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Par itchane

 


*


Au même moment.

 

 

Raphaël dessinait dans le salon de son appartement.

Ses parents étaient absents, comme d’habitude ; Lune ou Lotre n’allait pas tarder à venir lui tenir compagnie pour la soirée, jusqu’à ce qu’il soit couché.

 

Les derniers rayons du soleil rayaient d’ombres et de lumières la vaste pièce. Le parquet était couvert de papiers étalés, de jouets non rangés et de crayons pastel brisés.

Le dos vouté, les jambes croisées, les boucles de cheveux toujours en pétard, Raphaël dessinait sans voir le temps passer, sans remarquer qu’il devait maintenant plisser les yeux pour distinguer les traits qu’il posait sur le papier. Les couleurs jaillissaient des crayons, pressées par la détermination et l’application de l’artiste, se pliant aux ordres de ce que les adultes appellent l’inspiration là où l’enfant ne voit qu’amusement sans limite.

 

On sonna à la porte. Raphaël leva les yeux de son dessin ; il eût froid, enfila un pull et alluma enfin la lumière avant d’aller ouvrir.

— C’est Lune ou Lotre ? demanda-t-il face à la jeune femme qui se présentait devant lui.
— Ça, je me demande... répondit un visage qui devint moqueur, lèvres relevées d’un côté et regard plissé.
— Ha, c’est Lune.

Raphaël préférait Lotre, mais était tout de même rassuré de tomber sur l’aînée. Elle était sûre d’elle, facile et engageait la conversation avec aisance. Lotre lui plaisait plus, seulement l’ambiance était alors plus délicate à cerner et la conversation plus difficile à tenir de bout en bout. Il espérait toute la journée passer du temps avec la Seconde pour souffler de soulagement lorsque se présentait la Première.

Lune entra à sa suite.
— Tu as déjà mangé ou...
— Pas encore, je ne sais pas trop ce qu’il y a au frigo, il faudra peut-être cuisiner quelque chose.

Lune traversa le salon pour se diriger vers la cuisine.
— Tu sais ce que je vais te dire... annonça-t-elle en pointant du doigt la pagaille que l’enfant avait, comme chaque fois, mise dans la pièce.
— Oui, répondit Raphaël de nouveau penché sur ses dessins, faudra que je range tout avant d’aller me coucher.

Il prit une nouvelle feuille et entama un dessin de Lune faisant la cuisine. Il aimait bien dessiner les sœurs, faire courir les crayons en tous sens pour tenter d’imiter le crépu de leurs cheveux, retrouver les lignes et motifs de leurs robes, faire jouer le contraste entre leur couleur de peau et le blanc du papier.

La tête plongée dans le réfrigérateur, Lune finit par trouver son compte.
— Bon, y’a des œufs, du jambon et du fromage, ce qui nous permet de faire... commença-t-elle en réémergeant de la bête.
— Une omelette ! proposa Raphaël avec enthousiasme.
— T’auras assez faim ? Ça sentait le gâteau au chocolat dans toute la cour...
— Et il était carrément bon ! dit Raphaël en se frottant le ventre de contentement au souvenir de ce goûter.
— On peut manger plus tard…
— Non, maintenant ça me va.
— Alors lâche ton crayon et vient me donner un coup de main ;
— J’arrive. Je m’occupe de découper le jambon !

Raphaël aurait pu faire l’omelette seul. Les absences - de répétées à systématiques - de ses parents lui avaient appris l’autonomie. Cela faisait bien longtemps que les poêles, plaques chauffantes et casseroles lui avaient livré les plus simples de leurs secrets. S’il positionnait bien le petit tabouret de sa chambre et grimpait dessus pour se mettre à hauteur, alors la cuisinière tolérait ses tentatives et se laissait presque dompter. Chaque combinaison de restes dans le réfrigérateur offrait une perspective de plat facile à cuisiner. Ce n’était pas si compliqué de toute façon : dans tous les cas, il fallait beaucoup de fromage. Et du jambon. Rien de plus simple. Ha, et de l’eau pour cuire les pâtes. Ne pas oublier l’eau.

Mais ce n’était pas pareil d’être seul ; Raphaël préférait tout de même qu’on lui cuisine quelque chose. Alors il gardait pour lui ses compétences spéciales de peur que ses baby-sitters se mettent en tête de ne plus lui préparer de bons petits plats.
— Tu mettras beaucoup de fromage, hein ? s’inquiéta-t-il.
— Promis...

Le temps que Lune finisse de préparer l’omelette et de la servir, les ombres du salon avaient fini de s’étirer pour maintenant s’élargir et se rejoindre, forçant Raphaël à allumer une lampe supplémentaire.

Le repas fut silencieux, Raphaël savourant le goût particulier de ce plat préparé pour lui par un adulte.

 

Une fois le dîner terminé, il mit une assiette dans le lave-vaisselle pour souligner sa participation au rangement puis s’échappa pour reprendre le dessin juste avant qu’on ne lui en demande plus.

 

Alors que Lune s’approchait de la table basse pour le rejoindre, son regard fut attiré vers la fenêtre ; une masse sombre traversait la cour.

