***

Par itchane


*

Prince
Frank
Raphaël
Lune



Le soir.

 

 

Le soleil se couchait, colorant le ciel d’un dégradé de carte postale. La façade de la maison de Mamé était baignée de bleu, celle de l’immeuble de Frank brûlait de rose et d’orange ; chaque cerise dans l’arbre brillait de mille nuances.

Et la fontaine reflétait l’ensemble de ce tableau en une fidèle miniature.

 

Le blondinet s’était carapaté ; Raphaël devait être chez lui, gardé en l’absence de ses parents par Lune ou Lotre ; Lotre ou Lune devait être en train de travailler sur une prochaine création dans leur atelier ; Mamé avait dû retourner dans sa cuisine pour préparer le repas du soir qu’elle partagerait avec l’ancienne ; l’ancienne devait être toujours sur son palier à tricoter pour patienter ; la voisine devait être retournée à ses révisions, la liseuse à sa chambre ; Frank devait être plongé dans ses carnets à prendre des notes et consigner sa journée ; Prince était dans sa cuisine.

 

Il avait un dîner à faire mijoter pour deux. Ce soir, une jeune femme viendrait le rejoindre pour un premier rendez-vous chez lui et il avait bien l’intention de l’impressionner.

C’était dans ses cordes, il avait travaillé comme commis dans les cuisines d’un grand restaurant dans sa jeunesse, en tout cas l’avait-il affirmé.

 

Son diamètre imposant n’entravait en rien ses mouvements et c’est avec agilité qu’il passait du feu à la découpe, des poêles à la casserole. Il avait même pris soin de porter un filet pour cheveux, afin d’être sûr qu’aucun intru ne viendrait gâcher la soirée.

L’heure approchait, les arômes et les fumets s’exprimaient avec largesse dans tout l’appartement et alentours, s’échappant par la porte laissée ouverte. Leur bouquet engageant allait jusqu’à faire frétiller d’envie les narines des voisins les plus proches.

Prince baissa le feu, vérifia la cuisson, sala et épiça un peu plus puis partit s’habiller en fredonnant.

 

Il n’avait pas tous les jours l’occasion de faire des rencontres et ce rendez-vous avait une grande importance à ses yeux. Sous son air débonnaire, il n’en menait pas aussi large que sa silhouette. La jeune femme rencontrée il y a peu lui plaisait et il espérait vraiment que cette soirée se passerait bien.

Il avait même discrètement jeté une pièce dans la fontaine, une fois les gamins rentrés chez eux.

 

Il revint dans la cuisine douché, coiffé, discrètement parfumé et dans un costume élégant mais tout de même décontracté. En tout cas c’est ce qu’il lui avait semblé en l’enfilant mais en arrivant dans la pièce il n’était déjà plus si sûr. C’était peut-être trop ? Ou pas assez ? Le parfum, juste un peu, pas trop, il y avait bien pris garde. Mais le costume ? Vraiment ? Il s'apprêtait à retourner dans la salle de bain pour mettre à l’épreuve son choix vestimentaire devant le miroir, quand un mouvement dans l’encadrure de la porte d’entrée attira son attention.

 

Déjà ?

 

Il avait tourné la tête vers l’invitée dans un mouvement réflexe, un sourire composé à la va-vite plaqué sur le visage. Son regard croisa alors deux yeux avides qui l’attendaient sur le palier de la porte. Deux yeux amoureux, montés de deux grandes oreilles tombantes, d’une petite truffe noire et d’une longue langue pendante.

À cette vue, Prince se dégonfla dans son costume. Son sourire s’effaça.

Le chien, toujours aussi grand et dégingandé qu’à sa dernière visite, le regardait intensément. Ses poils marron mélangés de toutes autres sortes de couleurs étaient toujours en désordre, des mèches s’échappaient dans tous les sens, couvertes de poussières et parfois même tenant captifs des petits bouts de bois. Il était assis sur le tapis de l’entrée et attendait haletant, les coins de lèvres retroussés en un sourire béat.

 

Prince resta immobile un instant. Peut-être le chien n’était-il venu que pour lui dire bonjour ? Peut-être allait-il repartir aussitôt vers un autre foyer ?

Mais non. Le chien ne bougeait pas. Il avait les yeux braqués sur Prince et quelques gouttes de bave tombaient déjà sur le paillasson.

 

Le cuisinier eu soudain très chaud, puis très froid.

 

Elle ne viendrait pas.

 

C’était fini, fini Prince. Il le savait, le message était clair, implacable. Si le chien était là, c’est qu’elle ne viendrait pas.

 

Lentement, les épaules basses et le cœur lourd de déception, il se dirigea vers la cuisinière sous la prunelle aimante de l’animal. Il coupa le feu, retira casseroles et poêles, déversa la moitié de leur contenu dans l’une des deux assiettes à dorures posées sur la table, l’autre dans un grand saladier.

