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Par itchane



Pendant ce temps.

 

Frank traversait la cour pour la sixième fois de la journée. Il était 22h31. L’air s’était rafraîchi mais il faisait encore bon ; le ciel était maintenant bleu sombre. Les huit appliques disposées autour du jardin et les trois lanternes accrochées aux branches du cerisier éclairaient le sol et les murs du rez-de-chaussée, réchauffant le soir. Sur le miroir de la fontaine, les lumières devenaient lucioles, dansant sur les minuscules vaguelettes qu’un souffle imperceptible faisait émerger. Les fenêtres de la cuisine du jeune couple, de la chambre de Mamé, de l’atelier des jumelles, de la cuisine de la voisine et du salon de Raphaël étaient éclairées, dessinant des rectangles jaunes dans le marine des bâtisses.

Rien d’étonnant. Le jeune couple se couchait à 23h48 en moyenne, Mamé à 23 h 31, la voisine en avait encore pour un temps, elle était couche-tard, 00 h 47 en moyenne. Lune ou Lotre devait encore inventer ou façonner dans leur atelier. Quant à Raphaël il était sans doute déjà couché, Lotre ou Lune devait travailler ou lire dans son salon et rentrerait vers 23 h 00.

À minuit passé de quatre minutes, les lumières de la cour et de l’arbre s’éteindraient automatiquement, suivant le calcul de Frank du meilleur rapport entre les horaires moyens des derniers aller-retours des habitants et l’énergie dépensée inutilement à éclairer une cour vide.

 

Frank venait de quitter Prince. Il n’avait pas eu tellement le cœur à l’embêter avec sa dame de l’ombre au vu des circonstances, mais avait tout de même pu échanger un peu avec lui sur le sujet, après le quatrième verre de liqueur de cerise. Et cet échange ne l’avait pas du tout rassuré.

 

Il n’avait pas osé expliquer à Prince à quel point ce phénomène le tourmentait. Prince n’en avait d'habitude pas besoin, il avait le don d’entendre les silences et de lire entre les lignes des conversations. Mais ce soir-là, l’esprit du concierge était ailleurs et Frank n’aurait pu lui en vouloir. Cela l’arrangeait même un peu, il pourrait ainsi continuer ses recherches sans avoir trop attiré l’attention sur lui. Le dialogue qu’il avait eu ce matin avec son commissaire fictif avait eu son petit effet et cette nouvelle image de lui-même en vieillard perdant la boule commençait à le mettre mal à l’aise.

 

Entre deux gorgées de liqueur et de nombreux pleurs, Prince avait réussi à réunir ses pensées. Il n’avait, lui non plus, aucun souvenir d’une certaine dame de l’ombre. Et le cabanon posé en sommet des briques était, dans ses souvenirs à lui aussi, empli d’outils de jardinage et d’objets oubliés en tout genre, et n’aurait certainement pas pu servir de lieu de vie.

Il avait ensuite enchaîné sur son expérience de jeunesse en gendarmerie, affirmant qu’il fallait toujours commencer par vérifier si le mystère n’était pas un simple canular, tendu par une personne mal intentionnée ou simplement moqueuse. Enfin, il était parti dans une longue tirade sur le manque de constance et de respects des ‘gens de nos jours’ finissant en sanglots et faisant presque regretter à Frank d’avoir attendu le quatrième verre de cerise pour lancer le sujet.

 

Bien sûr que Frank y avait déjà pensé, même sans soi-disant expérience en gendarmerie. Une mauvaise blague, un coup monté. Mais c’était tout bonnement impossible, l’écriture était la sienne, les divers petits codes qu’il utilisait pour se comprendre et que lui seul connaissait étaient les bons.

 

Il avait passé une bonne partie de l’après-midi plongé dans ses carnets à remonter le fil des chiffres et des moyennes.

La dame de l’ombre, vivant prétendument dans les onze mètres carrés du débarras transformé en petit appartement, tout en haut des briques. La dame de l’ombre qui s’était faite assez discrète pour n’avoir été vue et notée que 1,7 fois par semaine par Frank, toujours de nuit, entre 00 h 12 et 03 h 15 du matin. La dame de l’ombre qui n’avait jamais été aperçue en conversation avec un autre habitant du Hameau.

