***

Par itchane




Un peu plus tard.

 

Lotre avait pris sa décision.

Elle avait fini une bannière de plus, il ne lui en restait qu’une. Demain lui suffirait pour en arriver à bout, elle était dans les temps.

Reprendre la lecture du roman qu’elle avait entamé en début de semaine n’avait pas suffi à la détendre ; elle n’était pas parvenue à se concentrer sur l’histoire. L’apparition du cinquième bateau lui occupait les pensées. Elle avait déjà tenté de déployer l’un d’eux, s’imaginant qu’un message pourrait s’y trouver, mais rien. La feuille d’or, carré uni et marqué par les plis, n’avait rien de plus à déclarer. Ni au recto, ni au verso. Elle avait soigneusement refaçonné l’objet avant de le remettre en place avec les autres, comme si de rien n’était. Ils étaient tous de la même taille, de la même forme, de la même couleur jaune métallique flamboyante.

 

Alors puisqu’elle avait sa petite idée et que cette idée lui plaisait, et puisque de toute façon elle semblait ne plus être capable de penser à quoi que ce soit d’autre, elle avait décidé de toquer à la porte de Saul et de voir ce qu’il adviendrait. Elle était pourtant si timide, mais Saul était gentil, alors il l’impressionnait un peu moins que d’autres. Elle aimait bien discuter avec lui.

Et puis c’était aussi que s’il avait été question de Lune, elle y serait allée depuis longtemps, elle ; or les regards et l’agacement de son aînée commençaient à lui peser. Sans compter la pointe de jalousie que Lotre croyait déceler chez sa sœur et qui lui plaisait un peu, enfin pas vraiment. En fait si, mais pas méchamment.

Et si c’était son tour pour une fois. Son histoire ?

 

C’est avec un peu de tout cela sur le cœur qu’elle traversa la cour en espérant très fort être arrêtée en chemin par quelqu’un ; qu’elle frappa doucement à la porte de Saul en espérant de toute son âme qu’il ne serait pas là ; qu’elle paniqua complètement en entendant “Oui, deux minutes, j’arrive !” car il était maintenant bien trop tard pour revenir en arrière.

 

Dans sa main refermée, un bateau doré.

 

Au cours des deux minutes de patience demandées, Lune entendit des outils et feuilles déplacées, des tiroirs rapidement ouverts puis fermés, un réagencement opéré et enfin, des pas s’approcher de l’entrée pour ouvrir la porte et l’accueillir.

 

Saul se figea imperceptiblement en découvrant Lotre sur son palier, mais n’eut besoin d’aucun temps supplémentaire pour se ressaisir. 

— Ama ? Bonjour.

 

Un flux de chaleur s’écoula dans les veines de la couturière. Saul était le seul à toujours la reconnaître au premier coup d’œil et le seul à se souvenir de son vrai nom. Celui que plus personne n’utilisait et qui avait été depuis si longtemps oublié par la communauté qu’Ama elle-même peinait parfois à se le rappeler. Ce nom qui avait été progressivement recouvert par l’autre, plus évocateur, plus approprié. 

— Bonjour.
— Entre, si tu veux.
— Merci.

Ama jeta un regard circulaire à la pièce. Le bois, l’atelier, ici les bateaux de toutes les couleurs et là les partitions encore ouvertes sur leur pupitre, noircies d’annotations en pattes de mouches.

Saul avait suivi son examen et, parce qu’il commençait à la connaître, engagea la conversation à sa place.
— J’ai encore beaucoup de progrès à faire je crains, dit-il en s’approchant des partitions, le résultat n’est pas très encourageant ;
— Ce n’est pas vrai, j’aime beaucoup t’écouter jouer, et je ne suis pas la seule.
— C’est gentil, répondit-il avec un sourire mais sans conviction. 

Il y eût un petit silence mais il se souvint qu’elle avait aussi détaillé son établi, il se dirigea donc vers le bateau rouge et or qui s’y trouvait encore.
— Je le prépare pour ce week-end, dit-il en replaçant une voile qui n’avait pas besoin de l’être. Je pensais le confier à Raphaël, je pense que cela lui fera plaisir, il pourra le lancer sur la fontaine ;
— Ho oui, cela va beaucoup lui plaire. Il est très beau.
— Je l’aime bien aussi, et ça lui fera du bien de voguer une peu. Cela fait bien longtemps que le vent n’a pas soufflé dans tes voiles, hein mon grand, dit-il en retirant une poussière invisible de la coque.

Il se tourna finalement vers Ama.
— Tu étais venue pour… ?

 

Ama n’était plus très sûre de vouloir répondre à la question, mais il aurait été ridicule de n’avoir aucune raison d’être venue. En arrière-plan de sa pensée, une voix réfléchissant à toute vitesse sous son crâne s’imagina baragouiner une excuse pour justifier sa venue ; la préparation du week-end ? Organiser un soutien pour Prince ? Mais alors qu’elle réfléchissait encore, une autre partie d’elle-même, trop prise de court et refusant le combat, ouvrait lentement la paume de sa main pour la porter à hauteur d’yeux de Saul.

 

Il posa son regard sur le pliage d’or, le fixa longuement et ne dit pas un mot.

Le flottement était tel qu’Ama fut obligée de relancer.
— Je l’ai trouvé au pied de ma porte. Est-ce que… est-ce que cela te dit quelque chose ?
Son cœur commençait à battre vraiment très fort, la sensation n’était pas très agréable.
— C’est un pliage fait d’une feuille dorée, représentant un bateau, répondit-il d’un ton neutre sans s’approcher.
— Oui, je… oui.

La situation n’était plus plaisante du tout. L’échange ne correspondait en rien à ce qu’Ama s’était imaginé. Un monstrueux fossé se creusait entre elle et son interlocuteur et cette amère sensation la paniquait de plus en plus. Elle se sentit très seule et aurait voulu fuir pour rejoindre son atelier, mais pour cela, il lui fallait d’abord endurer une dernière épreuve. Alors elle prit son élan par une bouffée d’air et se lança :
— Mais, est-ce que c’est toi qui l’as fait et déposé sur mon palier ?

Saul plongea son regard dans le sien. Un regard si prolongé et si opaque qu’elle finit par se demander si elle connaissait vraiment ce visage. Il ouvrit enfin la bouche et dit :
— Non.
— Ho.

Lotre tenta de regrouper les fragments épars de son être et de se sortir au plus vite du piège qu’elle s’était elle-même tendu. Elle se força à sourire et fit semblant de prendre le tout à la légère.
— J’ai cru, comme il s’agissait d’un bateau. C’est idiot, bien sûr. N’importe qui peut faire ce genre de pliage. Je vais demander à Raphaël, ça lui ressemblerait bien !

Elle se dirigea fébrilement vers la porte pour quitter le lieu au plus vite.

Saul restait muet, il ne fit pas de réflexion supplémentaire et lui sourit même gentiment en lui faisant un signe au revoir de la main.

 


*

 

Saul referma la porte derrière Ama.
Il avait un bateau à réparer, il devait rejoindre son établi.

Le temps de pivoter sur lui-même, ses joues brillaient, ruisselantes. Cette fois, il ne s’arrêta pas.

Au premier de ses pas, ses chaussures soulevèrent une giclée d’eau. Il baissa les yeux et vit que le parquet s’était couvert d’une grande flaque. Il sentit le froid enrober la peau de ses pieds. Peu importait, la goélette l’attendait.

Au second de ses pas, ses chaussettes étaient trempées ; l’eau était montée de plusieurs centimètres et rejoignait les quatre coins de la pièce. Imperturbable, il continua.

Au troisième de ses pas, la marche devint difficile, l’appartement s’était transformé en vaste baignoire dont le niveau du flot lui arrivait jusqu’aux genoux. Mais sa destination l’attendait toujours.

Au quatrième de ses pas, ses mains, ses bras, son torse étaient immergés. Sa chemise flottait en mouvements lents autours de lui. Un simple contretemps, se dit-il, rien n’avait changé.

Au cinquième de ses pas, il voulut tendre les doigts pour saisir la chaise qu’il visait toujours mais l’eau atteint sa gorge et ses pieds se décollèrent du sol.

 

Alors il lâcha, ferma les yeux et tandis que l’eau continuait de monter, il sombra.

 


*

Un peu plus tôt.

 

 

À 15 h 26 Frank quitta son appartement. Il avait pu constater depuis son poste d’observation à la fenêtre que l’ancienne était maintenant seule, laissée à somnoler par Mamé partie rejoindre sa cuisine. Il avait donc 6 minutes - en moyenne - avant que la vieille femme ne s’endorme totalement.

Il arriva à sa hauteur d’une ferme foulée, faisant raisonner ses pas sur le pavé pour annoncer sa venue et ne pas la surprendre. Le rocking-chair oscillait doucement d’avant en arrière. 
— Ha, Frank.
Le voyant arriver, l’ancienne avait appuyé sa tête vers l’arrière et fait l’effort d’un signe de la main.
— Bonjour l’ancienne.

Il tira à lui la chaise abandonnée par Mamé et s’y assit à son tour, le visage tourné vers le soleil. À peine posé et avant même qu’il n’ait pu engager la conversation, une vague de contentement l'envahit et ses yeux se fermèrent malgré lui. La douce chaleur des rayons sur sa peau, l’affectueuse lumière atténuée par les feuilles du cerisier et jouant sur ses paupières, la lointaine et joyeuse conversation des enfants, l’odeur de l’herbe ; il comprit le plaisir qu’avait les deux femmes à s’enivrer ainsi du Hameau chaque jour.

— Vous-vous joignez à ma sieste, Frank ? ironisa l’ancienne. 
Frank rouvrit énergiquement les yeux, surpris de s’être laissé déconcentré dans sa mission. À peine redressé, cette parenthèse perdue lui manqua déjà, mais une autre part de lui avait soif de réponses.
— Non. Je suis venu car j’avais une question à vous poser. L’ancienne, est-ce que le nom de dame de l’ombre vous dit quelque-chose ?