La jumelle s’approcha de la vitre, rejoint par Raphaël, curieux. Mais ce n’était que le géant. Les multiples lumières de la cour projetaient un chardon d’ombres mouvantes tout autour de ses immenses pieds. Des pieds qui soutenaient d’immenses jambes, propulsant avec lenteur et raideur un immense corps. Et au bout de ses immenses bras, tenue par ses immenses mains, une toute petite mallette noire qu’il prenait toujours avec lui pour aller travailler.

À y réfléchir, sans doute le porte-document était-il de taille standard, mais les jeux d’échelles et de proportions étaient toujours biaisés en compagnie d’un géant.

— C’est marrant, dit tout à coup Raphaël. Avec ton reflet dans la vitre comme ça, j’ai l’impression que t’es avec Lotre.

À ces mots, le géant fut expulsé du champ de vision de Lune qui le vit remplacé par son propre reflet, en gros plan sur le miroir de la vitre. Surprise de cette intrusion, elle recula d’un pas.

Retournant à son dessin, Raphaël continua :
— Si vous vous regardez toutes les deux dans un miroir en même temps, ça fait beaucoup de vous dans la même pièce !

Lune ne répondit pas, ferma les yeux et détourna le regard de son double de lumière, faisant un peu regretter sa blague à Raphaël, même s’il n’était pas bien sûr de comprendre ce qu’il avait dit de mal.

Essayant de se rattraper, il retourna à la table basse, farfouilla parmi ses nombreux dessins pour trouver un portrait de Lune sur lequel il écrivit un nom, suivi d’un soleil, avant de le lui tendre.
— Tiens, ça c’est toi et que toi, dit-il affichant un large sourire.

Lune prit la feuille avec bienveillance mais se figea à la lecture du nom.
— Tu sais comment je m’appelle toi ?
— Ben oui, “l’une” ça peut pas être un vrai nom, alors j’ai demandé à l’ancienne.
— Tu sais que “l’ancienne”, ça peut pas être un vrai nom non plus ? ironisa-t-elle pour cacher son émotion.
— Oui… mais elle m’a dit qu’elle avait oublié le sien depuis trop longtemps et que ça signifiait bien que “l’ancienne”, ça lui allait comme un gant, dit Raphaël en haussant les épaules.

La jumelle s’approcha de lui pour déposer un baiser sur ses boucles blondes et le remercia pour son magnifique cadeau.

Raphaël se dit qu’il s’était plutôt bien rattrapé.


— Allez, il est temps de ranger ton bazar, rebondit Lune.

Repérant un dessin parmi le tas de feuilles, elle s’en saisit et le détailla.
— Celui-là, c’est... ?
— Une sirène, qui plonge dans la fontaine de la cour.
— Ho. Je vois que le sujet t’inspire, en voici une autre… dit-elle en attrapant un autre morceau de papier.
— Oui, là elle nage dans l’eau et rencontre des amis.
— Des amis ?
— Oui, en fait, tout le monde vient la voir sinon elle se sent seule.
— Je comprends, la pauvre. Et celui-ci… commença Lune en tenant à la main une feuille sur laquelle figurait aussi la fontaine et le cerisier, mais cette fois accompagnés de deux personnages.

Les yeux de Raphaël se mirent à briller.
— Ho, en fait, c’est Saul qui fait voguer un bateau sur la fontaine ! Il m’a promis qu’il en mettrait plusieurs pour les cerises. Et là c’est moi, parce qu’il m’a dit aussi que même peut-être on en construirait un ensemble pour qu’il me montre. Un simple bien sûr, un sloop.
— Un sloop ?
— Avec un seul mât et un seul foc !
— Je vois…
Elle se pencha pour saisir un autre papier sans lui demander ce qu’était un foc, de peur de le lancer pour toute la soirée à parler de Saul et de ses bateaux.
— Et celui-là c’est… commença-t-elle en fronçant les sourcils sur un dessin fait de beaucoup de jaune, avec un immense soleil dans le coin supérieur droit, mangeant presque la moitié de la feuille.
— C’est un monsieur qui est mort de soif. En fait, il fait carrément chaud et il voulait atteindre la fontaine mais c’était trop tard.

Un silence suivit cette explication.

— Et ça te vient souvent ce genre d’idées ? lui demanda finalement Lune dont la voix avait changé.
— En ce moment oui. Depuis les vacances je fais plein de rêves étranges. C’est carrément cool ! ajouta-t-il avec un grand sourire pour la rassurer.

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Liné
Posté le 20/08/2020
Hum... ça virevolte toujours autant, avec cette même douceur dans la plume !

Je suis un peu coincée entre l'envie de me laisser porter et, en même temps, dans ce chapitre en particulier, il y a beaucoup d'éléments étranges qui surprennent : le géant, bien sûr, mais aussi tous ces détails de dialogues qu'on devine riches de sens plus profonds qu'il n'y paraît, mais sans avoir les clefs de compréhension.

Donc bon. La suite, bientôt ? Et des premières réponses ? Non ? :-D
itchane
Posté le 25/08/2020
Hello Liné !

merci pour ton message : )
Haaaa, nous y sommes, le moment où le flou devient un peu trop frustrant, je note que cela commence à faire long. J'attends de finir la publication de cette partie 1 sans rien changer pour l'instant mais il faudra donc sûrement revoir la gestion du suspens et des attentes du lecteur, avec des indices plus flagrants de ce qu'il se passe pour ne pas vous ennuyer en route ^^"

Je poste la suite, il faudra tenir encore un peu avant que tout se décante je crains mais on y arrive, promis x'D
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