 

Le vieil homme leva les yeux vers le toit du vieil immeuble de deux étages qui se trouvait en face de lui. L’immeuble de Raphaël, de la voisine, des seniors, de Tsé-tsé et de sa femme ; l’immeuble des jumelles. Le haut du bâtiment se découpait en silhouette bleu d’encre sur bleu nuit. Frank observa le débarras, excroissance de planches et de métal posé au sommet, venant effleurer la lune. Abandonné là par un propriétaire dont personne ne se souvenait vraiment. L’ancienne peut-être, Frank se promit d’aller lui demander. Il se trouva même idiot de ne pas y avoir pensé plus tôt, cette histoire le retournait décidément bien trop.

 

Le débarras, dont la lumière était censée s’allumer 7,27 fois par mois, vers 00 h 57 en moyenne, lorsque la mystérieuse rentrait discrètement au bercail.

Il était peut-être temps d’y faire un tour. De voir de ses propres yeux. Même si c’était idiot, même s’il savait déjà ce qu’il allait y trouver.

Alors, plutôt que de prendre à gauche pour entrer dans l’ouest et retourner dans son appartement, il poursuivit son tour du carré d’herbe d’un quart supplémentaire, passa devant le vélo blanc, se demanda où était le bleu mais ne prit pas la peine de le chercher des yeux, car il atteignait déjà la porte des briques.

 

Il entra.

 

Frank chassa le noir du couloir en poussant un interrupteur, révélant une porte à sa droite - l’appartement des Tsé-tsé - et au fond du couloir, un raide escalier de bois qui s’élevait en s’enroulant sur lui-même. Devant ce décors, Frank se sentit complètement étranger. Non pas au lieu, qu’il connaissait pour y avoir fait de nombreuses visites, mais étranger au temps. Il n’avait rien à faire dans ce bâtiment à cette heure-ci. S’il avait été à sa fenêtre et observé un visiteur se présenter à cette porte à cet instant, il aurait été très intrigué par cette bizarrerie et aurait pris une nouvelle fiche pour noter l’événement avant de le classer précieusement.

 

Ce soir, la bizarrerie, c’était lui.

Mais il ne lui suffirait pas de faire demi-tour, de retraverser la cour, de faire un quart de tour senestrorsum et de revenir à son propre bâtiment pour que tout rentre dans l’ordre. Non, l’univers avait cessé de tourner rond bien avant qu’il ne se présente devant l’entrée des briques, ce soir, à 22 h 33. Alors autant continuer.

 

Il gravit les trente-deux marches de l’escalier lui faisant passer le premier puis le second étage et se retrouva enfin devant la porte en bois qui le séparait de la terrasse de toit. Selon ses souvenirs, il lui suffirait de la pousser pour avoir accès à un espace à ciel ouvert laissé à l’abandon, fichu d’un abri bien plus proche de la cabane de jardin que de l’appartement.

Frank actionna la poignée et poussa la porte. C’était la première fois qu’il montait de nuit sur la terrasse et se reprocha aussitôt de n’avoir pas pensé à prendre une lampe torche avant de partir ainsi en exploration. L’improvisation lui seyait décidément peu. Il resta sur le palier près d’une minute entière le temps que ses yeux s’habituent à l’obscurité.

La lune, haute et presque ronde lui procurait juste assez de lumière pour napper les silhouettes d’un faible bleu pâle. Sur sa droite, en contrebas, la cour était encore baignée du jaune des luminaires.

 

Alors qu’il osa ses premiers pas vers le débarras, ses narines s’emplirent d’une odeur de terre et de végétaux. Il bouscula du pied plusieurs pots de fleurs, certains cassés, mais arriva sans trop d’encombres à destination.

Il n’entendait rien, pas de bruissements, pas de chuchotements ; pas un signe de vie.

 

Frank se décida à pousser la porte du cabanon. Elle grinça - bien sûr - et butta contre plusieurs objets qui raclèrent au sol. S’éleva alors de l’ombre un faible grondement qui emplit de plus en plus l’espace, un roulement de milliers de doigts frappant le sol et s’approchant de Frank à plein régime.

Il n’eût pas le temps de se décaler, ni même de songer à réagir ; un flot de minuscules pattes, de rases fourrures grises et de queues roses se déversa entre ses jambes, poussant des cris stridents.