 

Il y eut un long silence.


— Dame de l’ombre ? Dans quel contexte ?
— Une dame de l’ombre qui aurait habité dans le débarras sur le toit des briques.

Frank tentait de cacher sa nervosité et d’imiter un ton de conversation détendu. L’ancienne, de son côté, avait plié ses yeux et ne disait plus rien. Quelque-chose en elle de très profond, de très, très lointain, venait de se réveiller. Pas un souvenir encore, ni même l'esquisse d’un souvenir, ni même l’ébauche de son ombre. Mais dans les feuillages denses de la mémoire de la vieille femme, celle à qui personne n’aurait pu donner d’âge, celle qui avait tout vu et semblait avoir toujours été là, un bruissement s’était fait entendre. Une légère brise venait de se lever, faisant frissonner le ramage de son passé et, dans le dense réseau de son inconscient, une brindille venait même de craquer.

Le rocking-chair s'arrêta de tanguer.

Ici et ailleurs, dans une infinité d’endroits et dans une infinité de temps, une infinité de rocking-chair s’étaient immobilisés.

 

Dans les profondeurs de sa mémoire, l’ancienne remontait péniblement chaque embranchement, n’ayant plus d’autre choix que de suivre la piste levée par Frank. Une piste si antique que ses traces étaient à peine visibles ; le temps avait transformé les empreintes en infimes vestiges sur lesquels des milliers d’autres pas étaient venus se poser, brouillant les indices.

La vieille femme se laissa guider par le souffle qui animait les feuilles et l’attirait sur un sentier qu’elle n’avait pas emprunté depuis fort, fort longtemps. 

 

Frank était suspendu au silence de l’ancienne, ses muscles et son esprit noués par l’attente. Du seul bout de ses fesses qui touchait encore le siège sur lequel il était assis, à ses yeux qui fixaient la vieillarde, son corps formait un arc tendu entre la chaise de ce monde-ci et la traque qui se jouait dans l’autre.

 

Et l’ancienne reprit enfin la parole.
— La dame de l’ombre... Oui. Il y a longtemps, une femme de ce nom habitait là-haut. Et puis elle est partie.
Une bouffée de chaleur envahit Frank.
La dame de l’ombre existait ! Ou du moins avait existé.
— Il y a longtemps ? Combien de temps ?
— Hmmm. Peu de temps après les événements je crois.
— Les événements ? Quels événements ?
— Comment ce nom vous est-il parvenu ?
Frank hésita à se confier, l’ancienne le vit.
— Quels événements ? répéta finalement Frank, avide de réponses. 

L’ancienne le sonda calmement.


— Ceux qui s’annoncent, visiblement.

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Laure
Posté le 13/02/2021
Coucou itchane !
Ça faisait trop longtemps que j'avais envie de découvrir ton histoire mais que je ne le faisais jamais pour une chose ou l'autre.
Vive le chômage, ça me donne plein de temps haha.

J'aime beaucoup ta plume, c'est tout doux et coloré, c'est fluide et ça coule. Et tes personnages sont tous mignons, ça donne comme une ambiance de conte, on s'y sent bien.
Ce qui manque peut-être, à mon avis, c'est une intrigue plus définie, plus serrée autour d'un fil rouge plus présent dès les premiers chapitres. Là on flotte un peu sans savoir où on s'en va ni à quoi s'accrocher, on commence à voir quelques conflits se nouer, mais c'est encore vague. C'est une dérive agréable mais ça incite un peu à la rêverie, ça empêche de rester bien concentré je trouve.
Après ce n'est pas grave en soi, ton histoire reste une très belle oeuvre, mais peut-être que de clarifier les enjeux et de leur donner plus d'importance t'aiderait à débloquer ?
Tout ça est bien sûr bien subjectif !

Merci beaucoup pour cette belle lecture !
itchane
Posté le 17/02/2021
Bonjour Laure ! ♥

Merci d'être venue et d'avoir tout lu !
Je suis contente que ta lecture ait été agréable : )

Je vois que tu soulèves LE point qui me fait le plus douter depuis le début. Cette première partie est effectivement bien lente et bien abstraite ^^"

Sur quelques chapitres au début, cela plante une ambiance qui semble réussie, mais sur presque une moitié de livre, je peux comprendre que le lecteur s'attende à un peu plus d'éléments.

Pour l'instant, je n'ai encore aucune idée de comment arranger les choses, haha, mais je suis de plus en plus convaincue qu'il faudra tout de même un minimum remédier à cela, tu as raison !
La suite du roman est déjà plus classique avec une "vraie" enquête un peu plus claire. Enfin je crois ^^
Je me suis décidée à d'abord avancer jusqu'au bout du premier jet de l'ensemble avant toute réécriture de la première partie (sinon j'ai peur de ne jamais voir le bout de ce texte), mais je me souviendrai de ton commentaire au moment de tout reprendre : )

Merci encore d'être passée par ici, d'avoir lu jusqu'au bout sans faillir et même d'avoir pris le temps de commenter ! ♥♥
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