Peut-être était-elle sauvée finalement ?

- Je.. Je ne connais même pas ton nom ! Chuchota-t-elle.

- Je suis Kaïna... Elle semblait chercher ses mots. Des visions lui traversèrent la tête à nouveau, la faisant chanceler. Elle y vit un palais, non, une île, flottant haut dans le ciel, d’imposants édifices se dressaient çà et là, tous portant l’inscription d'Alefgard. Alefgard… Murmura-t-elle.

- Alefgard ? Le royaume Céleste ? Demanda Kate subitement, l’air émerveillé.


En raison du bruit qu'elles faisaient et de l'agitation qu'elles avaient provoquée, une prêtresse s'empressa d'intervenir et frappa les deux filles à l'aide d'un ouvrage, d'un violent revers de la main. Kate baissa les yeux et reprit sa prière, Kaïna quant à elle voulu protester mais se ravisa en voyant les regards apeurés et consternés de toutes les jeunes apprenties autour d'elle. Elle se sentait étrangement impuissante. Elle baissa les yeux à son tour et observa son bol de soupe, qui ne semblait guère appétissant, ressemblant plus à une flaque d’eau croupie qu’à un véritable repas.
L'affreuse prêtresse, satisfaite, revint à son emplacement initial pour surveiller le réfectoire tel un vautour guettant sa proie. Malgré cette intervention, quelque chose avait réveillé Kate, qui ne parvenait plus à se focaliser sur ses prières, ouvrant grand ses yeux avec inquiétude. Elle observait Kaïna en ressassant de nombreuses questions dans sa tête. Qui était-elle vraiment ? Existait-il vraiment des êtres ailés peuplant les cieux ? Bien qu'elle fût croyante, sa lucidité lui avait toujours laissé planer le doute sur l'existence des divinités et « d’ange gardien », après tout, personne n'en avait jamais vu alors comment prouver leur existence ? Et d'un coup tout devenait flou, la divinité qu'elle priait était-elle réelle elle aussi ? Son appel au secours envoyé au ciel n’avait été qu’un acte de désespoir voilà tout, jamais elle n’aurait réellement pensé que quelqu’un puisse littéralement tomber du ciel.
Peut-être que d'autres humains avaient déjà croisé des Célestiens tombés du ciel eux aussi, mais n'avaient pas cru à leurs histoires et n’avaient, de ce fait, pas évoqué ces événements dans les livres. Elle semblait partagée dans ses idées et observait Kaïna avec un sourire maladroit, que la supposée Célestienne lui rendu avec enthousiasme. Si telle était sa situation, où trouvait-elle la force de sourire aussi franchement ?
Le son de la cloche que tenait en main la prêtresse, eut pour effet de la sortir violemment de ses pensées ; elle savait ce qui allait arriver, et, comme un déclic, redoutait à présent bien plus ce moment. Kaïna le sentit, mais ne comprit pas pourquoi

- Qu’est-ce qui se passe ? Chuchota-t-elle inquiète. Elle jeta un regard à la fillette qui était à présent toute tremblante. Brusquement, deux autres prêtresses, pareillement coiffées et habillées, ressemblant comme deux gouttes d'eau à celle qui se tenait déjà dans le réfectoire, débarquèrent dans la salle en faisant claquer sur le sol dallé leurs chaussures à talonnettes. Elles passèrent si rapidement que Kaïna n'eut pas le temps de les analyser réellement, pourtant un détail l'avait dérangé ; mais quoi ?

- J’ai longtemps prié le ciel… J’ai si longtemps… Je ne peux plus, je voulais qu’on vienne m’aider, que l’on m’emmène… Je voulais que tout cela soit terminé tu comprends…


Machinalement, tous les enfants, sans exception -même Kate, bien que plus hésitante- retroussèrent leur tenue afin de rendre apparent leurs bas en lin et leur ventre nu. Certains étaient marqués par des cicatrices tantôt rougeâtres, brunies ou à l'inverse blanches, traduisant leur ancienneté. Kaïna senti un frisson lui parcourir le corps, elle s'apprêtait à bouger, mais promptement, la surveillante se rua dans sa direction, lui obstruant les membres et relevant de force sa tenue pour découvrir son ventre à son tour. Elle tenta de se débattre, en vain, tandis qu'elle remarqua le détail si dérangeant qui l'avait interpellé au préalable : les deux autres prêtresses tenaient en leurs mains des entrailles putréfiées à l'odeur nauséabonde, qui ne tarda pas à envahir toute la pièce. Elles les placèrent de manière à en faire des sortes de lanières comme sur un fouet et repassèrent promptement dans les rangs pour fouetter les ventres des jeunes orphelines avec violence, abordant un sourire mauvais lorsque l’une d'elles laissait échapper un couinement de douleur. Kate tremblait comme une fleur mais ne prononça pas un mot, ne versa pas une larme ; son cri de douleur s'était étouffé dans son corps tandis que ses yeux hurlaient pour elle. Quand ce fut au tour de Kaïna, le peu d'énergie qui lui restait mêlé au choc de la situation lui fit passer outre la douleur, comme si elle était parvenue, l'espace d'un instant, à s'effacer de son propre corps. La suite lui parut soudain très vague, comme assourdissant. Les enfants s'installèrent tous sans bruit à leur table, lapant leur soupe infâme, ne laissant échapper aucune larme, aucun cri ; aucun signe de présence. Sa vue se troubla, bientôt la salle n’était qu’une immense tâche à ses yeux, elle posa ses mains sur la table pour y trouver appui mais finit par s’écrouler, inconsciente.

Kaïna se réveilla aussitôt en hurlant, haletante et anormalement pâle. Elle était chez elle, dans son lit, elle avait reconnu le papier peint bleu marine de sa chambre, et se jura qu’elle n’avait jamais été aussi contente de le voir bien qu’elle détestait cette couleur. Elle reprit difficilement son souffle, pendant de longues minutes ; cinq ? Dix ? Quinze ? Vingt peut-être ? Ce cauchemar avait semblé si réel, si dangereux, si… Elle ne savait même pas comment le décrire, et pourtant elle s’en souvenait encore parfaitement. Elle devait l’écrire, pour l’analyser, le comprendre. C’était quelque chose qu’elle faisait plus jeune. A vingt trois ans elle avait peut-être passé l’âge, mais ça semblait lui tenir à cœur. Elle se redressa, assise sur son lit et se leva promptement, oubliant le temps d’un instant la faiblesse de ses jambes, qui lui firent faux bond. Par chance elle se rattrapa sur la commode en face d’elle en poussant un juron. C’est en cherchant de quoi noter qu’elle retrouva un vieux calepin qui datait du collège, qui était malgré tout en bon état, elle se félicita elle-même d’avoir été aussi soigneuse à l’époque, et en fut la première surprise. Un banal calepin gris, dont les dix premières pages étaient recouvertes d’écritures bancales, de ratures et de tâches d’encre ; une écriture de collégienne en somme pensa-t-elle. Elle allait pour les arracher avant qu’un mot ne l’interpelle.

Alefgard.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez