1.5 - La mission

Par Seja

Le soleil se levait sur un jour nouveau. Niven observait ses rayons depuis l’ouverture de la tente. Il se sentait épuisé, à bout. Et pourtant, ces rayons donnaient l’impression que ça n’avait pas été vain, que ce par quoi il était passé pouvait servir à quelque chose.

Il tenta de bouger, mais son épaule l’élança aussitôt. Il allait avoir besoin de temps pour se remettre.

Sauf que le temps, il n’y en avait pas tant que ça. Le lendemain matin, il allait repartir pour Muresid. Seul.

Il ne savait pas si on avait récupéré les documents. Mais sa partie était terminée, il avait joué son rôle de pigeon voyageur. Ce n’était pas si mal. Ce coin de Fleter ne lui plaisait pas. En temps normal, il aurait sans doute été sympa à vivre. Tout ici était tellement calme, tellement loin de tout. Mais à l’époque actuelle, un bataillon de soldats pouvait se cacher sous le moindre buisson. Au moins, à Muresid, la rébellion était plus à couvert.

Son regard se détacha de l’ouverture et glissa vers un coin plus sombre de la tente. Ankha y gisait, toujours inconsciente. Kali lui avait dit qu’il ne servait à rien qu’il reste là, qu’elle aurait peut-être besoin de plusieurs jours pour reprendre connaissance.

Son attention se porta vers les yeux obstinément clos de la jeune femme et leur dernière discussion lui revint en mémoire. Il s’était imaginé tellement de choses sur sa mission à elle, sur ce qu’elle pouvait lui cacher, qu’il n’avait pas envisagé une solution aussi évidente. Elle était venue pour cette mission parce qu’elle voulait revoir les paysages de son enfance. Tout simplement.

Comme tout le monde à Fleter, il avait entendu parler du massacre de Catinis, voilà déjà sept ans. C’était une période d’anarchie et d’instabilité. Le gouvernement avait été renversé, un nouveau avait tenté de s’imposer, mais s’était heurté à nombre de protestations. Des groupuscules de la résistance s’étaient formés aux quatre coins du pays. D’après les informations, c’était à Catinis et Eminas que ces groupuscules avaient été les plus virulents. Et ici, quand les soldats leur étaient tombés dessus, ils avaient fait sauter le bâtiment dans lequel ils s’étaient retranchés.

 

×

 

Niven vit Kali froncer les sourcils, examiner la blessure de la balle.

— Ça va, dit-elle sans croiser son regard. Ça a l’air de bien cicatriser.

Ses mains étaient froides quand elle entreprit de lui refaire le bandage. Il prit une inspiration.

— Kali, pourquoi tu m’as embrassé ?

Elle ne releva pas les yeux, mais il sentit qu’elle arrêtait son geste.

— T’en as mis du temps à le demander.

Il plissa les paupières. Il avait beaucoup de mal à la comprendre. Enfin, elle releva son regard noisette vers lui et le fixa de longues secondes. Elle haussa les épaules et se détourna.

— Et pourquoi pas, dit-elle.

Il l'observa ramasser les compresses, se désinfecter les mains.

— Qu’est-ce que t'attends que je te dise, Niven ? demanda-t-elle en relevant enfin le regard vers lui.

Il serra les lèvres. Il ne voulait pas nouer de relations dans la rébellion. Il savait que ça se finirait mal. Il ne voulait pas de relations tout court. Il avait été fiancé il n’y a pas si longtemps, une union qui aurait fait un peu trop plaisir aux parents. Il avait donc fui chez les rebelles, il s’était défilé.

Elle ne dit rien de plus. Alors, il se releva, attrapa sa veste et sortit de la tente.

 

×

 

Vers la soirée, une pluie fine commença à tomber et c’est ce moment-là qu’Ankha choisit pour ouvrir les yeux. Niven s’apprêtait tout juste à la laisser pour la nuit quand il entendit sa respiration changer. De régulière, elle s’était faite chaotique.

Sans vraiment d’espoir, il revint à son chevet. Dans la semi-obscurité de la tente, il vit soudain deux éclats sombres le fixer. Mais contrairement à la dernière fois, il y lut de la lucidité.

— Ankha, murmura-t-il en se laissant tomber près de sa couche.

Il la regarda plisser les yeux, puis tenter de se remettre en position assise.

— Il s’est passé quoi ? grinça-t-elle finalement.

— Un chasseur de primes juste à côté de Catinis. Tu t’es pris une balle.

— Chouette. On est où ?

— Au camp.

Le silence retomba. Niven se sentait libéré d’un poids dont il n’avait même pas eu conscience. Ankha s’était réveillée, les choses ne pouvaient plus que s’arranger.

— C’était quand ?

— Il y a quelques jours.

— Pourquoi t’es encore là ? demanda-t-elle avec une grimace. La mission…

— Je repars demain.

Il eut l’impression qu’elle voulait dire quelque chose, mais elle hocha juste la tête et ferma les yeux.

 

×

 

Le jour du départ de Catinis, Niven se réveilla bien avant l’aube. Il resta un moment allongé dans l’obscurité à écouter le silence environnant. À Muresid, on n’avait pas de silence comme ça. Le bruit de fond était constant et on finissait même par l’oublier. Mais ici, ce silence était assourdissant.

Comme le sommeil le fuyait, il se releva et fit quelques pas jusqu’au rabat de la tente. La pluie ne tambourinait plus, mais une brume épaisse s’était posée sur le paysage. Ses gouttelettes humides pénétraient la peau et faisaient claquer des dents. Il ne bougea pas, n’alla pas s’abriter.

Mais très vite, il sentit ses muscles se crisper sous l’effet du froid.

Aucune lumière ne brillait au camp, on ne voulait pas se faire repérer. Ceux chargés des tours de garde se servaient de la vision nocturne des lentilles. Niven eut la vague pensée qu’il n’aurait pas craché dessus. L’obscurité couplée à la brume donnait l’impression d’évoluer dans le vide.

Mais ce n’était pas juste la vision nocturne qui lui manquait. Sans les lentilles, il était coupé du monde. Littéralement. Il ne pouvait recevoir aucun message, il ne pouvait rien émettre. Et il ne savait pas ce qui se passait à Muresid.

Il se secoua. Dans un jour, il allait y être de toute façon.

Du coin de l’œil, il vit du mouvement sur la droite. Kali rentrait et il distingua le sang de ses mains. Il regarda ses épaules affaissées et sa tête baissée.

Il hésita une fraction de seconde, mais finit par franchir les quelques pas jusqu’au rabat derrière lequel elle avait disparu.

Là, il s’arrêta. Il ne pouvait pas juste entrer, mais ce n’était pas non plus comme s’il pouvait frapper. Il repoussa légèrement la toile, vit Kali penchée sur une bassine d’eau.

— Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-elle.

Il ne répondit pas, s’avança jusqu’à lui faire face. Elle lui apparut tellement fatiguée, mais elle serra la mâchoire et attrapa un torchon pour essuyer ses mains de l’eau rougie.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Rien qui te concerne.

— Le blessé a survécu ?

Il la vit déglutir, détourner les yeux.

— Kali…

Elle inspira, se prit le visage entre les mains, se laissa tomber sur un tabouret. Des sanglots silencieux la secouèrent. Il s’approcha d’elle, se baissa pour tenter d’attraper son regard. Il avait mal dans la poitrine, tout d’un coup.

Elle reprit la respiration plusieurs fois, s’essuya rapidement les joues, serra les lèvres.

— Je suis désolée, dit-elle. C’est tout ça, là. Je…

Il vit de nouvelles larmes s’échapper de ses yeux, passa un bras autour de ses épaules. Il sentit son étreinte, ses sanglots. Elle le serrait tellement fort.

Ils restèrent là jusqu’à ce que la douleur se calme. La respiration de Kali se fit moins saccadée. Mais il ne se dégagea pas d’elle, il n’en avait pas envie.

Enfin, il attrapa son regard sur lui et cette fois, ce fut lui qui se pencha vers elle.

 

×

 

— On part dans dix minutes.

Niven acquiesça et se dirigea vers la tente où on avait installé Ankha.

Il la trouva éveillée. En le voyant entrer, elle réussit à se remettre en position assise, non sans grimacer au passage.

— Tu t'en vas ? demanda-t-elle.

— Dans quelques minutes.

Elle hocha la tête et Niven nota ses cernes. Elle paraissait vraiment mal en point. Il ne voulait pas la laisser là.

— Ankha, je…

— Faut que je te dise un truc.

En prononçant ces mots, elle avait détourné les yeux.

— Fais gaffe à Muresid.

Niven attendit la suite, mais elle ne vint pas.

— Tu peux être plus précise ?

— Fais gaffe, c’est tout. On sait jamais ce qui peut arriver.

Comme elle ne levait toujours pas la tête, il s’assit sur un tabouret en face d’elle.

— Ankha ? Je comprends que t’essaies de dire quelque chose, mais je ne suis pas devin.

Elle releva les yeux, mais pas vers lui. Son regard alla au rabat de l’entrée, comme pour vérifier que personne ne se tenait derrière.

— Quand ils t’interrogeront sur la mission, raconte tout comme c’était.

Sa voix était basse. Aussi, Niven se surprit à baisser de ton.

— C’est ce que j’allais faire.

— Parfait alors. Bon voyage. On se reverra sans doute pas avant un moment. Donc, fais gaffe à toi.

Le silence retomba. Niven allait déjà se relever quand un murmure se fit entendre.

— Attends.

Les yeux d’Ankha vinrent enfin affronter les siens. Qu’est-ce qu’il lui apparut las, ce regard. Elle jeta un nouveau coup d’œil vers l’entrée avant de poursuivre.

— À Muresid, ils vont t’interroger.

— Quoi ?

— Dès que t’y seras, ils vont t’interroger, te faire passer des tests. Ça ressemblera pas vraiment à un rapport de mission. Dis-leur exactement tout comme ça s’est déroulé.

— Comment tu sais ça ?

Il la vit mâchouiller ses lèvres.

— Ils ont besoin de savoir s’ils peuvent te faire confiance. Ils te font vérifier.

Elle baissa et les yeux et la voix en disant ça.

— Tu es chargée de me vérifier, Ankha ?

Elle ne répondit pas. De toute façon, tout était évident sans ça.

— C’était donc ça, ta vraie mission.

À vrai dire, il ne se sentait pas la force d’éprouver de la colère. Et puis, comment aurait-il pu ? Si les rôles avaient été inversés, il aurait agi de la même manière qu’elle.

— Et notre séjour en taule, ce n’était pas prévu dans ta mission ? Si on y était passés…

— C’était un raté. Ta mission aurait dû être de venir ici pour remettre les documents sans les regarder. C’est tout.

— Et si les soldats étaient tombés dessus ? C’était la peine de tout risquer pour une connerie du genre ?

— Tout risquer ? Allons, Niven.

En disant cette phrase, elle releva les yeux. C’était presque de la pitié qu’il pouvait y lire.

— Tu crois vraiment que la rébellion a besoin de pigeons voyageurs pour envoyer ses documents ? Les lentilles font très bien le boulot.

— Mais ici, elles ne passaient pas.

— Non. Ici, tes lentilles passaient pas.

Niven ouvrit la bouche, puis la referma. C’était simple. Tout était horriblement simple. C’est juste lui qui avait été stupide. Il n’avait même pas pris le temps de réfléchir au contenu de cette mission. C’était évident que ce qu’on lui demandait ne tenait pas debout.

— On aurait pu se faire tuer par ce chasseur de primes. Et tout ça pour rien. Juste pour une vérification à la con. Et pour une mission mise en scène. J’ai tout bon ?

Ankha haussa les épaules.

— Pourquoi ?

— Comment ça ?

— Pourquoi tu me l’as dit, Ankha ?

— Parce que. La captivité, ça crée des liens.

— Trouve autre chose. S’ils apprennent que tu me l’as raconté, tu risques gros.

— T’auras qu’à bien tenir ta langue.

 

×

 

Catinis était loin. Le camion avançait inéluctablement vers Muresid.

Niven avait perdu le regard depuis longtemps derrière la vitre poussiéreuse. Ce n’était plus les montagnes.

Le district d’Ursil qu’ils parcouraient était plat comme la main. Et puis, le soleil venait tout juste de se coucher et l’obscurité qui commençait à s’installer l’empêchait de faire l’impasse sur ce qu’il avait appris.

Le chauffeur, à côté de lui, n’avait pas tenté d’engager la conversation depuis leur départ. Sans doute, le lui avait-on demandé. Et sans doute que la chose intelligente à faire pour Niven aurait été de ne plus jamais remettre les pieds à Muresid.

Cette pensée l’avait effleuré. Après les interrogatoires des soldats, il ne voulait pas tellement recommencer ça avec ceux de la rébellion. Mais s’il prenait la fuite maintenant, sa culpabilité n’allait faire aucun doute.

Seulement, ce n’était même pas cet interrogatoire à venir qui le chipotait le plus. Non, le truc vraiment dérangeant, c’était Ankha. Il avait pourtant essayé de chasser son image de son esprit. Il ne pouvait pas vraiment lui en vouloir, elle n’avait agi que selon des ordres. Mais il lui avait fait confiance. Juste comme ça. Et elle, elle avait passé ces quelques jours à lui mentir en le regardant droit dans les yeux.

Dehors, la nuit s’installait. Le ciel devenait de plus en plus gris, il ne prenait pas la peine de rajouter quelques couleurs. Niven eut la fugace pensée que les couleurs étaient peut-être restées à Catinis.

En fait, il n’avait jamais réalisé jusque-là à quel point Muresid était fade. Ses murs étaient trop gris, ses rues trop propres.

Et malgré tout ce qui s'était passé à Catinis, il en vint à la pensée que ce coin était beaucoup plus vrai que la capitale.