Et à peine s’était-il retourné pour suivre des yeux la marée de rongeurs qu’elle avait disparue. Comme cela. Elle ne s’était pas dispersée, ni cachée derrière les pots de fleurs ; n’était pas descendue par l’escalier ni par les gouttières, non, elle avait disparue, en même temps que le bruit, le souffle et la peur.

Il n’en restait rien et Frank se demanda s’il n’était pas en train de devenir fou.

Il resta immobile sous le choc de cette illusion.

 

Quand ces méninges se remirent en route, le vieil homme faillit perdre l’équilibre, surpris de reprendre le contrôle de son corps. Il tenta de se ressaisir et lentement, décidé à ne pas se laisser impressionner, passa l’encadrure de la porte.

 

À l’intérieur il faisait noir, poussiéreux. Une tuile manquait au plafond ; de l’ouverture se déversait une faible lueur de lune qui tombait droit dans un seau, posé là pour récolter les infiltrations des jours de pluie.  

 

Des outils de jardinage, des sacs de terre, de vieux objets délaissés. Bref, rien. Rien de plus que ce que Frank avait déjà inventorié et indexé depuis bien longtemps. Rien de plus que ce dont Prince se souvenait aussi.

Pas de petit appartement, pas de dame de l’ombre ni aucune trace de l’un de ses supposés passages sur la terrasse. Pas même d'électricité pour allumer une présumée lampe, tel qu’indiquée dans ses archives. Pas une seule trace de rats non plus.

 

Rassuré ou déçu ? Impossible à dire.

Il quitta la terrasse à une certaine heure, redescendit un certain nombre de marches, traversa la cour tout droit en marchant dans l’herbe et remonta à son appartement via un certain nombre de pas.

 

Il repensa à ce que son commissaire fictif lui avait dit. La vieillesse, la fatigue, la maison de retraite.

 

Arrivé chez lui, Frank enleva son manteau et le rangea dans le placard de l’entrée. Il enleva ses chaussures, les remplaça par ses chaussons. Il se dirigea vers le bureau où de nombreux carnets et classeurs étaient ouverts, en vrac, agrémentés de récentes fiches et bouts de papiers, notes et mots soulignés nerveusement.

 

Et il resta debout là.

Naufragé rejeté par l’énigme.

 


*

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Pluma Atramenta
Posté le 25/11/2020
Salut Itchane !

J'ai englouti ces neuf premiers chapitres de bon appétit, tellement en fait ma fascination était grande. Tu possèdes réellement un style incomparable, une manière de poser tes mots bien particulière - et donc pareillement intéressante ! Vraiment, ce début était juste... incroyable ! Flottant. Les rencontres qui s'enchaînent au fil de ta plume ont beaucoup de justesse et de légèreté, tout en restant riches et laaaaargement intrigantes. Cette fin de chapitre, avec Franck, a vraiment su me charmer pour cette raison.
Et qu'est-ce donc que cette fontaine interminable ?
Et cette sirène, alors ? Qui est-t-elle ?
Et les origines du Hameau ?
Que de mystères, que de mystères...!
En vérité, je trouve ton histoire vraiment singulière, je ne saurais la comparer avec une autre. "Oui, mais non en fait parce que celle-ci... C'est vraiment trop doux et différent." (ça c'est moi qui parle)
Car pour de la douceur...! <3
J'ai particulièrement apprécie Mamé pour son côté grandiloquent, maman poule et refuge de douceurs, justement. Franck, Lune et Lotre m'ont également beaucoup plu. J'avoue seulement m'être un peu trouvée perdue dans les premiers chapitres, tant les nouvelles avalanches de personnages se faisaient indigestes. Je pense aussi (mas attention : subjectivité) que tu pourrais parfois approfondir des scènes dans la forme, parfois assez vague. Par moment, tu prends bien le soin de décrire l'ambiance, le logement, l'état d'âme du personnage (tu emploies même de très très belles images et métaphores ! <3) et à d'autres moments... Je les trouve plus bancals.
La légèreté de ton texte est vraiment une excellente qualité, je ne te demande pas de l'anéantir : seulement de la bricoler.
J'ai écris ce commentaire prioritairement pour signaler ma présence, mon avis global et mon admiration, mais ne doute surtout pas de ma présence pour la suite ;) J'ai hâte de savoir où tout cela va mener !

Bonnes inspirations hivernales !
Pluma.
itchane
Posté le 26/11/2020
Bonjour Pluma Atramenta !