 

Sa bouche se tendit d’un difficile sourire lorsqu’il posa le saladier par terre, à côté de sa chaise.

— T’as bien raison d’être venu, que ça ne soit pas perdu pour tout le monde.

 

Le chien entra tranquillement, attendit que Prince s’installe et plante sa fourchette dans son ragoût pour plonger sa propre truffe dans la portion qui lui revenait.

 

Prince se souvenait qu’avant d’être chien, le chien avait été chiot. Le souvenir était lointain, flou, presque étranger ; il doutait parfois de l’avoir vraiment vécu. Pourtant, et presque malgré lui, chaque fois qu’il voyait le chien, quelqu’un en lui se souvenait de frêles pattes maladroites, d’un museau court orné de deux yeux bien trop grands et de nombreuses puces qui avaient élu domicile dans les quelques touffes de poils restantes sur des flancs alors rachitiques. Le chiot quémandait déjà, mais il n’avait pas dû être souvent bien reçu. Quand Prince l’avait vu tremblant, trempé par une pluie lourde et froide, réfugié sous le porche, il lui avait ouvert les portes du quartier. Pas pour le prendre chez lui, non, et puis quoi encore. Il n’aimait pas les animaux de compagnie. Et il avait bien mieux à lui proposer. Le Hameau.

Le chien faisait partie du lieu maintenant. Il était parfois là, d’autres fois ailleurs. Souvent introuvable, toujours présent quand il y avait de quoi manger.

 

Le corniot avait le don de deviner quand la nourriture allait être de trop, de flairer d’avance les futurs parfums de restes. Parfois bon, parfois mauvais présage, mais toujours, toujours présage parfaitement fidèle.

Depuis son arrivée dans le quartier, la nourriture n’était jamais perdue pour tout le monde.



*

 


Plus tard.

 

 

Frank avait besoin de quelqu’un à qui parler. Cela ne lui arrivait pas souvent. À vrai dire jamais.

Il était allé voir Mamé un peu plus tôt. À 16 h 40, il était arrivé à sa porte, laissée ouverte après le départ, à 16 h 12, des jumelles. Une scène des quatre seniors sur leur départ en excursion avait occupé la cour entre les deux et l’avait forcé à prendre son mal en patience.

 

Arrivant sur le palier il avait toqué et, malgré l’absence de réponse, s’était avancé, sachant qu’il avait permission d’entrer tout de même. Il avait trouvé Mamé dans sa cuisine, agitée. Elle avait fait de son mieux pour l’accueillir mais ses regards étaient troublés, ses mains tremblantes. Elle avait mis puis retiré trois fois son tablier, avait jeté douze regards vers la fenêtre sans qu’il ne pu comprendre ce qui attirait ainsi son attention.

Il n’avait trop su comment échanger avec cette Mamé complètement bouleversée ; il n’était déjà pas très bon pour la conversation d’ordinaire et l’était encore moins lorsqu’il s’agissait de faire face aux émotions de ses amis. S’engager sur des questions et chemins plus personnels le mettait mal à l’aise ; il ne se sentait pas du tout l’âme d’un confident.

Il était finalement repartit.

 

Ainsi, à 19 h 50, Franck, qui avait depuis rejoint son salon et son poste d’observation à la fenêtre, avait toujours besoin de quelqu’un à qui parler.

Quand il vit le chien entrer dans la cour à 19 h 52 il fut tenté de prendre pari pour deviner le palier sur lequel l’animal s’arrêterait. Mais un mauvais pressentiment mit fin au jeu et le plaisir de la devinette retomba lourdement.

Ses peurs furent prémonitoires, il vit avec tristesse le cabot patienter sur le palier de Prince, puis s’inviter dans sa cuisine.

Elle ne viendrait donc pas. Pauvre Prince.

 

À 20 h 13, le chien ressortit et Frank se prépara à rendre visite à son ami.

 

 


Au même endroit, ailleurs.

 

Mamé et l’ancienne discutaient sur la grande terrasse du jardin. Il ne faisait plus très clair, le soleil se couchait lentement. Mais il faisait encore suffisamment bon pour être à l’aise.

Une brise faisait danser les feuilles de l’imposant cerisier, une poignée d’entre elles était tombée à la surface de la fontaine et gigotait au mouvement de l’eau.

La mère et l’ancienne discutaient là presque tous les jours, s’assoupissant parfois. Il faut dire qu’elles n’avaient pas grand-chose à faire.

Le fils était devenu riche, là-haut. Il avait fait ses preuves, grimpé les échelons, fait de l’argent. Jusqu’à ce qu’un jour il regarde en arrière et que le Hameau vienne à lui manquer. Alors, de là-haut, il avait racheté le bâtiment ouest, en entier. Puis les briques, en entier aussi. Et enfin, la gorge. Les anciens propriétaires étaient ravis d’un si bon prix, les locataires avaient été aidés à trouver mieux ailleurs. Le chien fut chassé.