Il était presque prêt à oublier qu’Ankha n’était là que pour faire un joli rapport. Mais il ne comprenait pas pourquoi elle avait décidé de le lui dire. Leur mission était pour ainsi dire terminée. La sienne surtout était un succès si on mettait de côté la convalescence forcée. Alors pourquoi ? Pourquoi l’avait-elle averti ? Est-ce qu’elle essayait de l’aider ? Ou est-ce que ça faisait aussi partie du test qu’elle lui faisait passer ?

Niven secoua la tête. Ça ne servait à rien, toutes ces interrogations. De toute façon, ils se dirigeaient vers Muresid. On pouvait même en apercevoir le scintillement droit devant.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Cocochoup
Posté le 27/03/2020
Hummm j'arrive pas à croire qu'on ne revoir pas ankha de sitôt.
Et pourquoi elle révèle le secret de sa mission à niven ? Elle le kiff ?
Et donc c'est pour ça que l'officier de la prison les a aider, la rébellion avait eu l'info de leur capture grâce aux lentilles de ankha juste avant qu'elle s'evanouisse ?
Hinata
Posté le 12/03/2020
Ça passe tellement bien, c'est fou ! Te lire ne me demande aucun effort, c'est comme si je regardais un film quoi, mais en beaucoup mieux parce que les films de SF en YA (enfin remarque, je sais pas trop à quel public est destiné BP, et je suis pas sûre de savoir l'âge de Niven... ) ne sont pas toujours très crédibles donc je me retrouve souvent à les clasher gentiment tout en regardant, alors que là NON : c'est full enjoyment =D


Suggestion de modifications de déterminants qui me sembleraient plus idiomatiques comme ça :
- "*du* temps il n'y en avait plus
- Elle reprit *sa* respiration plusieurs fois
- Niven avait perdu *son* regard
Allie Oster
Posté le 06/03/2020
Soudain: surprise! Et parce que je ne m y attendait même pas, je considère l effet comme réussi (ou bien je suis aussi lente que Niven à comprendre, c est au choix).
Alice_Lath
Posté le 30/01/2020
J'adore ce retournement de situation que tu nous as mitonné avec cette remise en question chez Niven qui fait echo. Et ce nouvel aspect de la rébellion, qui est aussi fort intrigant, ma foi. Va-t-il retourner à Catinis? Ça ne m'étonnerait pas haha C'est marrant aussi cette relation avec Kali, j'avoue que je ne m'y serais pas forcément attendue. Et, je comprends que Niven l'ait bien mauvaise, perso, à sa place j'aurais aussi eu du mal à le digérer
Seja Administratrice
Posté le 10/02/2020
Ah non, Niven est mort là :P Adieu, Niven *wink wink*
Bah en même temps, il a pas été très futé sur le coup, le garçon :P
AudreyLys
Posté le 23/09/2019
Hey !
Je te fais un petit com même si j'ai pas grand chose à dire.
Je suis contente qu'Ankha aille mieux^^ On sait enfin quelle était sa mission et c'est encore mieux que ce soit elle qui l'avoue. Cette histoire de vérification, ça rend la rébellion d'un coup moins "gentille" et c'est quelque chose que j'apprécie dans les histoires la nuance.
Autre chose, encore un bisous ! XD Ils sont chauds lapin c'est pas possible. Bon je trouve que ce baiser là sort un peu moins de nulle part. (dire que dans une autre histoire 20 chapitres plus tard on attend toujours un bisou, là y a pas le temps de niaiser XD). La pauvre Kali qui va se retrouver toute seule, ça se voit qu'elle est au bord du burn-out :'(. Enfin elle se retrouvera toute seule si les choses se passent normalement, et ce serait dommage de ne pas malmener les perso hein ? :P
Voilà c'est tout pour ce com inutile, à bientôt !
Seja Administratrice
Posté le 24/09/2019
Mieux, on va le dire vite, HEIN. Ah mais il n'y a pas de gentils chez moi :P
Haha, tu fais pas une fixette sur les bisous, toi ? xDD Bah justement, j'aime pas trop quand on doit attendre et attendre et attendre pour voir les persos faire le premier pas. Ce qui m'intéresse vraiment, c'est les relations, pas le fait de se tourner autour pendant des dizaines de mots :P Et puis, comme je le disais plus tôt, faut pas non plus donner une énorme importance à ça :P
Kali, toute seule ? Bah, on va pas non plus la définir par ses amourettes :P Elle est très débrouillarde, cette petite.
AudreyLys
Posté le 25/09/2019
Ah bah très bien !
Nan mais je sais bien que c’est pas important XD c’est juste que ça me fait marrer. Oui bon moi non plus j’aime pas les histoires comme ça, sauf quand il se passe quelque chose à côté.
Ah mais j’en ai aucun doute ! Mais c’est bête il aurait pas du partir si vite Niven, elle a besoin de se divertir la petite. Enfin je vais bien voir comment elle s’en sort
Vous lisez