Merci pour ta lecture et ton commentaire qui me fait très plaisir ^^

Je note précieusement toutes tes remarques, d'autant qu'elles viennent en écho de mes propres ressentis. Notamment concernant le temps très variable passé à mettre en place les différentes scènes, je trouve aussi que certaines d'entre-elles sont encore un peu bancales par manque de mise en place du décors ou de caractérisation du personnage. J'ai régulièrement perçu cette impression d'écrire en marchant sur l'eau, me demandant à chaque pas pourquoi je n'avais pas encore coulé x'D Et je ne serai pas surprise que ce soit justement les scènes que tu as trouvées les plus vagues. 

Peut-être qu'en passant plus de temps à consolider chaque petit bout, alors l'arrivée des personnages sera moins indigeste ? Ou peut-être que ce sera encore un autre travail à faire et une autre réflexion à mener que celui de leur introduction, je verrai tout cela à la réécriture : )

Je devrais poster bientôt la suite et fin de cette première partie du roman. La seconde et dernière partie est encore en cours d'écriture et me donne bien du soucis, alors j'espère que tu es du genre patiente si tu souhaites pouvoir la lire, haha ^^"

Merci encore de ton passage et du temps pris pour me donner ton honnête ressenti, cela m'aidera beaucoup pour retravailler le texte, me voici avec de belles pistes de travail ♥  

itchane
Pluma Atramenta
Posté le 27/11/2020
Oui, à mon avis, le mieux serait que tu revois tout ça lors de ta relecture :) Pour le moment, contentes-toi de plonger à fond au cœur de ton récit !
Consolider bout à bout est toujours une excellente solution. Je n'ai pas trouvé dans ton texte une tendance à "remplir pour rien dire" (comme une certaine personne... hem, hem !) alors tu devrais aisément te débrouiller pour cela <3
Ne t'inquiètes pas pour ton rythme de publication. Non pas parce que ton roman ne me tient pas à cœur (sa légèreté et originalité sont bien trop précieuses pour cela !) mais parce que ma PàL, à l'heure qu'il est, est presque sur le point d'exploser XD

Puisse l'inspiration être au rendez-vous <3
Pluma.
Liné
Posté le 28/08/2020
Franck ❤

Peut-être que moi aussi, à ce stade, je me sens comme une "naufragée rejetée par l'énigme" (très belle image !). En fait, loin de m'ennuyer, ce chapitre m'a happée. Je crois que, comme Franck est le personnage le plus observateur, qu'il se pose moult questions, en tant que lectrice je m'identifie beaucoup mieux à lui. Du coup, quand il enquête, j'enquête avec lui et ça fonctionne !

Sinon, de manière plus générale, je ne dirais certainement pas que je m'ennuie, tant ta plume est douce 😊 je me dis seulement, parfois mais pas tout le temps, que l'intrigue pourrait être un brin secouée ou posée de manière plus claire... et en même temps, je ne sais pas si j'ai raison ou tort de te faire cette remarque, dans la mesure où je ne sais pas où tu nous emmènes ! Peut-être que tout a un sens, et qu'à un moment je m'exclamerai "mais oui ! Tu avais raison de nous balader de la sorte !"

Et puis je suis moi-même confrontée a un problème similaire en ce moment, alors je compatis tellement...

En tout cas, je reste intriguée et en attente de la suite ❤
itchane
Posté le 09/09/2020
Hello Liné !

Merci d'être toujours là, à lire et commenter ♥

Oui, avec Frank on entre dans une 'vraie' enquête car il est pour l'instant le seul à se rendre compte qu'il se passe des trucs...
En première réécriture avant de publier ici, j'avais beaucoup interchangé les chapitres façon chaise musicale, pour essayer de trouver quand caser ceux de Frank par rapports aux autres car je me doutais qu'il serait un rare - et donc cher - fil conducteur pour le lecteur.

Mais peut-être n'ai-je pas encore trouvé l'équilibre optimal... je verrai comment améliorer encore tout cela ^^

On arrive ici en bout de première partie, plus qu'un ou deux chapitres (selon comment je découpe) et on y sera !

Dans la suite tout se décante mieux normalement, enfin j'espère, je suis en pleine écriture et c'est clairement plus facile à dire qu'à rédiger x'D

Merci encore pour ton commentaire et tes remarques précieuses !

itchane
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