Seule l’ancienne était restée, elle n’avait plus l’âge pour déménager, avait insisté Mamé. Sur ce point uniquement, le fils avait cédé ; pour tout le reste, il avait procédé.

 

Les bâtiments avaient été rénovés, en grandes suites, bureaux et salles à manger ; dans la cour, des sculptures avaient été installées, une terrasse avait été aménagée. Elle s’arrêtait au pied de la fontaine et de son cerisier qui n’avaient pas bougé.

Un palais secondaire au parfum d’enfance, accommodé au goût des adultes.

 

Au début, le fils descendait régulièrement, invitait des amis - toujours de prestige. Mamé n’avait à s’occuper de rien, des cuisiniers avait été embauchés. “Repose-toi Maman, repose-toi.”

Puis les visites s’étaient espacées ; le travail, le temps, les priorités. Et puis rien n’y faisait, ce n’était pas si bien qu’il se l’était remémoré. Le parfum s’était dissipé, trop de choses, indéfinissables, manquaient. Alors la course reprenait, il repartait.

 

Mamé et l’ancienne restaient, seules, et discutaient sur la terrasse. Le repas n’avait plus à être préparé, “repose-toi Maman” ; le linge n’avait plus à être lavé ni repassé, “repose-toi Maman” ; et dans l'opulence et en l’absence du maître des lieux, le chien revenait et trouvait toujours de quoi manger.

Heureusement, il restait encore le potager, la brise fraîche et les conversations pour s’occuper.

 

Parfois, il prenait à Mamé l’envie de jeter une pièce dans la fontaine. Mais que lui restait-il à souhaiter ? Le mal était déjà fait.

 

Et puis de temps en temps, son fils descendait, alors ma foi, ça les valait.



*

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Joke
Posté le 05/06/2020
Itchane, oh la la, j'aime toujours autant!

Ce pauvre Prince : ( . J'aime beaucoup Franck aussi, et Mamé, sa solitude..
En fait tous tes personnages.

Et ce trouble entre l'ici et l'ailleurs, qu'on ne cerne toujours pas...

C'est vraiment super!
Mais c'était trop court, on en veut plus! Tu as déjà tout écrit? Ou bien tu publies au fil de la publication?
J'ai vraiment hâte de lire la suite en tout cas!
itchane
Posté le 24/06/2020
Hello Joke !

Merci beaucoup de ton commentaire il me fait très plaisir !
Oui la suite existe mais pas tout le roman. J'ai écrit la moitié puis j'ai fait un gros blocage de près de 6 mois sur la seconde partie, mais j'espère être maintenant de nouveau sur les rails pour me replonger dans le récit : )

Il y a donc encore quelques chapitres déjà écrits à venir avant que la publication ne rattrape l'écriture ^^

Merci beaucoup pour ton message, il m'aide à retrouver le courage de me replonger dans ce projet : )
Eulalie
Posté le 03/06/2020
Oooh, quel joli mystère. Des hypothèses éclosent par milliers dans mon imagination. Le lien entre les deux mondes / moments / réalités alternatives ou successives est de plus en plus étonnant.
J'aime bien ce chien devin. Et j'adore l'image "il n’en menait pas aussi large que sa silhouette". Tes personnages sont toujours un régal. Je me demande si on le rencontrera vraiment un jour ce fils de Mamé.
A quand la suite ?
itchane
Posté le 24/06/2020
Coucou Eulalie,

mais oui, la suite, elle existe déjà pourtant ! Il faut vraiment que je me donne un bon coup de pied aux fesses pour me replonger dans cette histoire et reprendre le fil de l'écriture et de la publication, ça ne va plus du tout, je me suis complètement laissée dériver côté IRL et le temps passe si vite !

Merci beaucoup de ta lecture et de tes commentaires, ils me motivent beaucoup pour trouver l’énergie de continuer ♥
Liné
Posté le 29/05/2020
Hello !

Ah... Ta plume est toujours aussi jolie ! Cette histoire me donne une impression de douceur un peu vaporeuse, quelque chose de beau et de mélancolique qui s'efface dès qu'on s'en approche.

"Là-haut", "redescendre"... Décidément, je me doute bien qu'il y a un lien avec cette fameuse fontaine, mais je n'arrive pas encore tout à fait à mettre le doigt dessus...

Tu en es où, dans cette histoire ? Tu as réussi à dépasser les soucis de "plan"/"scénario" dont tu parlais ces derniers mois ?
itchane
Posté le 24/06/2020
Hello Liné !

Merci pour ton message.
J'ai normalement à peu près fini de retravailler le plan de la seconde moitié. Je n'ai plus vraiment d'excuses pour ne pas me relancer dans l'écriture, il faut absolument que je me replonge dans ce récit et que je reprenne un rythme : )

Les commentaires comme les tiens me redonne de la motivation, merci beaucoup Liné ! ♥
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